Bons baisers d’Ibiza

Iris Visser · Chapitre 18 sur 29

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Bons baisers d’Ibiza

Chapitre 17

 

 

La pluie martèle les vitres de mon salon pendant que je fais défiler la liste impressionnante de séries Netflix avec la télécommande. Nerveuse, je tape du pied. Je suis agitée. Je viens de regarder deux films et je n’ai plus envie de rester à l’intérieur. Normalement, cela ne me dérangerait pas du tout de passer une journée à flemmarder. Aux Pays-Bas, je profite toujours à fond des jours où je ne suis pas obligée de m’occuper de chiffres, de factures et de piles de documents. Mais pas maintenant. Maintenant, je veux me rendre utile, aider à métamorphoser le restaurant. J’observe les gouttes qui frappent la vitre. Je secoue la tête et me dirige vers mon armoire. J’enfile quelques vieux vêtements, m’attache les cheveux en chignon, puis descends au rez-de-chaussée.

Le mur de droite, celui que Mia et moi avons peint hier, est encore un peu humide. Nous en sommes à la moitié. Nous avons l’intention de peindre en bleu la paroi où se trouvent les portes des toilettes, mais nous n’avons pas eu l’occasion de retourner au magasin de bricolage. Je lance une playlist de mes chansons politiquement incorrectes préférées, verse de la peinture blanche dans le bac, et trempe le rouleau dedans.

Je chante à tue-tête « Uptown Girl ». Si fort que j’entends de justesse le ping annonçant l’arrivée d’un message sur mon portable. Je sors l’appareil de ma poche en fredonnant. Mon cœur bondit quand je vois s’afficher le nom d’Elias sur l’écran.

Elias : Qu’est-ce que tu fais ?

Je souris en tapant ma réponse.

Eva : Je repeins le restaurant.

Je joins une photo du mur à demi peint et clique sur envoyer. Au bout de quelques secondes, un nouveau ping retentit.

Elias : Besoin d’aide ?

OK, je le reconnais, j’ai peut-être couru comme une dératée à l’étage pour enfiler le pantalon dont Mia affirme qu’il me fait « un cul d’enfer ». Et peut-être que j’ai échangé ma chemise trop grande, maculée de taches de ketchup, contre un petit haut ajusté au décolleté plongeant. Et peut-être même que j’ai remplacé mon soutien-gorge de sport par un exemplaire offrant un peu moins de soutien, mais plus conforme au modèle que, dans les films romantiques, les hommes parviennent à dégrafer d’une main.

Quand j’entends frapper doucement à la porte et que je vois Elias, sous la pluie, en train de lorgner l’intérieur, je me lève d’un bond pour lui ouvrir. Il me décoche un sourire ravageur en passant la main dans ses cheveux.

— Quel temps de chien ! dit-il en posant par terre le pot de peinture qu’il tenait à la main. J’étais encore sec il y a dix secondes.

Je lui tends une serviette prise derrière le comptoir. Mon regard tombe sur le pot de peinture qu’il a apporté.

Curieuse, je lui demande :

— Qu’est-ce que c’est ?

— De la peinture. De la peinture bleue. Ou plutôt pétrole, comme ils disent au magasin. Grâce à nos péripéties de samedi dernier, j’avais une idée assez précise de ce que tu voulais.

Les commissures de ses lèvres se relèvent. Je sens les joues me brûler en repensant à la façon dont la peinture s’est retrouvée sur ses vêtements.

Il enlève son imperméable, le pose sur une chaise et roule les manches de sa chemise vert foncé. Il porte un jean usé taille basse. C’est… sexy. Il se sèche avec la serviette. Ses cheveux sont ébouriffés. Doublement sexy. Il me regarde avec des yeux pétillants et interrogateurs quand il se rend compte que je le reluque.

— Dis-moi comment je peux t’aider.

Je lui indique le mur à demi peint dont je m’occupais avant de courir à toute vitesse à l’étage pour me changer.

— C’est là que je me suis arrêtée. Peut-être que tu pourrais commencer à l’autre bout ? Et que nous pourrions nous rejoindre ?

Lorsque je lui tends un rouleau, ses doigts effleurent le dos de ma main au passage. Une secousse traverse mon corps. Je le regarde. Il a dans les yeux une lueur qui me chamboule.

— C’est d’accord, répond-il.

