Bons baisers d’Ibiza
Chapitre 12
— Alors, vous avez deux ans d’expérience dans la restauration, c’est bien ça ?
Je pose la question à Emilia, assise en face de moi. Elle acquiesce poliment d’un hochement de tête. Du coin de l’œil, j’observe Purrito qui déploie tous ses charmes pour qu’une femme en train de prendre en photo sa superbe assiette de salade de quinoa lui donne un morceau de poulet. Le félin roule sur le dos et joue sa plus belle imitation du Chat botté, grâce à laquelle il a pris au moins cinq cents grammes au cours de ces deux dernières semaines.
— Oui, madame, j’ai travaillé pendant deux ans dans le restaurant de tapas au centre-ville d’Ibiza, répond Emilia courtoisement.
Je cligne des yeux. Madame ! Peu à peu, je prends conscience que la candidate a dix-neuf ans et qu’elle a donc dix ans de moins que moi. Je serre les lèvres en me frottant la joue le plus nonchalamment possible.
La jeune femme avale une gorgée de son verre de Keep Calm and Carrot avant de poursuivre :
— Mais l’établissement a été racheté par un grand groupe de restauration, alors que je préfère travailler dans un environnement plus familial.
Elle remue son smoothie orange avec sa paille en carton, tandis que je la regarde d’un air compréhensif. J’imagine très bien comment elle doit se sentir.
— Pourquoi choisir précisément La Sirenita ?
C’est l’une de ces questions bateau que je détesterais que l’on me pose. Quelle réponse j’en attends ? Qu’elle a toujours rêvé de travailler pour La Sirenita ? Qu’elle a une passion dévorante pour la confection de smoothies ? Emilia hausse les épaules.
— J’adore l’emplacement, répond-elle en désignant la mer turquoise. Ça doit être formidable d’être tous les jours sur la plage.
Je souris et m’apprête à ouvrir la bouche pour dire quelque chose quand mon regard tombe sur Purrito dont la patte est à quelques centimètres à peine du morceau de protéine tant convoité de la salade du mannequin Instagram.
— Purrito ! Non ! crié-je en réaction aux griffes du fauve qui gesticulent frénétiquement.
Emilia suit mon regard et réagit instantanément. Comme au ralenti, je vois la patte de Purrito atteindre le plat et le renverser. Les premières graines de quinoa touchent le sol pendant qu’Emilia, en poussant une sorte de cri primal – qui résonne dans ma tête comme celui d’un hippopotame drogué –, court vers l’endroit du délit, réussit à récupérer le plat in extremis et le repose sur la table. Elle se redresse et me lance un regard soulagé. Consternée, la femme porte une main à sa poitrine et remercie Emilia tandis que Purrito, se sentant offensé, file se cacher sous le canapé lounge. Je me lève, j’essuie mes mains couvertes de sueur à mon tablier, puis j’en tends une à la jeune fille en déclarant :
— Vous êtes engagée.
Il y a quelques années, mon aspirateur a lâché, ce qui n’était pas une surprise, vu que je l’avais déjà quand j’étais étudiante et que pendant cette période, il avait dû aspirer toutes sortes d’objets plus étranges les uns que les autres. Il a donc rendu l’âme, et j’ai bien évidemment laissé tomber un pot de riz un quart d’heure plus tard. Les morceaux de verre et les grains jonchaient le sol. Je suis presque sûre qu’il reste toujours un éclat de verre dans mon pied, le balai avec lequel j’ai ramassé les débris n’ayant pas rempli son boulot correctement. Mon balai motorisé me manquait plus que jamais. C’est alors que le facteur m’a apporté mon nouvel aspirateur robot. Je l’ai aussitôt baptisé Meryl Sweep. Meryl m’a rendu des services insoupçonnés. Il nettoyait des endroits que je ne connaissais même pas et m’a ôté pas mal de travail sans que je le lui demande.
Emilia est comme Meryl. Elle se met en quatre sans jamais se plaindre. Même les blagues les plus ennuyeuses proférées par les clients, comme le classique « Je ne pourrais pas faire la vaisselle ? » quand on leur apporte l’addition, sont incapables d’effacer le sourire de son visage. Elle a de l’humour et est créative. Grâce à elle, Purrito, qui agit comme un véritable aimant sur la clientèle, aura bientôt une spécialité du chef à son nom : le Purrito Bowl.
Ce soir aussi, la terrasse est bondée. Admirative, j’observe Emilia naviguer entre les tables à toute vitesse. Clara, l’autre serveuse que j’ai engagée, fait aussi de son mieux, mais Emilia est vraiment douée. Avec ses cheveux couleur de miel et son visage joyeux, elle ensorcelle tous les clients ; la tirelire à pourboires n’a jamais été aussi bien remplie. Même si cela peut également venir du fait que je donne plus de jours de congé à Beatriz et ne l’utilise que pour le nombre d’heures indiqué dans son contrat.
J’accompagne un couple à sa table et ouvre mon bloc-notes de commandes.
— Que désirez-vous ?
Ma question s’adresse à la femme, vêtue d’une robe de gala très échancrée. Ses boucles d’oreilles incrustées de pierres précieuses sont si lourdes qu’elles allongent ses lobes. Les diamants comptent probablement plus de carats que son mari n’a de cheveux sur la tête.
La plupart du temps, notre clientèle se compose de culturistes gonflés aux hormones de moins de trente ans. C’est tout juste s’ils ne portent pas de holster à la ceinture pour ranger leur perche à selfie. Cela ne les empêche pas pour autant de la dégainer d’une manière digne de Once Upon a Time in the West au moment où le vent joue dans leurs cheveux, de fixer l’objectif d’un air sexy et de poster leur photo sur Instagram avec le commentaire #Jepenseàtoi.
