Bons baisers d’Ibiza
Chapitre 18
La pluie a enfin cessé et heureusement, la semaine de fermeture n’a pas chassé les clients. Même si le sable blanc est encore un peu humide et si les vagues sont un peu plus hautes que d’habitude, des touristes ont déjà étendu leurs serviettes sur la plage. Le soleil réchauffe mes épaules. Je ferme les yeux pour profiter au mieux de la chaleur.
J’ai remis mon tablier et servi les lève-tôt. À présent, Clara et Mia circulent également sur la terrasse avec des plateaux chargés de boissons pendant que derrière le bar, Beatriz prépare les smoothies. Juan, qui vient normalement en sortant de la salle de sport avant de se rendre au travail, est lui aussi de la partie. Il a retiré son tee-shirt et a posé un bras musclé sur le dossier du canapé lounge. Juste derrière lui, Purrito pique un roupillon sur une chaise.
Posant son That’s Bananas devant lui, je demande :
— Tout va bien, Juan ?
— Encore mieux maintenant que tu es là !
Il se penche en avant et prend sur le bord du verre la tranche de banane, qu’il met dans la bouche. Il plisse les yeux et me regarde d’un air soupçonneux.
— Pourquoi ? Y aurait-il une raison pour que je me sente mal ?
Je hausse les épaules.
Purrito roule sur le dos.
— Non, non.
Juan, qui toussait comme un éléphant asthmatique lorsque nous avons trouvé Purrito, ne semble plus du tout incommodé, même si le chat est à présent tout près de lui. Comme je m’en doutais, Juan n’est probablement pas le moins du monde allergique aux félins. Il me reste à trouver pourquoi il les déteste autant.
Mia se joint à moi. Son regard passe de Juan au chat.
— Bonjour, Juan, comment te sens-tu ?
Juan boit une gorgée de son smoothie et nous observe d’un air méfiant. Il remue la boisson jaune avec sa paille.
— Très bien. Qu’est-ce que vous avez, toutes les deux ?
Il nous examine avec méfiance. Quand Mia se tourne vers Purrito, qui a l’air knock-out, il suit son regard et bondit de son siège. Il éternue ostensiblement et nous lance un coup d’œil accusateur.
— Oh, allez, Juan, tu n’es pas plus allergique que moi !
Ses mâchoires se contractent.
— Mais vous ne pouviez pas le savoir.
— Eh bien, je m’en suis doutée en vous voyant pratiquement l’un à côté de l’autre sans que tu éternues. Pourquoi détestes-tu autant les chats ?
Juan pousse un gros soupir et change de place, le plus loin possible de Purrito.
— J’ai besoin d’alcool pour raconter cette histoire, maugrée-t-il.
Cette remarque me rend encore plus curieuse. Mia le regarde d’un air interrogateur.
Juan roule des yeux, soupire à nouveau, puis pose son smoothie.
— C’est bon, je vais vous le dire…
La brise du matin joue avec ses mèches châtains. Il ferme un instant les yeux, puis fixe les vagues de la Méditerranée, comme un vétéran de quatre-vingt-dix ans s’apprêtant à raconter sa lutte traumatisante contre l’ennemi. Je dois me retenir de rire.
— Il y avait une femme qui me plaisait depuis quelque temps. Elle était superbe : grande, blonde, les yeux bleus comme la mer. Elle était intelligente, drôle et gentille. L’élégance incarnée.
Waouh. Qui aurait pu se douter que Juan pouvait parler d’une femme en ces termes ?
— Et elle avait de très gros… Enfin, vous voyez ce que je veux dire.
Il tient les mains à une vingtaine de centimètres de sa poitrine, un sourire gourmand sur le visage.
Ah, nous y voilà.
Je lève les sourcils.
— Tu t’es trompé de public, Juan.
Les commissures de ses lèvres retombent. Il secoue la tête.
— Mais bon, poursuit-il. Après plusieurs mois d’efforts – envois de roses, sorties au restau –, je touche au but. Le moment suprême.
Mal à l’aise, il se gratte le menton.
— Elle avait un chat noir appelé Nugget. Alors que nous faisions l’amour, il était assis là… sur l’oreiller… un regard sinistre dans les yeux.
Un frisson le traverse.
Je sens mon sourire s’élargir. J’ai l’impression que cette histoire va être croustillante. Juan passe la main dans ses cheveux.
— Et puis, d’un seul coup, il a disparu. J’étais content, parce que je pouvais enfin profiter d’Annabel, qui s’avérait être une véritable bête de sexe. Quand soudain, j’ai senti quelque chose s’agripper à moi. Et c’est là que j’ai vu le chat : il avait planté les griffes de ses quatre pattes dans ma jambe. En plus, il me mordait ! Vous comprenez bien que j’étais nu. J’avais donc peur qu’il attaque… d’autres parties de mon anatomie. Alors, je l’ai dégagé d’un coup de pied.
Choquées, Mia et moi reprenons notre souffle en même temps et nous écrions en chœur :
— Tu lui as donné un coup de pied ?
Juan fait un geste à la « c’est bien ce que je pensais ».
— Oui, c’est aussi comme ça qu’a réagi Annabel. Elle m’a traité de bourreau d’animaux et m’a mis à la porte. Et oui, je lui ai flanqué un coup de pied, c’est vrai, mais c’est lui qui avait commencé ! J’en ai même gardé une cicatrice. Regardez !
