Bons baisers d’Ibiza
Chapitre 2
Ma première semaine se compose essentiellement de paperasserie et de beaucoup de miguelitos. C’est tout juste si grand-mère ne me donne pas la becquée. Elle est ravie d’avoir trouvé une victime qui se laisse gaver de bon cœur. Mia nous observe en souriant lorsque, sur la terrasse quasi déserte, je parcours laborieusement les classeurs contenant la comptabilité de plusieurs années et que mamy pose pour la énième fois des gâteries sous mon nez. De temps en temps, les documents bruissent au détour d’une petite brise marine. De la musique estivale sort des haut-parleurs d’un groupe de jeunes installés sur la plage. Parfois, leurs rires couvrent le vacarme.
Je loge dans l’appartement aménagé au-dessus du restaurant. Habituellement, il est loué à des touristes, mais la tempête de l’hiver précédent n’a pas seulement détruit le toit : elle a également occasionné un dégât des eaux dans la kitchenette. Tout continue à fonctionner correctement, mais les dommages sont bien visibles. Comme il n’y avait pas assez d’argent pour effectuer les réparations, mes grands-parents n’ont pas pu le mettre en location. Ils m’ont proposé une chambre dans leur maison, mais j’ai gentiment décliné leur offre. Je préfère avoir un endroit à moi pour pouvoir me retirer de temps à autre. De plus, la vue dont je bénéficie depuis mon balcon le matin quand je prends mon petit-déjeuner est absolument splendide. À présent, je n’ai plus aucun problème à me lever tôt !
Quelques femmes arrivent sur la terrasse. Elles choisissent une table en plein soleil. Beatriz s’avance vers elles à une allure qui lui ferait perdre une course d’escargots. Elle ouvre son calepin et fixe les clientes sans prononcer le moindre mot. Impatiente, elle tapote le papier avec le dos de son stylo. Dépitée, je secoue la tête et me replonge dans les comptes annuels.
La paillote cumule tellement de dettes que même sa vente ne rapporterait pas assez pour les éponger. Les profits ont dégringolé durant les cinq dernières années, et en examinant les deux les plus récentes, je suis étonnée que papy et mamy n’aient pas encore fait faillite.
Le prêt consenti par les Castillo n’est pas un crédit ordinaire : c’est une deuxième hypothèque avec le restaurant en gage. En outre, il comporte plusieurs clauses dont je mets fortement en doute la légalité. Ainsi, il est stipulé que les Castillo ont le droit de revoir le montant des intérêts chaque année, ce qui implique que les charges augmenteront probablement aussi de concert.
La clause qui m’inquiète cependant le plus est celle qui spécifie que la totalité de la somme empruntée peut être réclamée si mes grands-parents manquent de rembourser ne serait-ce qu’une seule mensualité, ce qui est arrivé en avril dernier. Cependant, les Castillo n’ont pas encore fait valoir cette disposition assassine. Mamy m’a dit que monsieur Castillo lui avait affirmé qu’ils n’avaient pas l’intention de mettre cette clause à exécution, mais que c’était pour eux une garantie.
Cela me laisse un peu dubitative. Aux Pays-Bas, une telle condition serait sans doute déclarée illégale, mais je ne connais pas la loi espagnole en la matière. En outre, il n’y a pas assez d’argent pour engager un avocat de renom tout en réalisant des travaux de rénovation.
Après lecture de la convention, je bous de colère, mais j’essaie de ne pas le montrer. La rage seule ne mène à rien. La meilleure stratégie est de garder la tête froide et d’envisager les différentes solutions. Je comprends en tout cas qu’en plus des dettes en cours, papy et mamy devront rembourser plus de treize mille euros par an. Une somme qu’ils n’ont tout simplement pas. À chaque page que je tourne, mon inquiétude grandit. Je conseillerais à n’importe quelle autre entreprise dans cette situation de s’avouer vaincue, mais la perspective que mes grands-parents soient obligés de tout vendre et de passer leur retraite différée en procédure de désendettement…
Au cas où le restaurant devrait être vendu, cela rapporterait beaucoup plus si l’entreprise était en meilleure santé financière qu’actuellement. Bien qu’il n’y ait pas énormément d’argent disponible pour investir, je suis convaincue que quelques changements sur la carte représenteraient déjà une belle amélioration. Je prends des notes en regardant autour de moi. L’intérieur nécessiterait un petit rafraîchissement. J’imagine très bien ce mobilier dans une cafétéria où sont servis des portions de frites à un euro cinquante et du café soluble. Il serait sans doute possible, en retapant quelques chaises et tables dénichées dans un dépôt-vente, de créer une ambiance bohème, spéciale Ibiza. L’endroit est en effet magnifique : il faut juste qu’il soit mis au goût du jour. Cela ne veut pas forcément dire que les gens devraient boire des shots de betteraves et de gingembre dans des pots de confiture, mais simplement que le style devrait être plus contemporain.
Je suis tirée de mes pensées par l’arrivée de Mia, qui s’installe en face de moi avec son déjeuner.
— Je jurerais que cette semaine tu as froncé tes sourcils tellement souvent que ton processus de vieillissement a dû s’accélérer d’au moins cinq ans, déclare-t-elle en prenant une bouchée de sa copieuse salade garnie, accompagnée de pain frais, d’une coupelle d’aïoli et de pommes de terre en tranches recouvertes de sauce tomate.