Il trempe son rouleau dans la peinture et se met à l’œuvre.

Si j’avais pensé qu’Elias n’était capable que de taper sur un clavier et d’observer des poissons, je me trompais. Il badigeonne le mur avec la dextérité de Michel-Ange. Les muscles de ses bras se tendent quand il passe le rouleau. Je jette un regard de côté de temps à autre, mais prise sur le fait, je me détourne quand nos yeux se croisent.

Tout en trempant mon rouleau dans la peinture, je lui demande :

— Où as-tu appris tout ça ?

— J’aime me servir de mes mains, dit-il en haussant les épaules. J’assure la direction du développement de projets, mais dès que c’est possible, j’aide un peu sur les chantiers. La plupart du temps, ils me laissent seulement peindre. Je ne semble pas qualifié pour poser des canalisations ou bâtir un mur.

Il secoue la tête en riant, attrape un pinceau, et peint soigneusement tout autour de l’interrupteur protégé par du ruban adhésif.

— Je comprends. Pour moi, c’est la même chose avec le restaurant. À la fin de la journée, j’adore me sentir physiquement épuisée lorsque je me glisse dans mon lit. C’est comme si j’avais vraiment travaillé. Ne t’y méprends pas : j’aime aussi mon boulot habituel, mais… c’est plus fatigant mentalement. Ça me donne moins d’énergie. Je me réveille parfois la nuit pour passer en revue l’analyse des risques que je dois présenter le lendemain.

Elias acquiesce en attaquant une nouvelle partie du mur.

Je soupire.

— Depuis que je suis ici, cela ne m’arrive pratiquement plus. Bien sûr, au début, je me suis inquiétée à propos de la situation financière… Mais depuis que ça va mieux, c’est terminé.

Je soupire derechef profondément.

— Pour le reste, je ne sais pas. Je suis tellement heureuse de pouvoir aider papy et mamy. Qu’ils puissent de nouveau rire. Ils sont plus joyeux depuis que nous voyons le bout du tunnel.

Un silence s’installe. Je sens qu’Elias m’observe.

— Tu les aimes énormément, hein, constate-t-il doucement. Je trouve admirable la façon dont tu t’es battue pour eux. Tout le monde n’en aurait pas fait autant.

Il me regarde d’un air attendri. Je hoche la tête.

— Ce sont les personnes les plus adorables que je connaisse.

Nous nous taisons de nouveau. En arrière-fond résonnent ma musique préférée et le bruit des rouleaux. Quand la chanson « God Only Knows » des Beach Boys retentit, je pousse un cri de ravissement. Elias m’observe avec un large sourire.

— Tu aimes ce morceau ? demande-t-il.

Je sens le rouge envahir mes joues. Je me concentre davantage sur ma partie du mur. Nous n’en sommes pas au stade où je peux reconnaître ouvertement que c’est la chanson que je chante à tue-tête sous la douche.

Manœuvrant avec dextérité mon rouleau autour d’un interrupteur, j’explique :

— Eh bien, je l’associe surtout avec Love Actually , un de mes films préférés. C’est la chanson la plus connue du film.

Quand Elias me regarde d’un air d’incompréhension, je poursuis :

— Tu sais, dans la dernière scène, à l’aéroport. Quand ils se jettent tous dans les bras les uns des autres.

Il me lance à nouveau un regard du genre « je n’ai aucune idée de quoi tu parles ».

Je lui demande d’un ton indigné :

— Tu n’as… tu n’as jamais vu Love Actually  ?

Elias rit en voyant mon air déconfit et secoue la tête.

— Non, hélas. Même si je suis partant pour le regarder un jour… En bonne compagnie, bien entendu.

Mon cœur bondit quand je nous imagine devant la télé, un délicieux verre de vin rouge à la main. Moi lovée contre lui lorsque la femme de Daniel est enterrée. Je ne peux pas m’empêcher de pleurer à chaque fois que je vois cette scène.

Remplaçant mon rouleau par un large pinceau pour peindre la poutre en blanc, je réponds :

— Ça me paraît un bon plan. Dans ce film, il y a la scène la plus attendrissante de tous les temps.

Elias penche la tête.

— Laquelle ?

