Bons baisers d’Ibiza
Chapitre 6
Un immense sourire ne quitte pas mon visage. Même pas quand j’endosse pour la deuxième fois le rôle de victime potentielle de la conduite de Mia. Je me cramponne de nouveau au montant de sa Jeep tandis qu’elle file à toute vitesse sur les routes de montagne mal entretenues. On se dirige vers 1 000 % Ibiza, un dépôt-vente faisant office de décharge pour presque tous les entrepreneurs dont les projets sur l’île se sont soldés par un échec.
Avec papy et mamy, nous avons convenu d’aller voir si, par hasard, un établissement n’aurait pas fermé ses portes après la saison d’hiver en laissant derrière lui une jolie collection de tables et de chaises. Je n’étais pas inquiète qu’ils refusent un relooking de l’espace intérieur. L’état délabré de la terrasse est dû non pas à de la mauvaise volonté, mais à un manque de moyens. La carte du menu, en revanche, c’est une autre histoire. Je n’ai pas encore osé proposer d’échanger les plats en sauces riches en calories contre des smoothies et des salades. Je suppose que ma grand-mère, que je soupçonne de se retenir de mettre un entonnoir dans mon gosier pour me gaver de miguelitos à longueur de journée, verrait d’un mauvais œil une carte où figure « de la nourriture pour les rongeurs », comme elle l’appelle. D’un autre côté, j’espère qu’elle se rend compte que la situation est si désastreuse qu’elle sera bien obligée d’essayer cette solution.
Le rendez-vous avec les Castillo – que nous appelons désormais « les Picsou » – est prévu pour le surlendemain. En fait, c’est ce que je redoute le plus. S’ils ne consentent pas à accorder un délai de paiement, tout ce que nous entreprenons actuellement ne servira à rien. Donner un coup de neuf à l’établissement tout en remboursant l’emprunt est financièrement irréalisable.
— On est arrivés ! hurle Mia dans une tentative de se faire entendre malgré la musique estivale sortant des haut-parleurs.
D’un brusque coup de volant, elle emprunte le chemin de terre qui mène au magasin, faisant s’envoler un nuage de poussière rouge. Je chasse les particules tout en toussotant pour éviter d’en inspirer trop, puis je descends de voiture.
Le dépôt-vente est en plein air. Divers meubles et objets sont éparpillés un peu partout. Le chemin de terre serpente entre un nombre incalculable de tables, de chaises, de sofas et d’armoires. De vieilles fenêtres et des volets en bois sont posés contre un gros arbre. Ici et là s’entassent des monceaux de bois de chauffage. Dans un coin se dresse une montagne de palettes et de troncs d’arbres. Il y a même des fauteuils de coiffeur, y compris les bacs qui se sont entre-temps remplis de feuilles mortes. Le soleil – que j’ai un peu de mal à localiser – inonde mon visage en ricochant sur plusieurs miroirs.
Un homme à la calvitie naissante et arborant une impressionnante moustache grisonnante s’avance vers nous.
— Bonjour, mesdames ! s’exclame-t-il.
Il est accompagné d’un gros chien marron à poil bouclé, qui sautille autour de ses jambes en aboyant joyeusement, tout heureux de voir arriver de nouveaux venus. Il court vers nous à toute vitesse et me bondit dessus.
— Au pied, Picasso ! ordonne l’homme quand les pattes de l’animal viennent salir ma robe d’été jaune.
Je caresse le chien en essayant de le repousser et en affichant un sourire forcé. Quand je parviens enfin à l’éloigner de moi, mes vêtements sont maculés de traces de pattes boueuses que je tente d’enlever tant bien que mal.
— Je suis désolé, s’excuse l’homme en prenant Picasso par le collier et en le forçant à s’asseoir. Il est tellement content quand il voit arriver des gens. Ce ne sera jamais un bon chien de garde. Il accueillerait même Bonnie et Clyde avec tous les égards.
Picasso s’assoit enfin à contrecœur sur le sol poussiéreux. Sa queue bouge si frénétiquement que le sable vole partout.
— En quoi puis-je vous aider ? demande l’homme avec amabilité en grattant Picasso derrière les oreilles pour le calmer. Cherchez-vous quelque chose en particulier ?
