Droit dans les yeux

Giorgio Faletti · Chapitre 19 sur 45

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Droit dans les yeux

Chapitre 24 · L'établissement conseillé par Travis Hoogan était un…

 

L'établissement conseillé par Travis Hoogan était un navire d'époque arrimé à un embarcadère, protégé par un bras de ciment qui s'avançait sur l'Hudson et formait un modeste port fluvial. Grâce à un minutieux processus de rénovation, le remorqueur avait retrouvé une forme et une splendeur peut-être supérieures à celles d'origine. Dans la tranquillité de ce refuge, entouré de petits yachts aux lignes profilées, l'embarcation courte et trapue qui avait naguère remorqué des paquebots donnait l'impression d'être un Titan au repos, un grand lion bienveillant qui regarde jouer ses petits.

Quand Jordan arrêta la moto et vit le nom du restaurant, il fut content de pouvoir cacher derrière le casque son sourire dépité. « Steamboat Willie. »

C'était le titre d'un des tout premiers dessins animés de Walt Disney. Décidément, les bandes dessinées ne lui accordaient aucun répit. A croire que le hasard persistait à en faire les protagonistes indésirables de sa vie. Mais peut-être que c'était sa vie qui se transformait en comic strip.  Jordan se retrouvait enfermé dans une case avec les autres personnages de cette histoire insensée - ignares, muets, avec au-dessus de leurs têtes des nuages remplis de pensées qu'un dessinateur omnipotent leur écrivait sans qu'ils puissent rien y changer. Ils descendirent de la Ducati et Jordan assista de nouveau à la danse des cheveux de Lysa. Pour sa propre tranquillité d'esprit, il préféra attribuer à la nervosité des derniers jours ce qu'il ressentait à chaque fois que Lysa accomplissait ce geste si naturel.

Ils approchèrent de la passerelle en bois appuyée à la coque bleu foncé. Ils sentirent sous leurs pas le balancement précaire du pont suspendu sur l'eau. La pénombre du restaurant sentait le bois verni et la mer, comme si le navire portait la mémoire de son passé. L'atmosphère marine s'incarnait dans une décoration irréprochable, grâce aux laitons soigneusement lustrés et aux tables recouvertes d'une toile bleue comme le bateau.

Un jeune garçon de salle vint les accueillir d'un pas élastique. Bronzé, l'air sympathique, il ressemblait plus à un matelot qu'à un serveur. — Bienvenue à bord. Préférez-vous manger à l'intérieur, ou bien vous installer sur le pont pour profiter de cette belle journée ? Sa courtoisie toute professionnelle céda la place à un ton plus amical et complice.

— Si je peux me permettre un conseil, dehors vous aurez un panorama superbe, et vous serez seuls.

Indécis, Jordan laissa Lysa décider.

— Allons sur le pont, ça m'a l'air parfait. Le serveur les escorta jusqu'à une table située à l'ombre d'une tonnelle en bois lamelle, aménagée à la proue du bateau. Il posa ensuite deux menus sur la table et s'éclipsa discrètement pour les laisser choisir. Jordan ouvrit l'un des menus à couverture en toile cirée. Il avait beau fixer les mots qui décrivaient chacun des plats, son regard traversa la carte pour aller s'échouer dans ce heu où ses pensées se télescopaient. Son entrevue avec Travis Hoogan et les révélations de Sarah Dermott le faisaient cogiter. La procédure officielle aurait voulu qu'il téléphone immédiatement à Burroni pour l'informer, mais Jordan préférait prendre le temps d'intégrer les nouvelles informations. Après Linus, Lucy et Snoopy, quel rôle jouait donc ce quatrième personnage des Peanuts  ? La mort avait révélé l'identité des deux premiers. Snoopy courait le même danger - en supposant qu'il n'avait pas déjà reçu la visite d'un homme en survêtement qui boitait légèrement de la jambe droite.

C'est pour demain. Pig Pen...

Qu'est-ce qui était prévu pour le lendemain ? Et qui était Pig Pen ? Pour l'instant, il n'était rien de plus qu'une figure en deux dimensions, tracée à l'encre de Chine par un dessinateur nommé Charles Schulz. Quant à ce demain,  il s'était décomposé en trop de « hier » pour qu'il puisse l'identifier facilement. Il appartenait à cette quatrième dimension si hostile à leur enquête : le temps. — Si tu me dis où tu es, je peux essayer de te rejoindre ou au moins te passer un coup de fil.

