Droit dans les yeux

Giorgio Faletti · Chapitre 10 sur 45

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Droit dans les yeux

Chapitre 13 · Les ténèbres, encore.

 

Puis, un cauchemar après l'autre, ses souvenirs se recomposèrent et, avec eux, la malédiction de la conscience.

Elle devinait un corps étendu sous des draps un peu rêches. Son corps. Une odeur de désinfectant, légère. Elle comprit qu'elle se trouvait dans une chambre d'hôpital. Et toujours ce corps, qui flottait entre brouillard et nuages de coton. Son corps. Son visage était comme enfermé dans un étau. Quand elle essaya de lever le bras droit, le tube d'une perfusion battit contre les soutiens latéraux du lit. Elle porta à grand-peine l'autre main à ses yeux et effleura du bout des doigts les compresses qui les recouvraient. Au loin, quelque part dans ce monde ou bien dans l'au-delà, elle entendit un chuchotement incompréhensible. Un bref écho de pas succéda aux murmures, puis Maureen reconnut la voix de son père, chargée d'une anxiété que tout son amour ne parvenait à masquer. — Maureen, c'est moi.

Sa réponse fut à la fois un salut, un soulagement et une plainte. — Bonjour, papa.

— Comment tu te sens ?

Comme je me sens ? Je voudrais que ces ténèbres disparaissent à jamais. Je voudrais ne plus voir l'image de Connor qui s'effondre, projetée en boucle sur mes paupières fermées. Ou alors je voudrais, moi, disparaître à jamais. Elle mentit.

— Je vais bien. Où est-ce que je suis ? — A la polyclinique Gemelli.

— Depuis combien de temps ?

— Tu as été hospitalisée dans un état critique. Ils t'ont maintenue en coma thérapeutique pendant deux jours.

— Comment est-ce qu'on m'a retrouvée ? — Quand vous avez été enlevés, Franco a tout vu par la fenêtre. Il a immédiatement averti la police. Malheureusement, il n'a pas eu le temps de noter la plaque d'immatriculation de la voiture et les recherches étaient limitées à sa description du véhicule. Puis, il y a eu un coup de téléphone...

— Un coup de téléphone ?

— Un homme à l'accent étranger. Il a appelé ton commissariat et leur a dit où te trouver.

Le visage d'Arben Gallani s'imposa à elle. Sa voix, qui susurrait c'est moche, pas vrai ? après la détonation. Et la boucle d'oreille en forme de croix qui se balançait et scintillait devant ses pupilles pendant qu'il... Elle posa la question qui la tourmentait, avec l'illusion naïve que rien de ce qu'elle avait vécu ne fût vrai.

— Et Connor ?

— Je suis désolé... Il est mort. Les autorités américaines sont intervenues et, une fois les formalités réglées, elles s'occuperont de rapatrier le corps. Il sera de retour aux États-Unis d'ici quelques jours. Je sais que ça ne va pas te consoler, mais...

— Quoi ?

— Connor est déjà une légende. D'une certaine manière, il vivra éternellement.

Maureen eut du mal à se retenir de hurler.

Je ne veux pas qu'il vive éternellement Je voulais juste qu'il vive une vie normale, je voulais juste passer cette vie avec lui. Et cette pensée en entraîna immédiatement une autre, glaçante : elle était responsable de sa mort. Le jour où elle avait tiré sur Avenir Gallani, elle avait tué Connor avec la même balle. Elle détourna instinctivement la tête de côté pour cacher les larmes invisibles qui s'écoulaient sous les compresses - et que le fin tissu buvait comme du sang. Elle pleura pour elle et pour ce garçon merveilleux qui l'avait frôlée juste le temps de lui dire adieu. Elle pleura sur cette souffrance que n'importe qui peut décider d'infliger et à laquelle personne ne peut se soustraire. Elle pleura en silence dans l'attente que le ciel ou l'enfer lui accorde le répit d'une colère aveugle.

Puis son corps s'abandonna à cette douleur infinie et même les larmes s'épuisèrent.

— Et les pansements ? Quand est-ce qu'ils vont les enlever ? Une seconde voix, plus grave, répondit à sa question. — Mademoiselle, je suis le docteur Corvini, médecin chef du service d'ophtalmologie de l'hôpital

Gemelli. Vous êtes une femme courageuse, alors je vais être très franc avec vous. Je crains d'avoir une mauvaise nouvelle à vous annoncer. Les violences que vous avez subies ont révélé chez vous une anomalie congénitale non détectée jusqu'à présent. Vos blessures ont provoqué ce qu'on appelle, en termes médicaux, un leucome adhérent post-traumatique. Pour parler clairement et très brutalement, vos cornées ont subi des lésions irréversibles.

Il lui fallut un instant pour comprendre ce que le médecin venait de lui annoncer.

Puis une fureur indicible s'empara d'elle, avec plus de violence qu'aucun homme sur Terre ne pourrait jamais en exercer contre elle. Non.

Elle ne le permettrait pas.

Elle ne permettrait pas à Arben Gallani de lui ôter non seulement la vue, mais surtout sa vengeance. Sa voix, une voix qu'enfin elle reconnaissait comme sienne, remonta de sa gorge et sortit entre ses dents serrées. — Je suis aveugle ?

— Techniquement, oui.

— Qu'est-ce que ça veut dire, « techniquement, oui » ? Maureen était soulagée de ne pas voir l'expression qui accompagnait sans doute le ton du médecin.