Ce couple est différent. Il serait plutôt propriétaire qu’utilisateur d’un réseau social.
La femme me regarde d’un air pensif.
— Un verre d’Eberle Barbera, s’il vous plaît, répond-elle en pianotant sur la table avec ses ongles manucurés.
Une expression d’étonnement envahit mon visage. Ont-ils au moins consulté la carte des vins ?
— Excellente idée, ma chérie. Mettez-en deux, ajoute son mari.
— Euh… je suis désolée, mais cela ne figure pas sur notre carte. Nous servons d’habitude des produits locaux. Notre vin de table provient d’une vigne située à Ibiza, et nous avons également un rioja de Formentera.
La femme pince ses lèvres et lance un regard courroucé à son mari.
— Je veux du Eberle Barbera, déclare-t-elle d’un ton décidé.
Puis son mari renchérit :
— Deux Eberle Barbera, s’il vous plaît.
Je fixe le couple, bouche bée.
L’homme fronce les sourcils et ajoute :
— De préférence du 2014. C’est la meilleure année pour un Barbera, mais on n’est pas très exigeants. Un 2016 sera très bien aussi, même si en fin de bouche le goût de chêne est moins prononcé, et que c’est justement ça qui caractérise ce genre de vin.
Je suis toujours abasourdie, mais je hoche la tête et note leur commande sur mon carnet. Je ne crois pas que ces gens soient capables de comprendre que « non » puisse aussi être une réponse. Je me dirige vers le bar et remplis deux verres de rioja de Formentera. L’homme parlait d’un arrière-goût de chêne et selon l’étiquette, ce vin possède ce bouquet.
Quand je reviens vers la table, la femme achève de déchirer le papier cadeau brillant qui entoure une petite boîte carrée. Lorsqu’elle soulève le couvercle, deux superbes clous d’oreilles en diamant apparaissent. Elle cligne des yeux, puis fronce les sourcils pour examiner les pierres.
— Eh bien, Rupert, c’est un miracle que les mineurs aient réussi à les trouver ! assène-t-elle en refermant l’écrin.
Rupert semble désorienté. J’hésite entre faire demi-tour et poser les verres de vin sur la table. Quelque chose me dit que l’humeur de la femme ne s’améliorera pas quand elle se rendra compte que ce n’est pas le vin qu’elle a commandé. Finalement, je choisis la dernière option et pose les boissons devant eux.
L’homme me remercie, puis trempe les lèvres dans le vin avant de les claquer avec snobisme.
— Parfait ! Je vois que vous avez trouvé du Barbera 2014, déclare-t-il. Le goût du chêne est bien présent en fin de bouche, et je reconnais également sa saveur fruitée de framboise.
Sa femme suit son exemple, puis acquiesce d’un hochement de tête.
Je peine à garder mon sérieux quand je prends le reste de leur commande.
Lorsque les derniers clients quittent la terrasse, je fais la caisse, assise au comptoir. Emilia et Beatriz ramassent les serviettes et les sous-verres en carton tombés par terre, et débarrassent les tables. Le comportement de Beatriz s’est amélioré depuis l’arrivée d’Emilia. Même si elle ne peut toujours pas briguer le titre de meilleure serveuse du mois, elle se plaint nettement moins et semble s’investir un peu plus.
— Ça va, Eva ? demande Emilia en rentrant la dernière chaise. Tu as l’air soucieuse.
Les sourcils froncés, je fixe la calculatrice et décide de recompter l’argent liquide. Je fais défiler les billets de cinquante euros entre mes doigts et déclare :
— À mon avis, on a un écart de caisse. C’est la troisième fois en une semaine.
Inquiète, Emilia me regarde avec ses grands yeux marron.
— Mince, c’est embêtant, dit-elle en passant un coup de chiffon humide sur le zinc. Es-tu sûre de ne pas te tromper ?
Je hoche la tête et compte l’argent pour la troisième fois de la soirée.
— Il manque cent trente euros.
Depuis la cuisine, Beatriz nous souhaite une bonne soirée, puis j’entends la porte se refermer derrière elle.
Emilia pousse une mèche de cheveux de son visage.
— Veux-tu que je t’aide à vérifier ? propose-t-elle.
Elle recule le tabouret de bar à côté de moi.
Je souris en secouant la tête.
— Non, c’est gentil, la journée a été longue. Rentre vite chez toi et repose-toi bien, dis-je.
Je lui lance un clin d’œil et décide de recompter la monnaie. Difficile d’imaginer que le manque de cent trente euros vienne de là, mais peut-être cela diminuera-t-il un peu la différence.
— Tu es sûre ? insiste-t-elle.
Lorsque j’acquiesce de nouveau, Emilia enlève son tablier, prend une canette de bière dans le réfrigérateur et se dirige vers la sortie du personnel.
— OK, alors. Bonne soirée ! lance-t-elle avant de quitter le restaurant.
Je pousse un profond soupir. Après le comptage de la monnaie, l’écart ne s’est creusé que davantage, de cinquante centimes. Bon sang, comment pouvons-nous avoir des différences de caisse notables alors que nous n’en avons jamais eu auparavant ? Qu’est-ce qui a changé depuis la semaine dernière ?
Je frémis quand je me rends compte qu’une semaine plus tôt, nous avions deux employées de moins. Clara et… Mon regard glisse vers la porte battante par laquelle Emilia vient de disparaître et qui bouge toujours légèrement.
Merde !
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