Bons baisers d’Ibiza
Chapitre 4
Je tiens une petite bouteille de tequila dans une main et mes chaussures dans l’autre. Je marche dans le ressac, et les vaguelettes caressent mes chevilles. De temps en temps, au gré de mes pas, mes pieds s’enfoncent dans le sable fin. Outre quelques illuminations colorées sur le boulevard, la seule lumière vient de la lune, qui est suspendue dans le ciel comme une grosse boule argentée jetant une lueur mystérieuse sur la mer.
Les doigts d’Elias effleurent mon bras quand il attrape la bouteille. Nous avons déniché la tequila dans une supérette locale encore ouverte, trouvée sur notre chemin.
Curieuse, je demande :
— C’était qui cette femme ?
Je vois sa pomme d’Adam bouger quand il avale une gorgée. Ma question est un peu naïve, comme s’il était possible qu’il l’ait rencontrée à l’occasion d’une palpitante partie d’échecs.
Il s’essuie la bouche du dos de la main et me regarde. Ses yeux jettent des étincelles.
— C’est la fille que mon frère m’a envoyée le mois dernier en guise de blind date , déclare-t-il en secouant la tête. Et je crois que nos opinions divergent quant au succès de cette rencontre.
Un silence s’installe. Pas un silence désagréable qui m’obligerait à cracher des mots comme des pépins de pastèque, mais un silence qui me fait apprécier davantage encore le bruit de l’eau et la petite brise marine.
J’observe Elias du coin de l’œil. L’ovale de son visage est bien dessiné. Au menton, il a une petite cicatrice à peine visible sous sa barbe de trois jours. Mon regard glisse vers ses bras musclés et bute de nouveau sur son tatouage. Il m’a expliqué que le dessin représente une carte, mais je suis incapable d’y reconnaître un pays. En revanche, je vois bien quelques navires et des rochers. À côté de chaque image se trouvent des chiffres et des lettres presque illisibles.
— Ce sont des points de repère, indique Elias, répondant ainsi à une question que je n’ai pas encore formulée pour la seconde fois de la soirée. J’ai fait tatouer la carte de mes plongées les plus marquantes avec leurs coordonnées. Ce sont les petites lettres.
Il lève légèrement le bras pour que je puisse les lire. Les dessins de ses exploits sous-marins sont d’une précision étonnante. D’habitude, je ne suis pas fan des tatouages, mais ceux-ci sont magnifiques. Intriguée, je passe mon doigt sur les lignes fines. Les poils se dressent sur son bras, et un frisson parcourt son corps. Surprise, je laisse aussitôt retomber ma main.
— C’est beau, dis-je en réponse à son regard interrogateur.
Un coin de sa bouche se relève.
— Tout a commencé lors d’une plongée en Australie avec des amis. On avait déniché un poisson extrêmement rare, explique-t-il en désignant un dessin sur son bras. Alors, on a tous décidé de se le faire tatouer en souvenir. Sauf que moi, je n’ai pas cessé d’en rajouter depuis.
— Comment feras-tu quand ton bras sera complètement recouvert ?
Elias sourit.
— Si je réussis à le couvrir entièrement avec de nouvelles plongées mémorables, je pourrai déjà m’estimer heureux ! Et si jamais c’était le cas, je n’y sacrifierais pas d’autres parties de mon corps.
Il frotte inconsciemment son bras tatoué.
— Je n’ai pas vraiment l’ambition de servir de carte ambulante à la marine. En plus, c’est douloureux, ajoute-t-il en grimaçant.
J’éclate de rire en entendant sa dernière remarque. Taquine, j’envoie avec mon pied un peu d’eau de mer dans sa direction et je lui demande :
— Quelle est ta plus belle plongée ?
Je lui reprends la bouteille de tequila et j’en bois une gorgée. Le liquide me brûle la gorge. Une merveilleuse sensation d’indolence se répand dans mon corps.
Elias passe la main dans ses cheveux en m’observant avec attention. Il mord sa lèvre inférieure. Fascinée, je regarde ses incisives s’enfoncer légèrement dans sa peau tendre.
— Celle que j’ai faite en Australie, je crois, répond-il en se frottant le menton.