La voix de Lysa ouvrit une brèche dans sa bulle et rétablit l'unité de temps et de heu. Jordan abaissa le menu et découvrit le sourire ironique de sa compagne de voyage. Le serveur le regardait, carnet et stylo à la main.

Pendant que Lysa avait passé commande, Jordan était resté sourd et aveugle.

— Je suis désolé. Je réfléchissais et je crois avoir raté un épisode. Tu as déjà choisi ?

— Depuis un bon moment, oui.

— Alors, pour faire vite, ce qui te convient me conviendra aussi. Le serveur était du genre compréhensif. Il hocha la tête et griffonna sur son carnet.

— Très bien, ça nous fait deux fritures de serpent. Le jeune homme répondit à l'expression ébahie de

Jordan par un sourire désarmant.

— Ne vous inquiétez pas, monsieur. C'est une spécialité de la maison. Notre chef le cuisine de telle manière que même les sonnettes deviennent tendres.

Il s'éloigna au milieu des rires de Lysa et quitta le pont de sa curieuse démarche élastique. Jordan et Lysa restèrent seuls sur le pont de ce bateau qui ne naviguerait plus jamais. Jordan tourna la tête sur sa gauche. La rive opposée du fleuve était telle une terre lointaine et différente, peuplée de gens qui vivaient dans le futur. Déroutante, comme tout horizon qui se respecte. De l'autre côté, les gens le voyaient sans doute de la même manière - preuve supplémentaire de l'extrême versatilité des perceptions.

Il reporta son regard sur Lysa.

Une femme avec des yeux pareils...

Jordan réalisa qu'il ne savait rien d'elle. Il ignorait tout de sa vie, il ignorait la raison de sa venue à New

York. Était-ce par crainte de se montrer indiscret ou par peur des réponses que Lysa lui aurait données ?

Pendant cette brève période de coexistence sous le même toit, ils n'avaient fait que se croiser, chacun absorbé dans les choix qu'ils avaient faits .— ou qui s'étaient imposés à eux. Quels que fussent ceux de Lysa, elle possédait une arme enviable : un caractère solaire mais déterminé, ainsi qu'un optimisme espiègle à opposer aux tracas qui venaient lui barrer la route.

Un soir, pourtant. Un soir où il était rentré très tard, il traversait le couloir sur la pointe des pieds quand il avait cru entendre, en passant devant la chambre de Lysa, le bruit de ses pleurs. Mais au matin, si les larmes avaient coulé sur son visage, elles n'avaient laissé aucune trace. — Comment ça se fait qu'il y ait une telle différence d'âge entre Christopher et toi ?

Jordan essaya de répondre avec la plus grande désinvolture. — Oh, c'est une histoire toute simple. Mon père était un beau garçon sans le sou qui jouait très bien au tennis. La mère de Christopher était une belle fille très riche qui jouait très mal au tennis. Ils se sont rencontrés et sont tombés amoureux. Il y avait un seul problème : lui était pétri de qualités que certains milieux considèrent comme des défauts, et elle était précisément issue des milieux en question. Avant le mariage, ses parents firent signer à mon père un accord prénuptial aussi épais qu'un bottin. Leur mariage dura pas mal d'années, mais l'inévitable finit par arriver. Mon père se rendit compte que sa femme faisait de plus en plus partie de son milieu, et lui de moins en moins. Quand il lui proposa de partir pour se construire une vie bien à eux, il essuya un refus net et horrifié. Son beau-père avait balisé le chemin vers la sortie avec des lumières clignotantes, et mon père quitta la maison comme il y était entré : sans un cent en poche. A partir de là, il eut de plus en plus de mal à voir son fils. Puis il a rencontré ma mère et, douze ans après Christopher, je suis né. A l'époque de notre première rencontre, Christopher s'était déjà lancé en politique et moi, je venais de terminer l'Académie de police. Pour des fautes qui n'étaient pas les leurs, deux frères se faisaient face sans éprouver le moindre sentiment fraternel. Et malgré tout, le rapport a survécu jusqu'à aujourd'hui. Jordan savait que ce discours appellerait fatalement une autre question. Elle concernerait la raison qui l'avait poussé, une nuit quelques années plus tôt, à prendre une place qui n'était pas la sienne dans une voiture accidentée. Il n'était pas prêt à y répondre et il accueillit avec soulagement l’arrivée du serveur.

