Bons baisers d’Ibiza
Chapitre 9
La terrasse est tellement bondée que certains clients doivent même rester debout, leur cocktail à la main. Depuis que nous avons rouvert les portes de la paillote cet après-midi, nous n’arrêtons pas les allers-retours pour apporter smoothies, cocktails et tapas. Il faut dire que nous n’avons pas lésiné sur la publicité : distribution de flyers dans les hôtels, affichage sur des panneaux publicitaires et impression de bons pour des boissons gratuites. Le travail est éreintant, mais je suis enchantée. C’est agréable de s’activer physiquement au lieu d’être assise toute la journée sur une chaise qui esquinte le dos. Prendre les commandes, servir les boissons et discuter avec les clients, cela me change les idées.
Les amis de Mia, qui bénéficient cet été de cocktails et de tapas gratuits à volonté en remerciement de leur aide, occupent l’un des coins lounge. De temps en temps, Juan me jette des coups d’œil furtifs, et lorsque je les intercepte, il me lance un sourire dragueur. Quand je pose son cocktail devant lui, il me caresse le bras de ses doigts rugueux. Un léger frisson parcourt mon corps.
— Merci, Eva, dit-il.
Il avale une grande gorgée de sa boisson et demande :
— As-tu bientôt fini ton service ?
Plein d’espoir, il me fixe de ses yeux bleus en désignant le coussin vide à côté de lui.
— Je fais de mon mieux pour te garder la place, mais elle est très convoitée, donc il ne faudra pas tarder, déclare-t-il en remuant les sourcils de façon suggestive.
— Très subtil, Don Juan, pouffe Sofia.
Juan lui lance un regard furieux.
— Hé, hé, combien de fois vas-tu encore sortir ce surnom débile ? lui demande-t-il, irrité.
— Aussi souvent que tu continueras à sortir des phrases aussi stupides pour essayer de charmer une femme. La balle est dans ton camp, mon cher ! s’exclame-t-elle en souriant.
Félix lui tape dans la main avant de boire une gorgée de cocktail.
Je ris aussi, puis secoue la tête.
— Désolée, mais je dois travailler jusqu’à la fermeture.
Juan semble légèrement déçu, mais il se tourne aussitôt vers Sofia pour lui demander des exemples de phrases bêtes.
Sofia rejette la tête en arrière en s’esclaffant :
— Quand est-ce que vous fermez, Eva ? Je crois qu’on en aura encore pour un moment !
Le soleil descend lentement à l’horizon, projetant une lueur orangée sur la terrasse. Je reste un instant immobile, le plateau à la main, pour m’imprégner de la vue extraordinaire. La mer calme reflète la lumière chaude et la laisse danser au gré des vaguelettes. Sur la plage, quelques couples se tiennent côte à côte sur le sable blanc ou sur une serviette. Je pousse un grand soupir, profitant de ce spectacle apaisant, mais je suis brutalement sortie de mes rêveries par un bruit de verre que Beatriz vient de laisser tomber.
Je me dirige vers une table où se trouve un couple qui m’est vaguement familier. L’homme est très attirant avec ses cheveux foncés en bataille et ses yeux gris acier. La femme a des boucles rousses et un joli visage. Elle lui raconte quelque chose en gesticulant, et il éclate de rire. C’est alors que je les reconnais : ils étaient dans l’avion avec moi. Lui avait la phobie de l’avion et tentait de noyer son anxiété dans l’alcool, tandis qu’elle essayait de le rassurer. Elle porte à l’annulaire gauche une bague sertie d’un diamant étincelant, qu’elle n’avait pas lors du vol aller, j’en suis quasiment sûre. Ce genre de pierre, d’une taille à faire sombrer le Titanic , ne s’oublie pas si vite.
— Bonsoir, dis-je au couple hilare, qui peine à reprendre ses esprits.
— Ah, excusez-nous. Bonsoir, hoquette l’homme en essuyant une larme au coin de l’œil.
La femme me lance un regard désolé en triturant son énorme bague de fiançailles, comme si elle n’avait pas encore l’habitude de la porter.
— Pas de souci, réponds-je. Désirez-vous boire quelque chose ?
Le couple commande une bouteille de champagne, puis consulte la carte que j’ai apportée. Pendant qu’ils l’étudient et hésitent à choisir entre les calamars et les langoustines, je débarrasse quelques tables et apporte la vaisselle sale à la cuisine. Les assiettes regorgent de noyaux d’olives, de piques en bois et de quelques restes de nourriture. Quand j’ai fini de remplir l’immense lave-vaisselle, papy le referme. Il me lance un grand sourire.
— Si c’est une indication de ce qui nous attend cet été, on est pratiquement sortis de l’auberge. Bon travail, fillette ! s’exclame-t-il en passant la main dans mes cheveux.
Puis il essuie un peu d’eau sur le plan de travail.