Un voile rêveur passe dans ses yeux.
— Là-bas, la vie marine est l’une des plus diversifiées de toutes celles que j’ai explorées. Même si celle qui entoure Es Vedrà est magnifique aussi. Elle n’a peut-être pas des couleurs aussi éclatantes qu’un récif corallien, et on n’y trouve pas non plus d’épave intéressante, mais c’est… c’est un endroit tout simplement magique.
Intriguée, je répète :
— « Es Vedrà » ?
— C’est une petite île rocailleuse tout près d’ici, non loin de la côte. Elle fait partie de la réserve naturelle de Cala d’Hort, explique-t-il. Il y a des espèces animales et végétales rares qu’on ne trouve nulle part ailleurs dans le monde. Et c’est un lieu chargé de magnétisme. Je crois que c’est de là que viennent tous les mythes et légendes.
— Quels mythes ?
Il sourit.
— Lequel veux-tu entendre ? Celui sur les ovnis, ou celui du port d’attache de la déesse Tanit ?
Je cligne des yeux.
OK, je reconnais qu’une certaine quantité d’alcool circule dans mes veines, mais pas assez pour croire à des histoires de petits hommes verts ou de déesses de la fécondité.
En haussant les épaules, je lui réponds :
— Celui que tu préfères.
Un grand sourire barre son visage.
— C’est la réponse que j’espérais ! s’exclame-t-il. Mon mythe favori est celui qui raconte que la formation rocheuse d’Es Vedrà est composée des restes de l’Atlantide. Certains autochtones pensent qu’elle pourrait être le sommet de la cité engloutie.
Je lui donne une tape amicale sur l’épaule en souriant. Puis j’approche la bouteille de tequila de mon visage, plisse les yeux pour lire l’étiquette et demande :
— Le fabricant aurait-il ajouté des substances hallucinogènes à ce breuvage ?
— Touché ! s’esclaffe-t-il en rejetant la tête en arrière. Je projette de retourner bientôt à Es Vedrà. On peut y trouver des espèces de poissons surprenantes. Jusqu’à quand restes-tu à Ibiza ? Aurais-tu envie de venir avec moi ?
J’hésite. Cela me semble formidable de jouer les Sherlock à la recherche de Nemo, mais j’ai tellement de travail à la paillote que je n’ai pas vraiment de temps à consacrer à un plongeur caliente dont le seul regard me donne des papillons dans le ventre.
Il attend ma réponse avec les yeux emplis de tant d’espoir qu’il m’est impossible de refuser sa proposition.
Alors, je déclare :
— Volontiers !
Aussitôt ce mot sorti de ma bouche, une étrange mais agréable sensation parcourt mon corps. Elias me gratifie d’un large sourire.
Entre-temps, nous nous sommes tellement éloignés du club que la musique du suivant nous parvient déjà. Je porte la bouteille de tequila à mes lèvres pour la énième fois de la soirée, puis la vide presque entièrement, en laissant les toutes dernières gorgées à Elias, qui suit mon exemple quand je la lui tends. En fond sonore, on perçoit l’air entraînant de « Havana » de Camila Cabello.
— J’adore ce morceau, dis-je en me balançant doucement au rythme de la musique.
Ce titre évoque l’été. Il donne envie de mettre un maillot de bain, de fourrer un parasol dans le coffre de la voiture et de se précipiter vers la mer, même s’il pleut des cordes. Le regard d’Elias glisse sur mon corps. Il me tend la main en guise d’invitation.
— Je n’ai même pas encore dansé avec toi ce soir ! s’exclame-t-il.
Charmée, je glisse la main dans la sienne. Ses doigts sont un peu rêches, desséchés par l’eau salée dans laquelle il a l’habitude de nager.
— Alors, il faut y remédier ! dis-je.