— Eh bien, il y a un garçon de treize ans qui est follement amoureux d’une fille avec qui il a à peine échangé quelques mots. Pour lui plaire, il suit des cours de batterie. Puis il joue dans un groupe. Et à la fin, il traverse tout l’aéroport pour lui déclarer sa flamme.

Je passe mon pinceau prudemment sur le bois.

— Je trouve ça tellement mignon. Cet amour pur et désintéressé. Il ne se cache pas, n’a pas peur de perdre la face, non. Il y va franco. Même s’il enfreint un peu la loi, mais dans ce contexte, je trouve que ce n’est pas si grave.

Un grand sourire barre le visage d’Elias. Il travaille vite et m’a presque rejointe. Alors, je lui demande :

— Et toi, quel est ton film favori ?

— Ouille, c’est difficile à dire. Je ne suis pas fan des comédies romantiques, mais… Hé !

Il s’arrête net lorsque je me retourne pour tremper de nouveau mon pinceau dans la peinture.

Je mets la main devant la bouche quand je vois la traînée blanche sur sa joue.

— Crotte ! Désolée ! Tu étais plus près que je pensais et j’ai…

Une lueur amusée apparaît dans les beaux yeux d’Elias quand de l’air le plus nonchalant possible il prend un pinceau, le plonge dans la peinture et se retourne vers moi.

— Tu as fait ça parce que j’ai dit que je n’aimais pas les comédies romantiques, c’est ça ? demande-t-il avec un sourire diabolique.

Mes yeux passent du visage d’Elias au pinceau et inversement.

— C’était un accident ! Tu ne vas tout de même pas…

Quand Elias avance d’un pas, je m’abrite derrière la table la plus proche. Il pique un sprint et se retrouve de l’autre côté en un rien de temps. Tels deux léopards, nous tournons l’un autour de l’autre, armés d’un pinceau, un sourire sadique sur le visage.

Elias feinte, et je pousse un cri d’effroi, tout en cherchant à m’abriter derrière une autre table. Mais comme mon poursuivant aime le cardio et que je préfère les petits gâteaux de mamy, il me rejoint en un clin d’œil. Il me somme de m’arrêter, en enserrant mon poignet de ses longs doigts. Comme au ralenti, je vois le pinceau chargé de peinture partir en direction de ma joue. Je l’évite de peu en plongeant sur le côté, mais je perds l’équilibre.

Je chancelle sur une jambe en essayant de ne pas tomber. En vain. Elias tente de me rattraper et me tend la main, que je ne parviens pas à saisir. Je pousse un hurlement primal en tombant sur mon postérieur et décoche par inadvertance un coup de pied dans le tibia d’Elias, qui chute à son tour. Avec un cri, il se retrouve sur moi, prêt à se servir de son pinceau.

— Quelle souplesse ! dis-je, me moquant de sa technique de combat.

Puis nous nous taisons un instant, avant d’éclater de rire. Le visage d’Elias s’éclaire quand il rit. Les pattes-d’oie qui commencent à se dessiner au coin de ses yeux lui vont bien.

Au fur et à mesure, nos rires s’estompent. Nous devenons plus sérieux. Nos poitrines se soulèvent plus rapidement, presque au même rythme. J’entends le pinceau tomber sur le sol. Puis les doigts d’Elias caressent mon épaule, mon cou. Un frisson parcourt mon corps quand il place derrière mon oreille une mèche collée sur mes lèvres.

Je ne peux détacher mon regard de lui. Ses grands yeux noisette qui semblent presque noirs tant ses pupilles sont dilatées. Ses lèvres charnues qui s’écartent un peu tandis qu’il m’observe avec attention.

Il penche la tête en direction de la mienne et caresse de ses lèvres l’ovale de mon visage.

— Si jolie, murmure-t-il.

Ma respiration devient plus superficielle. Je sens Elias peser sur moi. Chaque cellule de mon corps est en alerte. Sa main caresse ma joue.

Lorsque ses lèvres se posent enfin sur les miennes, le temps semble s’arrêter. Il m’embrasse de nouveau. Encore et encore. Sa bouche est chaude et douce, et mes lèvres s’entrouvrent pour laisser passer sa langue.

Il sent la pluie, le musc et le sapin. Comme s’il venait de sortir d’une forêt où il a scié un arbre de Noël. J’entoure son cou de mes bras et l’attire plus près de moi.

Je ne sais pas si je pourrai m’en lasser un jour.

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