Bons baisers d’Ibiza

Iris Visser · Chapitre 23 sur 29

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Bons baisers d’Ibiza

Chapitre 22

 

 

— Tu arrives bien tard, me reproche Beatriz tout en écrasant une cigarette et en regardant la Land Rover d’Elias disparaître. Hé, c’est le type qui était là à l’ouverture. Tu sors avec lui ?

— Ouais.

Je regarde ma montre. Onze heures et demie. Flûte. J’aurais bien aimé prendre une douche, mais j’aurais dû commencer mon service il y a déjà une demi-heure. Aussi discrètement que possible, je hume mes aisselles et décide que je peux remédier à l’odeur avec un peu de déodorant. Ce matin, la mer a rincé les restes de chantilly et la sueur. Je prendrai ma douche pendant la pause déjeuner.

— Dommage, dit Beatriz en allumant une nouvelle cigarette.

Elle tire sur sa cheminée de maison de poupée comme si sa vie en dépendait et souffle la fumée vers moi. L’odeur pestilentielle pénètre dans mes narines. Beurk.

Essayant d’éloigner la fumée de cigarette avec les mains, je lui demande en toussant :

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Dommage que tu utilises un mec aussi canon pour une simple aventure de vacances. Tu repars bientôt, non ?

Je cligne des yeux, stupéfaite du sans-gêne de Beatriz.

— Je ne pars que dans trois semaines, chuchoté-je.

Trois semaines. Quand je m’autorise trois semaines de vacances, j’ai l’impression d’avoir tout mon temps, mais si je pense que dans trois semaines, je devrai dire adieu à Elias, une boule se forme dans mon ventre. Je déglutis.

— Donc ensuite, il sera de nouveau libre ?

Elle regarde encore une fois dans la direction dans laquelle Elias a disparu.

— Intéressant.

La cigarette tremblote entre ses lèvres quand elle parle.

Je dois faire de mon mieux pour ne pas lui répondre, tandis que la boule dans mon ventre grossit. Je décide d’ignorer Beatriz et rentre dans le hall. Je prends un tablier suspendu à une patère et le noue autour de ma taille, en faisant un nœud à l’endroit où il manque le bouton arraché par Elias.

Karel, l’apprenti cuisinier qui aide ma grand-mère, prépare un Purrito Bowl. Emilia ne sait plus où donner de la tête. Elle court dans tous les sens, les bras chargés d’assiettes.

— Ah, Dieu soit loué ! s’exclame-t-elle en me voyant. Où étais-tu ? On a un monde fou ! J’étais sur le point d’appeler Clara pour lui demander si elle pouvait venir nous donner un coup de main.

— Désolée, lui dis-je en me hâtant vers la salade Purrito que Karel garnit d’une tranche de citron vert et saupoudre de coriandre. Je n’ai pas vu le temps passer !

D’un signe de la tête en direction de la salade, elle m’indique :

— C’est pour la table quatre. Et où est passée Beatriz ?

Le plat à la main, je me hâte vers la terrasse, qui est remplie de clients bavardant joyeusement. Je le pose devant un homme en train de lire, lui souhaite un bon appétit et cours de nouveau à l’intérieur. Mes cheveux sont dans un sale état à cause de l’eau de mer. Je passe sans arrêt la main dedans en espérant ainsi moins ressembler à un genre d’Einstein qui se serait pris cent mille volts.

— Madame ! J’avais commandé le You Make Miso Happy avec du poulet ! s’exclame un client quand je passe à proximité de sa table.

Je m’arrête et me retrouve devant une version 4D de Johnny Bravo, y compris son énorme banane blonde. Bien que ses yeux soient cachés par des lunettes d’aviateur, je peux voir qu’il est en colère.