Elias m’attire contre lui. Quand il commence à se mouvoir, la chaleur de son corps traverse le fin tissu de ma robe. Ses hanches bougent souplement, et ses mains effleurent ma taille avant de s’arrêter juste au-dessus de mes fesses. Je connais le morceau par cœur. Comme Elias suit exactement le rythme de la musique, j’ai l’impression que les haut-parleurs sont juste derrière nous et non pas à plusieurs mètres de là. Ses doigts pressent le bas de mon dos lorsqu’il me penche en arrière au moment où la chanteuse entonne : « Half of my heart is in Havana. »
Quand un autre morceau démarre, mes pieds suivent les siens qui vont de plus en plus vite. Je sens le sable se soulever lorsqu’il me fait virevolter sur la plage. Des coquillages brisés s’enfoncent dans mes pieds, mais je m’en fiche. L’adrénaline fuse dans mon corps, et comme j’ai bu assez d’alcool pour me transformer en raisin fermenté, je ne sens pas la douleur.
Les morceaux s’enchaînent. Je ne compte plus le nombre de chansons sur lesquelles nous dansons, et j’ai du mal à identifier la musique qui sort des haut-parleurs. La barbe de trois jours d’Elias pique mes joues. Des gouttes de sueur coulent le long de mon dos. Je pose ma tête sur son épaule et hume son odeur. Il sent la mer. Pas comme s’il avait séjourné dans un conteneur devant la criée, mais un parfum frais et salé. Comme une journée chaude sur la plage.
Il ôte quelques cheveux collés sur mon visage. Je déglutis en voyant son regard. Ses yeux scintillent encore plus intensément que les étoiles au-dessus de nous. Ses pupilles sont tellement dilatées qu’on ne voit plus qu’une infime partie de ses iris foncés. Je regarde ses lèvres pulpeuses qui semblent s’approcher de plus en plus. Mon cœur bondit dans ma poitrine.
Sans réfléchir, je presse mes lèvres contre les siennes. Dès qu’elles se touchent, je suis submergée par un flot de chaleur. Ma respiration s’accélère. Ses doigts jouent avec mes boucles sombres. Il me serre contre lui en m’embrassant intensément. Je sens le goût de la tequila sur sa langue. Ses lèvres glissent avec dextérité sur les miennes.
J’ai perdu la notion du temps. Entrelacés et captivés par notre jeu de séduction, nous sommes tous deux hors d’haleine quand nous relâchons enfin notre étreinte. La poitrine d’Elias se soulève rapidement. Il me regarde avec de grands yeux. De mes doigts tremblants, je touche mes joues qui sont brûlantes. Mon cœur bat la chamade. J’ai chaud. Non, j’ai très chaud ! Le mélange d’alcool et de danse, suivi de ce baiser…
Lentement, je défais le nœud qui ferme ma robe portefeuille. En observant mes gestes, Elias écarquille ses yeux davantage encore.
— Eva, que…
Je pose mon doigt sur ses lèvres en laissant glisser ma robe de mes épaules. À présent, je me tiens devant lui, juste vêtue de mon ensemble soutien-gorge-culotte en dentelle. Un ensemble appartenant à la catégorie « je m’habille sexy rien que pour moi » et qui, sur une échelle allant de la nonne à la Bunny Girl, tendrait plutôt vers la dernière. Ses yeux passent de mes épaules à mes seins, puis de mon ventre à mes jambes. Sous son regard brûlant, je suis parcourue d’un frisson. Il déglutit. Au moment où il avance d’un pas, je me retourne et cours vers la mer, en espérant trouver un peu de fraîcheur. Au loin, j’entends le rire tonitruant d’Elias lorsque je plonge – après une courte hésitation.
— Sainte Mère ! Elle est glaciale !
Je tourne la tête vers Elias. Il a entre-temps enlevé son tee-shirt et, sans hésiter, il se jette dans les vagues. De l’eau est projetée dans tous les sens quand il plonge à environ un mètre de moi. Lorsqu’il refait surface, il s’ébroue et affiche un regard malicieux.
— J’ai cru un instant que tu avais une autre idée en tête ! s’esclaffe-t-il en voulant m’asperger.
En souriant, je me détourne pour tenter d’éviter les éclaboussures, puis je me lève. Mon soutien-gorge trempé laisse peu de place à l’imagination.
Elias plonge de nouveau. Maintenant, juste devant moi. L’eau ruisselle le long de ses joues quand il remonte. Il écarte les mèches de mon visage et m’embrasse pour la deuxième et certainement pas la dernière fois cette nuit-là.
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