Bons baisers d’Ibiza

Iris Visser · Chapitre 12 sur 29

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Bons baisers d’Ibiza

Chapitre 11

 

Sur le chemin du retour, le petit chaton noir ronronne sans cesse sur mes genoux, ce qui nous fait rapidement décider de l’appeler « Purrito », comme la célèbre peluche. Juan se mouche ostensiblement, mais je le soupçonne d’exagérer plus que de souffrir d’une réelle allergie. De temps à autre, il jette un regard menaçant à l’animal qui – selon mes estimations – ne pèse même pas un kilo. Purrito, en revanche, ne se préoccupe nullement du haïsseur de chats assis à l’arrière du véhicule, et se lèche les pattes sans relâche. Ses petites griffes s’écartent quand il mordille ses coussinets.

Félix s’y connaît nettement moins bien en félins qu’en lézards et se contente de remarques telles que « Tu devrais peut-être lui donner un peu de lait ». C’est la raison pour laquelle nous décidons de passer chez un vétérinaire pour un bilan de santé.

Celui-ci estime son âge à environ onze semaines. Malgré sa maigreur et le fait qu’il est truffé de puces, le chaton se porte à merveille. Purrito avale comme si c’était du caviar les friandises données par le vétérinaire. Mia l’observe, et Félix le caresse entre les oreilles avec deux de ses gros doigts. Pendant ce temps, je paie la note à l’assistante. Juan, qui ne voulait pas exposer ses poumons à davantage de poils de chat, est rentré chez lui.

En descendant de la voiture, que Mia a garée près de la paillote, nous tombons nez à nez avec Beatriz, assise sur un seau à mayonnaise retourné, en train de fumer une cigarette. Autour de ses pieds, un grand nombre de mégots jonchent les pavés. Les filtres orange portent tous la trace caractéristique du rouge à lèvres pourpre de notre employée qui, vu la façon dont elle occupe ses heures de travail, mériterait le titre de pompière plutôt que celui de serveuse. Je jette un regard réprobateur sur les détritus qu’elle n’a toujours pas ramassés, malgré mes nombreuses demandes.

— C’est quoi ça ? demande-t-elle en désignant Purrito, tout en exhalant une longue volute de fumée d’une manière qui se voudrait sexy.

J’ai vu Audrey Hepburn faire ce geste plusieurs fois dans Breakfast at Tiffany’s , mais de façon beaucoup plus charmante.

— C’est notre nouvelle mascotte, répond Mia, fière. On l’a trouvé coincé entre des pierres et on l’a libéré.

Beatriz souffle brièvement. Cette fois, la fumée sort aussi de ses narines. Elle fait tomber un peu de cendre par terre.

— Ce n’est pourtant pas très hygiénique de laisser courir un animal dans un restaurant ! Tu ferais mieux de l’amener à la SPA, non ?

Je me retiens pour ne pas m’emporter contre elle, mais Mia me devance.

— Je ne crois pas que tu sois en position de nous faire une leçon d’hygiène, assène-t-elle en désignant les mégots éparpillés sur le sol.

Beatriz ouvre la bouche pour riposter, mais nous l’ignorons et entrons dans le restaurant.

— Ne pourrait-on pas enfin engager une autre serveuse ? chuchote Mia, assez bas pour que Beatriz ne l’entende pas. J’aimerais vraiment me débarrasser d’elle.

Je me mords la lèvre avant de répondre :

— Elle a un contrat à durée indéterminée. Même si je crois qu’on a de bonnes raisons pour y mettre un terme, il n’y a pas de motif concret valable pour la renvoyer. Et pour l’instant, on ne peut pas se permettre de payer des indemnités de licenciement.

Mamy est dans la cuisine où elle prépare des tapas pour le soir. Elle est assistée par Karel, un cuisinier hollandais qui cherchait un stage à l’étranger. Comme notre budget est limité, et que mamy avait besoin d’un peu d’aide supplémentaire, j’ai diffusé une annonce sur des sites d’emploi néerlandais. Nous avons reçu de très nombreuses réponses de gens désireux de travailler un été à Ibiza. Les excellentes références rédigées par les professeurs de Karel m’ont décidée à l’engager. C’est un garçon de dix-neuf ans, blond comme les blés, timide, qui rougit dès qu’une personne de sexe féminin s’adresse à lui. Il est très mince et mesure presque deux mètres, ce qui lui permet d’attraper les herbes et autres ingrédients que mamy lui indique. C’est un bon élève et malgré ses lacunes en espagnol, il semble bien comprendre ce que mamy lui demande.