— Oh désolée, monsieur, lui dis-je en m’avançant vers lui. Mais c’est un plat végétarien et…

Ses sourcils se froncent davantage. Il me coupe la parole :

— La fille bouclée m’a dit que c’était OK, alors…

Il secoue la main au-dessus de son plat, me signifiant ainsi que je dois l’ôter de sa vue. Merde, Beatriz…

J’ai horreur de ces clients gâtés pourris qui s’arrogent le droit de donner des ordres aux personnes qui les servent. Cependant, dans ce métier, il faut serrer les dents et continuer à sourire. C’est donc ce que je fais. Je demande à Karel d’ajouter dans l’assiette quelques morceaux de poulet rôti, même s’ils ne vont pas du tout avec les autres ingrédients.

Lorsque je vois qu’il n’y a toujours personne derrière le bar, parce que Beatriz est comme d’habitude introuvable, je prends sa place et me mets à trier les bons de commande. Quand je me rends compte qu’il n’y a plus de lait de coco, dont j’ai besoin pour le Going Coconuts, je jure intérieurement et me rends au cellier.

Quand j’ouvre la porte, je vois Beatriz s’affairer à côté de la boîte de mangues.

— Ah, te voilà !

Elle sursaute et me regarde d’un air coupable. Les choses ne peuvent pas continuer ainsi. Elle s’octroie tellement de pauses cigarette qu’elle doit fumer au minimum trois paquets par jour et ne travaille pas les heures que nous lui payons.

— Je pense que nous devrons bientôt avoir une petite discussion sur ton fonctionnement, dis-je en avançant vers l’étagère où se trouve le lait de coco.

J’ai horreur des confrontations, mais maintenant que le restaurant marche bien, il attire de nouveaux employés.

— Je pense que tu sais aussi…

Lorsque Beatriz range fébrilement le porte-monnaie du restaurant dans son tablier, deux billets de cinquante euros et un de vingt tombent de la poche de son pantalon. Je regarde Beatriz puis les billets de banque et vice versa . Une colère sourde s’empare de moi.

Les yeux de Beatriz s’agrandissent de peur lorsque je siffle :

— Tu piques dans la caisse ?

J’ai rarement vu sur son visage d’autres émotions que l’indifférence, mais elle est à présent blanche comme un linge et me regarde avec effroi.

— Quel genre de personne es-tu ? m’écrié-je, sans me rendre compte que les clients n’en perdent sans doute pas une miette. Tu travailles à la vitesse d’un ordinateur de l’an zéro, et tu ne mérites même pas le salaire que nous te versons tous les mois. Comment oses-tu nous voler ? Tu connais notre situation financière, et tu sais que même si les affaires vont mieux, nous avons besoin de chaque centime ! Pourquoi, Beatriz ? Comment as-tu pu…

La porte du cellier s’ouvre, et Emilia entre.

— Euh, Eva ? commence-t-elle avec prudence. Peut-être devrais-tu parler un peu moins fort. Les clients t’entendent sur la terrasse.

— C’est de sa faute ! crie Beatriz en désignant Emilia, bouche bée.

Beatriz lance un regard courroucé à Emilia, qui n’a aucune idée de ce dont il s’agit.

— Quand tu l’as engagée, je savais qu’elle me ferait perdre ma place ! J’ai besoin d’argent et…

Je lève la main pour la faire taire.

— Si tu avais continué à travailler comme tu le faisais lorsque nous venions d’engager Emilia et Clara, il n’y aurait eu aucun problème.

Je secoue la tête, ma colère se muant en déception.

— Tu ne t’es jamais dit que tu pourrais tout simplement travailler plus dur ? Sans prendre une pause cigarette tous les quarts d’heure ? Et par-dessus tout, sans toucher à l’argent de la caisse ?

La bouche d’Emilia s’arrondit quand celle-ci comprend le sens de cette discussion. La jeune femme regarde ensuite sa collègue d’un air de reproche. Beatriz triture le lien de son tablier en fixant ses pieds. Je tends la main, en prenant un air aussi neutre que possible.

— Donne-moi l’argent.

Beatriz hésite un instant, mais finit par sortir les billets de la poche de son pantalon avant de les mettre dans ma main, puis regarde de tous les côtés, sauf du mien.

— Peut-être est-il inutile que je te le dise, mais je préfère l’énoncer clairement : Beatriz, tu es virée !

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