La porte de la cuisine s’ouvre, et Beatriz entre, dégageant une forte odeur de fumée. L’expression de son visage vire à l’orage quand elle voit les mets qui attendent d’être servis. Elle attrape quelques assiettes de tapas et repart sans dire un mot. Mamy, qui est aussi dans la cuisine et dépose sur des plats les tapas préparées la veille, suit Beatriz du regard en secouant la tête.
— Parfois, je me demande si on ne devrait pas chercher une nouvelle serveuse, soupire-t-elle en posant les entrées sur un plateau qu’elle pousse dans ma direction. Le problème, c’est qu’elle a un contrat à durée indéterminée…
— Si j’étais toi, je ne m’en soucierais pas pour l’instant, dis-je en prenant le plateau posé sur la grande table installée au milieu de la cuisine. On verra ça plus tard.
Tous ces mets succulents préparés par ma grand-mère me mettent l’eau à la bouche : des olives sorties de bocaux où elles ont mariné pendant des mois avec des herbes et du sel, des dattes farcies au fromage de chèvre et entourées d’une fine tranche de lard grillé, ainsi qu’une assiette contenant du manchego, des figues et des grains de raisin rouge. Mamy sourit en voyant mon regard envieux.
— Je t’en garderai un peu, pour quand tu auras terminé ta journée ! me promet-elle quand je repars sur la terrasse.
Je salive rien que d’y penser, et lui lance un remerciement en me dirigeant vers la table à laquelle sont destinées toutes ces délicieuses spécialités dressées avec amour dans les différentes coupelles brun-rouge. Les gens les regardent avec envie. Après avoir tout déposé devant eux et leur avoir souhaité un bon appétit, je les entends pousser des soupirs d’extase dès qu’ils goûtent les premières bouchées.
Je me retourne, satisfaite. Alors que je m’apprête à rejoindre la table du couple de l’avion, mes yeux tombent sur l’entrée de la terrasse, et mon cœur bondit dans ma poitrine. Je me fige un instant. Les yeux pétillants d’Elias glissent avec curiosité sur mon visage. Il porte un bermuda bleu foncé et une chemise blanche. Les boutons du haut sont ouverts, laissant apparaître ses pectoraux bronzés. Comme il a remonté les manches, son tatouage est bien visible. Ses mèches sombres ne sont plus coiffées dans le style « je vais taper la balle sur mon terrain de golf privé », mais elles tombent de nouveau nonchalamment autour de son beau visage. Il porte des sneakers blanches et ressemble ainsi davantage à mon compagnon de beuverie.
Cependant, il n’est pas seul. À côté de lui se tient un homme qui a l’air un peu plus vieux, mais qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau. Il est en revanche un peu plus petit et a les yeux vert foncé. Comparé à Elias, il a une tête à figurer dans la liste des cinq cents Néerlandais les plus fortunés. Les cheveux lissés en arrière, il porte un pantalon kaki et une chemise entièrement boutonnée. Il a glissé les pieds dans des chaussures bateau – son yacht hors de prix est sûrement amarré quelque part dans les environs.
En guise de salut, Elias me gratifie d’un léger hochement de tête tout en marmonnant quelque chose à celui qui l’accompagne. Ce dernier suit son geste. Ses yeux vert poison atterrissent sur moi. J’ai une terrible envie de me retourner sans prêter attention à ce satané Elias beaucoup trop beau pour être honnête, mais je me ravise, redresse les épaules, et me dirige vers eux comme il se doit, endossant le rôle de l’hôtesse que je suis censée être.
— Bonsoir, dis-je de ma voix la plus enjouée possible.
Elias plisse les yeux, comme s’il avait deviné que je l’étranglerais avec plaisir.
— Bonsoir, répond le type, mettant ainsi un terme au petit duel qui se joue entre Elias et moi, à « qui détournera le regard le premier ». Je remarque que la terrasse est de nouveau pleine, poursuit-il. Ça doit faire drôle.
Les commissures de ses lèvres remontent pour former un large sourire. Je serre les dents en percevant le ton moqueur et lui jette un regard furieux.
De ma voix la plus doucereuse, je réponds :
— On s’y habitue vite. Et à entendre les commentaires élogieux de nos clients, je ne peux qu’en déduire qu’on va avoir du pain sur la planche cet été.
Son visage affiche un instant une expression rancunière, mais il se reprend très vite.
— Content de l’apprendre ! s’exclame-t-il en donnant une tape sur l’épaule d’Elias. Vous avez de la chance d’avoir eu mon frère comme interlocuteur il y a quelques semaines. D’habitude, c’est moi qui m’occupe des négociations des contrats, et je suis en règle générale nettement moins conciliant.
Il me gratifie de son plus beau sourire Colgate.
J’acquiesce à mi-voix et me dandine, mal à l’aise. Quand je sens le regard d’Elias me brûler la joue, je suis parcourue d’un léger frisson. Argh !
— J’aurais aimé vous proposer une table, mais comme vous l’aurez remarqué, il n’y a plus beaucoup de place, dis-je en désignant la clientèle.
— On peut rester debout, déclare Elias d’un ton ferme.