Il verse quelques gouttes de vinaigre balsamique sur la salade qu’il est en train de préparer. Quand il lève la tête, ses yeux gris tombent sur Purrito. Il nous rejoint en deux enjambées. Arborant un large sourire, il gratte le chaton sous le menton et nous regarde d’un air ravi. Il est tellement occupé que, pour la première fois, il oublie de rougir lorsque nous lui expliquons comment nous l’avons trouvé.

— Quel adorable petit chat ! s’exclame ma grand-mère en s’essuyant les mains à un torchon. Puis-je le tenir un instant ?

Je lui donne Purrito, qui se soumet à la séance de caresses de mamy en émettant un bruit qui ressemble à s’y méprendre au vrombissement d’une Harley-Davidson. Quand elle lui chatouille la tête, il ferme les yeux en se lovant contre ses mains.

La porte de la cuisine s’ouvre de nouveau. Beatriz entre. Elle roule des yeux quand elle voit mamy s’occuper de l’animal, puis prend les salades de quinoa prêtes à être servies et disparaît aussitôt par la porte battante.

— Que comptes-tu faire du reste de ta journée de repos, Evita ? demande mamy, en tenant Purrito dans ses bras tel un nouveau-né. J’espère que tu vas en profiter un peu. Ce petit se débrouillera très bien tout seul.

Je souris. Purrito est en passe de devenir la victime consentante de l’amour de mamy, et il aura certainement rattrapé son retard de croissance en quelques jours.

J’étale ma serviette de plage jaune vif sur le sable chaud. Au milieu de filles au corps de rêve commentant leur journée sur Instagram, j’ai presque honte d’enlever ma robe. Consciente de mes imperfections, je me frotte les cuisses, puis je hausse les épaules. J’ai peut-être de la peau d’orange et quelques rondeurs au niveau de la taille, mais c’est le prix que je consens à payer pour profiter pleinement des spécialités de ma grand-mère.

Je me badigeonne avec de la crème solaire indice 50 pour éviter de quitter la plage comme une langouste précuite, puis j’ouvre un livre. Très vite, je me rends compte que je n’ai pas assez de serrures sur ma porte d’entrée pour terminer ce polar en toute tranquillité. Parcourue d’un frisson, je le referme. Imaginez que votre demi-sœur se révèle être une tueuse en série !

Je me tourne sur le dos, m’appuie sur les coudes et observe les gens sur la plage à travers mes lunettes de soleil. Les silhouettes de rêve forment le plus gros du bataillon, mais ici et là, je découvre aussi quelques familles. Des enfants qui jouent dans la mer avec un ballon gonflable et d’autres qui essaient d’attraper des poissons à l’aide d’un filet. Deux hommes courent sous le soleil brûlant. Il faut être idiot pour faire de la course à pied dans ces conditions ! Le matin, je vois parfois des gens gambader sur la plage, mais à quatre heures de l’après-midi ! Quelle idée ! Le soleil n’est plus au zénith, mais il fait toujours très chaud.

Au fur et à mesure que les deux hommes s’approchent, j’ai l’impression de reconnaître l’un d’entre eux. Cheveux foncés… torse nu… un tatouage sur l’avant-bras droit. Il porte au poignet un bracelet éponge avec lequel il essuie la transpiration de son front. Les muscles de sa poitrine bougent en rythme, et ses bras se balancent le long de son corps. Tout en courant, il a une conversation houleuse avec l’homme à côté de lui. Il secoue la tête quand l’autre lui dit quelque chose, puis désigne la paillote.

Son regard glisse très vite sur les touristes. Juste au moment où je pense qu’il ne m’a pas vue, il s’arrête brusquement, faisant s’envoler le sable fin. Sa poitrine se soulève rapidement tandis que ses yeux balaient mon corps vêtu d’un bikini sans bretelles. Il passe la main dans ses cheveux trempés de sueur, comme s’il hésitait à venir vers moi. Prisonnière de son regard, je sens mon cœur battre la chamade.

Pourquoi cet homme m’attire-t-il autant ? Pourquoi suis-je si charmée par quelqu’un pour qui l’argent et le prestige priment sur l’humain ? Quelqu’un qui décoche ses flèches en direction des entrepreneurs en difficulté ? Quelqu’un qui, tel un vautour, sent de loin celui qui va y passer en premier ?

Lorsqu’il avance vers moi d’un pas hésitant, j’attrape mon livre posé sur ma serviette, l’ouvre, et fais semblant de continuer à lire pour savoir de quelle manière le personnage principal découvre que le sol en ivoire de la maison de poupée que sa sœur a fabriquée pour sa fille se compose en réalité de dents humaines.

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