Je lui explique que nous aimerions remettre au goût du jour notre terrasse. Il affiche aussitôt un large sourire.
— Quelle excellente idée ! s’exclame-t-il. En plus, c’est très écolo d’acheter des objets d’occasion et de les retaper. On a tendance à jeter beaucoup trop de choses qui pourraient pourtant facilement être réutilisées.
Il nous précède en direction d’un assortiment de chaises de toutes sortes. En désignant son short, il déclare :
— Avant, c’était un jean normal. Ma femme voulait que je le jette parce qu’il avait des trous aux genoux.
Parmi tout le bric-à-brac, Picasso a entre-temps déniché une savate qu’il dépose à mes pieds en remuant la queue. Il me supplie du regard avec ses gros yeux marron.
— J’ai bien sûr trouvé ça aberrant, poursuit l’homme. J’ai coupé le pantalon à hauteur du genou, et il me sert maintenant de bermuda. Vous voyez : il suffit d’un peu de créativité !
J’acquiesce et ramasse la pantoufle de Picasso que je lance au loin. L’animal court l’attraper en renversant plusieurs objets au passage. L’homme n’y prête aucune attention et continue à bavarder :
— Vous avez de la chance. La semaine dernière, deux établissements de restauration sont venus pour se débarrasser de leurs meubles, déclare-t-il en montrant un tas de chaises en bois de toutes les couleurs.
J’attrape la rouge et l’examine. Elle semble solide et, à part la couleur, je ne vois pas pourquoi elle finirait au feu. Je m’assois dessus en m’appuyant contre le dossier.
— Voilà exactement ce que je voulais dire : un modèle splendide, mais mis au rebut à cause de sa couleur. Les gens préfèrent acheter des sièges neufs plutôt que de retrousser leurs manches et de les repeindre, affirme le vendeur.
Picasso revient au galop. À présent, il tient dans sa gueule non pas une vieille savate, mais un bras. Ce serait un excellent début pour un film d’horreur, si ce n’est que le membre a appartenu à l’un des mannequins rangés un peu plus loin. Cette fois, il le dépose aux pieds de ma cousine en le poussant avec son museau. Mia s’agenouille, prend le bras et l’envoie en l’air : il finit dans une cuvette de toilettes. Le point d’atterrissage n’affecte pas l’enthousiasme de Picasso, qui se jette dessus avec bonheur.
— Je crois que celles-ci pourraient convenir, Mia, dis-je avec entrain. Il faudra les poncer et les peindre, mais ensuite, elles seront parfaites.
Mia hoche la tête en prenant une chaise verte.
— Elles sont confortables, convient-elle en vérifiant que le siège supporte bien son poids. J’ai quelques amis qui voudront sûrement nous aider.
Surprise, je demande :
— Qui ?
— Ah, des gars que je connais de…
Ses joues s’empourprent.
— Eh bien, des types que je connais, c’est tout, répète-t-elle avec un sourire gêné.
Entre-temps, l’homme s’est dirigé vers un endroit où se trouvent des petites tables. Alors que les chaises m’ont agréablement surprise, je ne peux pas en dire autant des tables. Il y en a peut-être sept ou huit qui pourraient être réutilisées après un coup de peinture, mais le reste est bon pour la décharge. On pourrait éventuellement récupérer les pieds métalliques noirs, mais les plateaux sont trop abîmés pour leur insuffler une seconde vie. Je les contemple d’un air dubitatif. Le mieux serait d’avoir des tables identiques pour que la terrasse ne ressemble pas à un dépotoir.
— Je vous fais un prix parce que c’est vous, annonce généreusement le vendeur en me voyant hésiter.
Je suis sur le point de décliner l’offre quand mon regard tombe sur quelques grosses planches taillées dans un tronc d’arbre, posées contre un large palmier en forme d’ananas.
— Celles-là aussi sont à vendre ? demandé-je en les désignant.
L’homme suit mon regard et sourit.
— Tout est à vendre ici, ma belle, répond-il courtoisement. À part Picasso, s’empresse-t-il d’ajouter lorsque le chien accourt avec un autre membre dérobé à un mannequin.
— On pourrait utiliser les pieds de ces tables, dis-je en désignant de la tête les exemplaires usagés. Et ces planches comme plateau.