Un sentiment d’excitation mêlé à de la déception se diffuse dans mon corps en voyant son air décidé. Je déglutis péniblement.
— Euh, d’accord. Qu’est-ce que vous voulez boire ?
Elias se frotte la barbe de trois jours, un geste qui produit un petit son râpeux.
— De la tequila, répond-il avec un sourire diabolique.
De temps en temps, je jette un coup d’œil courroucé en direction d’Elias, qui savoure la même boisson que celle que nous avons partagée, il y a quelques semaines à peine. Les frères Castillo attirent de nombreux regards féminins. Et c’est la première fois que je vois Beatriz rire sur son lieu de travail. Bien que ce soit d’une manière qui donnerait envie à bon nombre de mâles de s’adonner à des plaisirs solitaires en rentrant chez eux, cela n’en reste pas moins exceptionnel. Ses flèches ciblent principalement Elias, et je ne peux pas le lui reprocher.
Quand l’heure de la fermeture approche, la terrasse se vide. Il ne reste que quelques personnes, dont le couple de l’avion, les amis de Mia, ainsi qu’Elias et son frère, qui se sont entre-temps installés dans le coin lounge. Beatriz a terminé sa journée de travail. Elle s’est assise avec sa boisson de fin de service à côté d’Elias, avec qui elle parle de choses et d’autres. Je me rends compte qu’Elias me regarde régulièrement. À ces moments-là, j’essaie inconsciemment de nettoyer les tables le plus élégamment possible. Lorsque les amis de Mia se lèvent pour s’en aller, Juan se précipite vers moi et m’embrasse d’une façon qui pourrait donner à croire qu’il va partir le lendemain pour une mission de paix de plusieurs années. Quand il me lâche, Elias a légèrement bougé sur son siège et me lance un regard insondable. Je sens des chatouilles dans le ventre et me mords l’intérieur de la joue de frustration. Alors, je décide que c’est le moment opportun d’aller aux toilettes.
Lorsque j’ai tiré la chasse et refermé la porte derrière moi, je tombe sur la femme aux boucles rousses qui est en train de retoucher son maquillage. Je me lave les mains et remets en place quelques mèches rebelles dans ma coiffure. J’ai les joues rouges à cause de la chaleur. J’y appuie mes mains mouillées pour tenter de les rafraîchir.
— Ça va ? demande la femme, qui me lance, par l’intermédiaire du miroir, un regard légèrement inquiet.
Je pousse un profond soupir.
— Quelques problèmes de couple, dis-je en haussant les épaules.
Une lueur de compréhension apparaît dans ses yeux, et elle me donne une tape rassurante dans le dos.
— Ne m’en parlez pas ! s’exclame-t-elle, tout en sortant de son sac à main son tube de rouge à lèvres.
Mon regard étonné passe de son visage à l’énorme bague qu’elle porte au doigt.
Elle sourit.
— Ah, non, pas celui-là, déclare-t-elle en souriant, tout en désignant la terrasse d’un signe de la tête. Mon fiancé, Val, est une perle rare, même si je ne m’en suis pas aperçue tout de suite.
Elle se colore les lèvres, puis remet son tube dans son sac à main.
— En revanche, mon ex… me trompait tant et plus. Je l’ai surpris en flagrant délit dans un garde-manger, lors d’une soirée costumée pour le réveillon du nouvel an. Et ce n’est pas tout.
Elle passe la main dans ses boucles rousses et me fixe avec des yeux qui pétillent de plaisir.
— Il a utilisé mon compte Spotify pendant des mois pour écouter des podcasts sur la peur de l’engagement.
Je mets la main devant la bouche pour ne pas éclater de rire, mais quand je vois la femme sourire, je ne me retiens plus.
— Tout ça pour dire qu’il ne faut pas tirer de conclusions hâtives, poursuit-elle. L’homme assis sur la terrasse ne vous quitte pas des yeux !
Elle me lance un clin d’œil, attrape son sac à main et sort des toilettes.
Je la suis après avoir terminé de réajuster ma coiffure. J’ai à peine fait deux pas quand je heurte un torse imposant. L’odeur de l’après-rasage musqué qui m’est plus que familière pénètre mes narines. Je lève la tête. Elias m’a attrapée par les bras pour que je garde l’équilibre. Je sens ses doigts appuyés contre ma peau et déglutis. Ses yeux noisette me fixent intensément.
— Excuse-moi, dis-je en reculant rapidement pour mettre un peu de distance entre nous.
Surpris, Elias secoue la tête.
— Il n’y a pas de mal, répond-il.
Un silence s’installe. Il me regarde d’un air indéfinissable. Enfin, je pousse un profond soupir et déclare en désignant la terrasse :
— Je, euh… Je dois servir les derniers clients.
Il acquiesce, puis je pars.
— Eva ?
Je me retourne.
Il hésite.
— Cette réouverture a dépassé toutes les espérances.
J’éclate de rire.
— Waouh, ça ressemble à un compliment.
Elias sourit et ouvre la porte des toilettes pour hommes.
— Ne t’y habitue pas trop !
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