Le plat que Lysa avait commandé n'était pas du serpent frit, mais un poisson succulent mariné dans une sauce à base de basilic et lait de coco. Alors qu'ils attaquaient leur repas, Jordan se décida à aborder un sujet qu'il avait jusque-là évité.

— Ma vie est somme toute plutôt banale. Mais toi, par contre, tu ne m'as encore rien raconté de la tienne.

Lysa haussa les épaules et prit une expression insouciante que contredit pourtant le passage d'une ombre dans ses yeux. Une ombre fugace, mais qui suffit à obscurcir le soleil et l'optimisme que son regard contenait d'habitude. Elle s'abrita derrière un sourire trop faible pour voiler son amertume.

— Oh, en ce qui me concerne, tout est très simple : rien n'a été simple. Lysa fit une petite pause éternelle.

— Jamais.

Secoué par la spontanéité crue de ce mot sec, Jordan se remit à scruter l'horizon. Et le jeu des deux rives recommença. Lysa habitait les terres an jamais  tandis que sur l'autre rive ondoyait le mirage du toujours. Deux perceptions pour une seule malheureuse réalité. La voix de Lysa racontait l'histoire pour Jordan et pour elle-même. — Je suis née dans une petite ville de campagne. Tu n'en as sûrement jamais entendu parler. C'est le genre d'endroit où tout le monde connaît tout sur tout le monde. Mon père était un pasteur méthodiste et ma mère, le type de femme parfaite pour un homme comme lui. Dévouée et dévote, silencieuse et serviable. Imagine d'abord cet homme obsédé par l'idée de Dieu qui regarde avec orgueil son fils unique grandir. Imagine ensuite son écœurement quand, à quatorze ans, les seins du garçon commencent à se développer. Il m'a cachée comme si j'étais une punition divine pour ses péchés et les péchés du monde entier. Jusqu'au jour où l'amour pour Dieu a définitivement supplanté en lui l'amour pour son enfant, qu'il fût fille ou garçon. A seize ans, quand je suis partie de la maison, j'ai vu la porte se refermer toute seule derrière moi, sans même que je l'effleure.

Jordan n'était pas sûr de vouloir entendre la suite. Il avait passé sa vie dans un monde en noir et blanc qui excluait les nuances intermédiaires. Depuis quelque temps, il se voyait projeté malgré lui à travers toutes les teintes de gris possibles. Ses rencontres récentes l'avaient placé face à un océan infini de possibilités. Et Lysa était l'une d'entre elles.

Mais au moins, il pouvait enfin mettre un nom sur l'attirance qu'il ressentait pour elle. La beauté était rarement synonyme de caractère. Elle permettait d'obtenir ce que l'on désirait sans grands efforts, car il y avait toujours des gens disposés à se mettre en quatre pour un sourire. Cela valait aussi bien pour les hommes que pour les femmes. Cela aurait pu valoir pour Lysa, qui avait vécu à cheval sur la ligne de démarcation entre les deux. Mais ce qui faisait toute la différence, c'était la souffrance. Jordan l'avait seulement pressentie jusque-là, et Lysa venait de lui en apporter la confirmation.

Pour elle, rien n'avait été simple.

Jamais.

Ces deux syllabes contenaient la dureté de l'acier et la rugosité de la pierre, mais également quelque chose d'extrêmement fragile, juste sous la surface.

— Après ça, j'ai erré d'un endroit à l'autre. Toujours la même histoire : je cours derrière toi qui cours derrière elle qui court derrière lui. Fuir devant ceux qui me cherchaient uniquement parce que je suis comme ça, et regarder s'enfuir pour la même raison les gens que moi je cherchais.

— Il n'y a jamais eu personne dans ta vie ? — Oh, si. Comme dans toute bonne histoire faite de désillusions, il y a bien eu une parenthèse d'illusions. C'était juste avant de venir à New York. Un homme jovial et épanoui. Il était acteur. J'aurais dû me douter que lorsqu'on est habitué à faire semblant d'être amoureux, on risque de voir l'amour même là où il ne se trouve pas. Mais quand nous étions ensemble, il me faisait rire aux larmes.

— Et ensuite, que s'est-il passé ? — Ce qui se passe toujours. Les rires se sont arrêtés et il n'est resté que les larmes.