Affichant un large sourire, l’homme sort une calculatrice de sa poche.
Mia réfléchit, puis fronce les sourcils.
— Ne risque-t-on pas de devoir fermer le restaurant beaucoup trop longtemps pour effectuer tous ces travaux ? demande-t-elle.
Je me mords la lèvre, car j’y ai déjà pensé.
Alors, je propose :
— Pendant ce temps, on pourrait peut-être vendre des smoothies sur la plage. À condition qu’on arrive à convaincre mamy de modifier la carte du menu et que Beatriz ne nous présente pas sa démission lorsqu’on lui demandera d’élargir légèrement son rayon d’action.
En prononçant cette phrase, je me rends compte que cela ne serait pas la fin du monde si Beatriz rendait son tablier.
Pensive, Mia hausse les épaules.
— On n’a pas vraiment le choix, dit-elle enfin.
Quand Mia m’informe que l’un de ses copains est doué pour retaper des meubles et qu’il est prêt à nous aider, nous décidons de prendre aussi quelques palettes, pour en faire un coin lounge avec vue sur la mer. Le propriétaire semble ravi que nous le délestions d’une grande partie de son monceau de bric-à-brac. Après une intense session de marchandage, à l’issue de laquelle nous aboutissons à un montant final de mille deux cent cinquante euros « et pas un centime de moins ! », je sens vibrer mon portable dans mon sac à main. Je le sors et vois s’afficher le nom d’Elias. Mon cœur bondit en lisant son message. Il m’a envoyé une photo d’une magnifique vue d’un immense rocher se dressant dans la mer. Le soleil rasant jette une lueur orangée sur les pierres grises. Au premier plan se trouve une canette de bière.
Elias : Sais-tu ce qui rendrait cette vue encore plus belle ?
Je considère l’écran en souriant. Je sens le regard curieux de Mia me transpercer quand je réponds au message.
Eva : Subtil !
Elias : Merci. J’ai un problème.
Eva : Zut, raconte !
Elias : Le week-end dernier, j’ai rencontré une fille qui me plaît beaucoup, mais je ne sais pas trop comment lui demander de sortir avec moi.
Le sourire sur mon visage s’élargit tellement que j’ai des crampes aux joues. J’entends Mia glousser.
Eva : Demande-lui, tout simplement ! On parie un restau qu’elle dit oui ? ;-)
Elias : OK… Eva, veux-tu dîner avec moi samedi ?
Eva : Non, désolée, tu n’es pas vraiment mon type d’homme.
Je vois qu’Elias commence à taper quelque chose, s’arrête, continue, puis envoie finalement une très courte réponse.
Elias : :-(
Eva : OK. Flûte, maintenant, j’ai perdu notre pari. C’est moi qui invite samedi !
Elias : Ha ha ha ! Je me suis bien fait avoir ! Attendons samedi pour nous chamailler sur le règlement de la note !
— Qui est responsable de ce sourire radieux ? demande Mia quand nous sommes sur le chemin du retour.
L’homme du dépôt-vente a consenti à garder nos affaires de côté pendant cinq jours, moyennant un petit acompte. Je prends à ma charge une partie des frais de rénovation, car papy et mamy sont tout simplement dans l’incapacité de tout payer. Après avoir protesté, ils ont finalement accepté mon offre sous le dénominateur « prêt sans intérêts ». Non pas que je leur demanderais l’argent un jour ou l’autre au cas où ils feraient faillite, mais comme ça, ils se sentent moins gênés.
Radieuse, je réponds à la question de Mia :
— C’est Elias, le garçon avec qui j’étais le week-end dernier.
Comme à son habitude, Mia roule à tombeau ouvert et sourit en dépassant un camion qui klaxonne furieusement.
— Bien vu ! s’écrie-t-elle, enthousiaste. C’est très malin de prendre un peu de bon temps cet été en compagnie d’un homme au lieu de ne penser qu’à travailler. J’espère que ça te détendra, ajoute-t-elle en relevant les sourcils d’un air entendu.
Si elle n’avait pas été au volant, je lui aurais volontiers donné un coup de coude.
Au fur et à mesure que nous nous approchons du restaurant, mon estomac se noue. Il va bientôt falloir expliquer à mamy qu’elle devra modifier la carte, et je redoute sa réaction.