Habituellement, les Espagnols déjeunent très bien, contrairement aux vacanciers qui semblent pouvoir vivre de soleil et d’eau fraîche.
Troublée, je la regarde et passe la main sur mon front. Mia trempe un morceau de pain dans l’aïoli et l’enfourne, tout en singeant l’expression que je semble avoir eue au cours de la semaine écoulée.
— C’est si catastrophique ? demande-t-elle, inquiète.
J’hésite un instant, puis je hoche la tête et j’acquiesce.
— Je crois qu’il faudra effectuer beaucoup de changements pour que La Sirenita soit encore là l’été prochain.
Mia se lèche les lèvres et penche légèrement la tête.
— À quoi penses-tu ? demande-t-elle.
— Pour commencer, j’adapterais les menus au public, dis-je en désignant les gens sur la plage.
Mia suit mon regard.
— On ne va quand même pas servir uniquement des bouts de carottes crues avec du houmous, non ? demande-t-elle, effrayée.
En souriant, je lui explique :
— Je pensais plutôt à des smoothies, des salades de fruits et des trucs avec du quinoa. Le mieux, ce serait de la nourriture qui a un style digne d’Instagram. J’ai l’impression que notre nouveau public y est sensible. Et cela nous ferait, par la même occasion, de la publicité gratuite. Peut-être pourrait-on aussi songer à une spécialité du chef…
Je tapote mon menton avec l’index et réfléchis, les yeux dans le vide.
— Hum, commence Mia.
Sa fourchette reste suspendue en l’air alors qu’elle me dévisage d’un air interrogateur.
— Je suppose que ce serait surtout pour la journée. Que voudrais-tu servir le soir ? s’enquiert-elle.
— Je pensais aux tapas de mamy. Il y a déjà tellement de pizzerias dans les environs. À mon avis, après les pizzas, ce sont les tapas qui sont les plus rentables. Si tu achètes les ingrédients à un bon prix, tu peux avoir une marge bénéficiaire brute de quatre-vingts pour cent. De plus, je suis sûre qu’un joli restaurant à tapas avec vue sur le soleil couchant attirerait un grand nombre de clients.
Mia hoche la tête affirmativement. Puis un air soucieux apparaît sur son visage. Elle rejette ses cheveux en arrière, prend une profonde inspiration et fait un ample geste autour d’elle.
— J’en parle à contrecœur, mais as-tu vu l’état de l’établissement ? demande-t-elle en rougissant.
Manifestement, elle n’aime pas dire du mal du restaurant.
Jouant avec mon stylo sur mon bloc-notes, je serre les lèvres.
— Je sais… Se trouve-t-il par hasard sur cette île un endroit dans le genre Emmaüs ?
Je pose ma question avec prudence.
Un instant, Mia semble outrée, puis son visage s’illumine peu à peu.
— Quelle bonne idée ! Comment n’y ai-je pas pensé plus tôt ? s’exclame-t-elle.
— En été, les gens s’installent rarement dans le restaurant. Alors, le mieux serait de commencer par donner un nouveau look à la terrasse. Si c’est un succès, on pourra toujours rénover l’intérieur dans la foulée. Je compte également programmer un rendez-vous avec les golden boys et leur demander un délai de paiement. Je veux savoir sur quoi ils se basent pour croire qu’ils ont le droit d’ajouter ces clauses aberrantes.
Enthousiaste, Mia frappe dans ses mains.
— Vas-y, ma belle ! Laisse-les faire connaissance avec Evanator !
Perplexe, je demande :
— « Evanator » ? Pourquoi ça sonne comme si j’avais l’ambition de conquérir le monde ?
Mia picore une olive en affichant un air contrit.
— C’est ce qu’on dit quand tu te lances corps et âme dans un projet. En fait, c’est le surnom que grand-père et moi te donnons. Vois-le comme un compliment pour ta persévérance. Grand-mère t’appelle simplement pitbull.
Je tourne une page en souriant et entre quelques chiffres dans ma calculatrice. Pendant quelques minutes, un silence s’installe, brisé finalement par Mia.
— Ça te plairait de sortir ce soir ? Tu as tellement travaillé cette semaine… Se détendre un peu, ça fait du bien, déclare-t-elle, pleine d’espoir. Une nouvelle discothèque vient d’ouvrir dans un village du coin, j’aimerais bien y aller…
Je me mordille la lèvre. J’ai encore tant à faire… Apparemment, le doute se lit sur mon visage, car Mia croise les bras et son regard devient sévère.
— Je n’accepterai pas un refus, assène-t-elle. C’est très gentil d’aider papy et mamy, mais tu dois aussi penser un peu à toi ! Et à moi.
Les coins de sa bouche remontent légèrement, puis elle ajoute :
— Que vais-je faire sans un chaperon ?
Je dois admettre que la perspective d’une soirée sans obligations m’enchante. Je lève les bras en signe de capitulation.
— OK, tu as gagné.
Ravie, Mia applaudit, mais elle s’arrête lorsque je lève la main.
— À une condition !
— Laquelle ?
— On prend un taxi.
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