— Nous pouvons intervenir chirurgicalement et tenter une greffe. Cela a déjà été fait, et nous sommes assez confiants en ce qui concerne le résultat. Dans votre cas cependant, il y a un écueil supplémentaire. Je vais essayer de vous expliquer comment ça fonctionne. Dans tous les cas de figure, la cornée du donneur est un corps étranger que l'on introduit artificiellement dans l'œil du patient. Pour cela, nous devons utiliser une cornée dite isogénique, c'est-à-dire compatible avec le profil génétique du patient. Dans le cas contraire, la nouvelle cornée n'est pas reconnue et acceptée par l'organisme, et il se produit alors un rejet du greffon. D'après vos analyses sanguines et votre type histogénétique, nous avons découvert que vous êtes ce qu'on appelle une chimère.

— Ce qui signifie ?

— Ce qui signifie que vous être le produit de quatre gamètes. Pour résumer, deux ovules ont été fécondés par deux spermatozoïdes. Mais au lieu de donner des jumeaux, les deux embryons ont fusionné à un stade très précoce de leur développement, donnant ainsi naissance à un embryon unique dans lequel coexistent deux génotypes distincts. Dans votre cas, donc, nous sommes face à un sérieux problème de compatibilité pour trouver un greffon. Je ne vous mentirai pas : le pourcentage de personnes qui possèdent cette caractéristique avoisine le zéro.

Le docteur Corvini fit une courte pause.

— Ça, c'était la mauvaise nouvelle. — Parce qu'il y en a une bonne ? — Oui, absolument.

À la voix professionnelle du médecin succéda celle chaleureuse de son père.

— J'ai appelé ta mère à New York. Quand je lui ai dit ce qui s'était passé et dans quel état tu te trouvais, elle a immédiatement pris les choses en main. Parmi ses fréquentations, il y a un médecin qui s'appelle William Roscoe. Pour une pathologie comme la tienne, il est tout simplement le plus grand spécialiste du monde.

Son père repassa le témoin au docteur Corvini, qui s'appliqua à son tour à la rassurer.

— C'est ça, la bonne nouvelle. L'explication scientifique serait longue et fastidieuse, et je ne vais pas vous infliger des détails abscons que vous auriez sûrement du mal à ingurgiter. La seule chose qui compte, c'est que la greffe n'est pas impossible. J'ai consulté personnellement le docteur Roscoe. Il est l'un des plus brillants experts en microchirurgie oculaire, de même qu'un chercheur hors pair, à l'origine d'avancées phénoménales dans le domaine des cellules souches embryonnaires. Il vous faudra forcément aller aux États-Unis, car la législation italienne sur la fécondation assistée interdit la culture et l'utilisation de ce type de cellules. Une telle opération n'est pas faisable ici. Mais j'ai longuement discuté avec le docteur Roscoe, et il se peut que nous ayons une opportunité non pas rare, mais véritablement unique. — C'est-à-dire ?

— Un donneur qui pourrait être compatible. Le docteur Roscoe est capable de pousser les cellules souches embryonnaires à se différencier en cellules lymphocytaires qui pourraient inhiber la réponse immunitaire hostile de l'organisme. Ce qui éviterait tout phénomène de rejet.

La voix de Carlo Martini conclut ce relais.

— Il y a une seule condition : nous devons faire vite. Un gros client du cabinet de ta mère a mis son jet privé à notre disposition. Nous partons demain pour les États-Unis, et l'opération est prévue pour après-demain. Enfin, si tu es d'accord et si tu en as la force... Elle répondit docilement à la prière qui perçait dans le ton de son père. — Bien sûr que j'en ai la force, dit-elle. Bien sûr que j'en ai la force,  pensa-t-elle. J'en aurais la force même si je devais traverser les neuf cercles de l'enfer.

Avec toute l'attention intransigeante d'un médecin pour son patient, le docteur Corvini mit fin à cet instant si fragile. — Bien, très bien. Maintenant, nous ferions mieux de la laisser se reposer, monsieur Martini. Ça suffit pour aujourd'hui. — D'accord.

Le père de Maureen déposa un baiser sur sa joue et lui murmura à l'oreille, comme s'il lui confiait un secret :

— A tout à l'heure, mon trésor. Dors bien. Des doigts maigres et inconnus se posèrent sur son épaule. — Je vous fais tous mes vœux de prompt rétablissement, mademoiselle. Et croyez-moi, ce n'est pas une formule. Personne ne devrait avoir à subir ce que vous avez subi.

Maureen sentit qu'on touchait à la perfusion, puis elle entendit les pas s'éloigner du lit. La porte s'ouvrit, se referma, et elle se retrouva seule dans le silence de sa chambre. Le médecin avait probablement injecté un sédatif dans le goutte-à-goutte, car elle fut prise d'une légère somnolence vite remplacée par un unique désir : réussir à dormir quelques heures sans penser à rien.

Avant de sombrer dans le sommeil, elle se promit de faire tout ce qu'on lui demanderait. Oui, elle allait faire le nécessaire et plus encore en échange d'une seule minute de vue.

Elle ne demandait rien d'autre.

Une seule minute.

Le temps suffisant pour graver à jamais dans ses yeux et dans sa mémoire le visage démoniaque d'Arben Gallani - et le voir disparaître dans le rugissement d'un coup de feu.

Et que les ténèbres soient.

Troisième Partie

 

New York