— Des smoothies ! s’exclame-t-elle, indignée, comme si je venais de lui suggérer de servir des tarentules frites. Avec des graines et des trucs de ce genre ?
— Entre autres, dis-je en priant pour qu’elle soit d’accord.
— Et de la salade de koala ?
— Mais non, mamy, avec du qui-no-a !
— Ça ne me dit rien qui vaille, réplique-t-elle en secouant la tête. Ça ne remplit pas l’estomac ! Il faut que les gens puissent avoir un déjeuner consistant, sinon ils ne tiendront pas la journée.
— Ce n’est pourtant pas l’avis de nos clients, mamy, déclare Mia pour me venir en aide.
Je lui lance un sourire reconnaissant.
— Et le soir, il y aura toujours tes tapas au menu, ajoute-t-elle. On pourrait même élargir l’offre.
Mamy me regarde, puis ses yeux glissent vers Mia pour enfin se poser sur son mari, qui observe la scène à distance.
— De la salade de koala ! répète-t-elle, dépitée.
Papy s’approche d’elle et l’entoure de ses bras.
— Tu sais, les temps changent, Carmen, tente-t-il de l’amadouer. On pourrait au moins leur laisser une chance, on n’a pas grand-chose à perdre. Je crois qu’Eva y a vraiment bien réfléchi.
Mamy semble dubitative.
Alors, j’explique :
— En tout cas, on devra fermer pendant quinze jours pour rénover la terrasse. Pendant ce temps, on pourrait dire à Beatriz d’arpenter la plage avec un plateau de smoothies pour voir s’il y a des gens qui sont intéressés. Considère ça comme un genre de mini-étude de marché. Si le chiffre d’affaires reste stable ou baisse, on garde la carte telle qu’elle est maintenant.
— Dois-je aller me balader sur la plage ? s’indigne Beatriz, qui a entendu la fin de notre conversation en arrivant sur la terrasse, un plateau à la main. Sais-tu à quel point c’est dur de marcher sur le sable ? En plus, il faudra que je monte et descende sans cesse l’escalier ! Si j’avais voulu faire du cardio, je serais allée m’inscrire dans une salle de sport ! grommelle-t-elle en posant le plateau sur notre table.
Irritée, Mia roule des yeux avant de s’adresser à Beatriz :
— Ce n’est que pour deux semaines, Beatriz, déclare-t-elle en maîtrisant sa voix.
Beatriz cligne des paupières, puis plante les mains sur les hanches.
— Il n’y a aucune clause dans mon contrat qui stipule que je dois servir sur la plage, assène-t-elle.
— Dans ton contrat, il n’y a rien non plus concernant les pauses cigarette que tu prends tous les quarts d’heure ! réplique Mia.
Beatriz referme la bouche en regardant Mia d’un air courroucé, mais elle ne riposte pas.
Mamy pousse un profond soupir en levant les bras au ciel.
— OK, d’accord. De toute façon, on n’a rien à perdre, admet-elle.
À présent que grand-mère a donné son feu vert pour l’élaboration d’une nouvelle carte, Mia et moi commençons notre remue-méninges, confortablement installées sur la terrasse. Il fait un peu plus frais que d’habitude, mais le temps est encore aux robes d’été. Une petite brise joue avec les feuilles posées devant nous sur la table. Nous connaissons plusieurs recettes de smoothies, mais il faudra leur trouver des noms accrocheurs. Finalement, nous décidons de les appeler entre autres : « That’s Bananas », « Turn Up the Beet » et « Going Coconuts ».
Après les smoothies, il est temps de s’occuper de la composition des salades. Mia, qui a travaillé quelque temps en cuisine, invente les recettes et moi les noms. Rapidement, nous tombons d’accord sur : « Kale Yeah », « You Make Miso Happy » et « Tofu or Not Tofu ». La spécialité du chef sera une salade avec du poisson frais. Elle s’appellera « La Sirenita », comme le restaurant. Mamy rédige la carte des tapas. Bien qu’élargi, le choix sera toujours limité, car cela revient meilleur marché de confectionner moins de snacks différents. Cependant, connaissant mamy, le goût compensera largement le caractère restreint de l’offre.
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