Il tend la jambe, et Mia et moi nous penchons en avant.
— Où ça ? demandé-je en m’approchant un peu plus pour examiner sa peau.
— Ici, répond Juan.
Il indique un endroit sur sa jambe. Entre ses poils blonds se trouve une minuscule ligne blanche.
— C’est tout ? s’étonne Mia.
Il est clair qu’elle se retient pour ne pas éclater de rire.
Juan retombe dans les coussins du canapé lounge.
— Je savais que vous réagiriez comme ça, c’est pour ça que je ne voulais pas vous le raconter.
Mia met la main devant la bouche.
— Oh, désolée, Juan.
Elle s’assoit à côté de lui et lui donne une bise sur la joue.
— Je regrette que tu aies perdu ainsi la fille dont tu étais amoureux.
Juan renifle.
— Hé, je n’ai jamais dit que j’étais amoureux ! Je trouvais surtout que c’était dommage que tous ces eff… Aïe !
Il se frotte derrière le crâne et regarde d’un air froissé la main avec laquelle Mia vient de lui donner une tape.
— Tu étais obligée de me frapper ?
— Ah, les hommes…, bougonne-t-elle en reprenant son plateau avant de vaquer à ses occupations.
Ce soir-là, en comptant la recette de la journée, je me sens frustrée. De l’argent a de nouveau disparu du tiroir-caisse.
Je recompte les billets pour la troisième fois quand mon portable fait ping , signe qu’un message vient d’arriver. Je suis folle de joie en voyant le nom sur l’écran.
Elias : Donc… Puis-je supposer en toute sécurité qu’après la semaine dernière, tu ne me détestes plus ?
Eva : Sûr. J’ai encore de la peinture sur mes vêtements pour le prouver.
Elias : Ha ha, moi aussi. Crois-tu qu’ils utilisent de la peinture indélébile ? Impossible de s’en débarrasser !
Eva : On le croirait presque !
En rogne, je relis ma réponse. N’aurais-je pas pu trouver meilleure répartie ? Un ping résonne derechef.
Elias : Est-ce que tu te souviens qu’il y a deux mois, je t’ai demandé si tu voulais faire de la plongée avec moi ? Je me disais que – maintenant que nous avons établi que tu ne me détestais plus – tu aurais peut-être envie de venir avec moi ce week-end.
Elias : Je dis toujours de la plongée, mais en réalité, je veux dire du snorkeling. Sauf si tu as un certificat de plongée, mais tu ne m’en as pas parlé .
— À quoi doit-on ce sourire jusqu’aux oreilles ?
Le restaurant est fermé. Mia s’attable à côté de moi avec son dernier verre. Elle avale une bonne gorgée et me regarde d’un air interrogateur.
Je pose rapidement mon portable face contre table.
— Ce n’est rien, dis-je en reportant mon attention sur la caisse. Je… Hé !
Mia me pique mon portable et le déverrouille. Elle commence par me décocher un grand sourire, qui fond ensuite comme neige au soleil. Elle me regarde avec de grands yeux.
— Elias ? Ce n’est tout de même pas Elias Castillo ?
Lorsque je baisse les yeux, honteuse, elle émet un petit bruit consterné.
— Eva, dit-elle d’un ton accusateur. Je sais qu’il est caliente , mais c’est un sale type.
Je le défends immédiatement.
— Ce n’est pas un sale type.
Je me mords la lèvre, et une boule de chaleur se forme dans ma poitrine.
— Il est… gentil et drôle. Et il…
Quand je vois que Mia me regarde, l’air éberlué, je décide de donner davantage de contexte à mon histoire et lui raconte ce qui s’est passé les semaines précédentes.
— Tu l’as embrassé ? Deux fois ! Et il est venu ici pour peindre ? crie-t-elle en examinant le mur derrière moi. Et tu ne penses pas qu’il en a profité pour lâcher des termites en cachette ? Je veux dire, je sais que c’est un mec canon, mais…
Je lui lance un regard courroucé.
— Non, je ne pense pas qu’il ait fait ça. Crois-moi, je n’ai pas encore renoncé à mon poste de présidente du club « nous haïssons Los Castillos ». Mais je crois sincèrement qu’il n’a pas de mauvaises intentions.
Mia secoue la tête.
— Tu ne trouves pas ça un peu… naïf ?
Je baisse la tête et regarde les tas de billets de banque. C’est la raison pour laquelle je n’ai pas voulu lui en parler avant. Je savais comment Mia réagirait.
En voyant mon air déçu, elle fait un peu machine arrière.
— Mais s’il peut te procurer quelques mois sympas à Ibiza, c’est toujours ça de pris. Un peu de détente ne peut pas te faire de mal.
Elle tapote ma main pour me rassurer et hausse les sourcils.
— Aussi longtemps que tu ne lui révèles pas tes secrets les plus intimes, ça ne mange pas de pain.
Même si ses paroles sont blessantes, elles devraient aussi me soulager. Mia aurait pu se mettre en colère parce que je fricote avec l’un des hommes que nous détestons. Malgré tout, mon cœur se serre.
Les paroles de ma cousine soulignent que ce que je suis en train de construire avec Elias est voué à se terminer. Je commence fin septembre une nouvelle mission pour une entreprise néerlandaise, et il me faudra donc partir. Quitter Ibiza, le restaurant sur la plage, papy, mamy et Mia.
Et quitter Elias.
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