Puis Lysa changea subitement d'expression et sa voix prit un ton plus léger, par pudeur ou par crainte de s'être trop dévoilée. Elle redevint une jeune femme joyeuse et secrète. Jordan eut la vision éphémère d'une vie passée à fuir et à chercher. Quoi exactement, seule Lysa pouvait le savoir.

— Et du coup, me voici. Tu connais l'histoire du rêveur, du fou et du psychanalyste ?

— Non.

— C'est juste une blague, mais très utile comme illustration. Le rêveur construit des châteaux dans le ciel, le fou y habite, et le psychanalyste encaisse le loyer. Voilà pourquoi j'ai débarqué à New York. J'en ai assez de construire et d'habiter, maintenant j'aimerais encaisser un début de loyer.

Jordan se rendit compte qu'il devait être honnête avec elle. Il n'aimait pas ce qu'il avait l'intention de lui dire et il savait qu'elle l'aimerait encore moins.

— J'ai quelque chose à te dire.

Lysa piqua un morceau de son poisson avec la pointe du couteau. — Je t'écoute.

— Il vaut mieux que je trouve un autre endroit où habiter. — Je comprends.

Sèche, cassante, allusive, mais presque indifférente. — Non, je ne crois pas que tu comprennes. Il posa les couverts sur son assiette. Rien ne devait distraire Lysa - ou lui-même - de sa voix.

— Quand j'étais enfant, ma famille habitait dans le Queens. Nos voisins avaient un petit garçon, Andy Masterson. On s'amusait souvent ensemble. Un jour, ses parents lui ont offert une petite voiture électrique. Je m'en souviens parfaitement : il se promenait dans sa voiturette en plastique rouge, les yeux brillants de joie et d'excitation. Je savais que je ne pouvais pas avoir la même et je restais là, à le regarder, en espérant qu'il me propose juste d'y faire un tour. Ça n'est jamais arrivé.

— Ton ami Andy n'était pas un bambin très généreux. — Non, en effet. Mais là n'est pas la question. Jordan planta ses yeux dans ceux de Lysa.

— Je me rappelle à quel point je désirais cette petite automobile. Je la désirais désespérément, avec toute mon imagination. Je la désirais avec la force, l'intensité et la mélancolie que seul un enfant peut avoir. — Je suppose qu'à cet âge, c'était un gros problème. Jordan inspira profondément, comme s'il allait plonger en apnée. — Non. Ça, c'était un problème minuscule. Le gros problème, c'est que le désir ressenti à cette

époque n'est rien comparé à celui que j'éprouve aujourd'hui pour toi.

Il se rendit alors compte qu'il n'avait pas suivi le conseil de Travis Hoogan. En prononçant ces paroles, il avait détourné les yeux, incapable de soutenir le regard de Lysa.

Quand il releva la tête, Lysa l'observait fixement, parfaitement inexpressive. Puis son visage se durcit et elle se leva de table. Elle savait que le discours n'était pas terminé, mais elle voulait en anticiper la fin. Elle parla sans le regarder, avec dans la voix toute la lassitude d'un sentiment de déjà-vu* écrasant. — Je pense que tu as raison. Il est peut-être souhaitable que tu ailles habiter ailleurs. Je n'ai plus tellement faim. Si tu veux bien m'excuser, je t'attendrai à la moto.

Pendant qu'elle s'éloignait, ses cheveux dansèrent une dernière fois au rythme de ses pas et de la brise qui soufflait sur le fleuve. Jordan resta seul comme jamais auparavant, seul avec ses petits remords et ses petites hontes, seul à se sentir petit.

Après quelques minutes, il appela le serveur et régla l'addition. En voyant son expression, le garçon comprit qu'il s'était passé quelque chose. Il accepta le pourboire et remercia poliment, en gardant cette fois la réserve qui convenait à la situation.

Jordan descendit la passerelle en cherchant Lysa du regard. A quelques pas du bateau, il vit la tache rouge de la Ducati et, à côté, la silhouette de Lysa. Elle avait déjà mis son casque. Comme avant, Jordan eut la nostalgie de son visage, mais il savait que derrière la protection, il n'y avait plus de sourire. Ni pour lui, ni pour personne. Sans un mot, Jordan se réfugia à son tour derrière la visière et rejoignit la moto. Il mit le contact puis attendit de sentir dans son dos la présence de sa passagère.

Quand il comprit au léger soubresaut du châssis qu'elle s'était installée, il passa la vitesse et regagna la route. Ainsi démarra leur voyage muet vers New York. Ils laissèrent le vent prononcer les mots qu'ils étaient incapables de se dire. Ce vent qui d'un même souffle insouciant dissipait les nuages et les parfums de vanille.

Chapitre 25

 

 

Maureen Martini se réveilla avec une forte sensation de démangeaison aux yeux. Elle passa les doigts sur les compresses, comme si ce geste pouvait d'une manière ou d'une autre soulager la gêne. Qu'on l'eût prévenue à l'avance ne l'aidait en rien à supporter ce fourmillement exaspérant.

Après l'opération, la vitesse de cicatrisation des microlésions avait étonné tout le monde, y compris le professeur Roscoe, le chirurgien qui avait effectué la transplantation. Sa récupération si rapide avait nourri la bonne humeur générale. Et le jour était enfin arrivé de découvrir si leur optimisme était justifié ou pas. A onze heures précises, les pansements allaient tomber, la laissant seule face à l'avenir. Cet avenir, elle ne savait pas encore si elle pourrait le vivre ou si elle allait devoir le traverser à tâtons.

A cause de son appréhension, elle avait peu et mal dormi. L'obscurité et les draps emmêlés, l'oscillation continue entre optimisme et pessimisme, une traversée cahotante de tous les états d'âme compris entre peut-être que oui et espérons que non. Le sommeil aurait pourtant dû rétablir un certain équilibre, en lui permettant de se réfugier quelques heures dans une inconscience partagée avec le reste du monde. En attendant le réveil, où elle se retrouverait seule. Dans un des rares instants où elle était parvenue à glisser dans un demi-sommeil poisseux, elle avait fait un rêve étrange dont la clarté extraordinaire l'avait frappée. A présent qu'elle était réveillée, elle gardait un souvenir très net des images, là où ses expériences oniriques se résumaient habituellement à quelques éclats morcelés.

Elle se trouvait dans une chambre d'enfant. Ce n'était pas la sienne à Rome, car elle ne reconnaissait pas les meubles et, par la fenêtre, on apercevait de la végétation sur les berges d'un fleuve. Elle se trouvait assise devant un bureau, elle voyait ses mains qui dessinaient. Sur la feuille, un homme et une femme. La femme était appuyée à une table et l'homme se tenait debout derrière elle. Malgré le graphisme approximatif, le dessin était suffisamment explicite : les deux personnages faisaient l'amour. Puis la porte de la chambre s'était ouverte et un homme à moustaches était entré. Avec toute la candeur de l'enfance, elle lui avait fièrement montré son œuvre. Après l'avoir regardée, l'homme avait explosé de colère. Ses lèvres bougeaient mais eUe n'entendait pas les mots qui en sortaient. Furieux, le visage cramoisi, il avait agité le dessin sous ses yeux avant de le déchirer en mille morceaux. Il lui avait ensuite agrippé le bras et l'avait enfermée dans un débarras. Maureen se rappelait chaque détail haineux du visage de l'homme, dévoré par l'obscurité de la porte qui se refermait. Puis elle s'était réveillée en sursaut, trempée de sueur, enfermée dans les mêmes ténèbres.

Elle était à Manhattan, dans l'appartement de sa mère, au dernier étage d'un petit immeuble en briques sombres. 80 Park Avenue, pas loin de Grand Central Station. Maureen aurait préféré se reposer dans l'appartement de son père en centre-ville mais il était évident, vu son état, qu'elle aurait besoin de l'assistance d'une femme. Ainsi, après l'intervention, elle avait accepté à contrecœur de passer sa convalescence chez Mary Ann Levallier. Malgré l'inquiétude naturelle de sa mère, Maureen avait décidé de ne se faire aucune illusion quant à l'évolution de leurs rapports. Ils pouvaient se synthétiser en quelques mots : tolérance contre suffisance. Il existait bien entre elles une affection atavique, génétique, presque institutionnelle, mais rien qui ressemblât à de la tendresse ou de l'amitié ne semblait à l'ordre du jour. Atténués par le double vitrage, les bruits de la circulation new-yorkaise remontaient jusqu'à elle. Après Rome, New York était la ville qu'elle connaissait le mieux. Et parmi ces millions d'être humains, elle en avait trouvé un, juste un, qui avait réussi à la connaître, elle. L'histoire de sa vie se partageait entre deux continents : elle faisait partie de chacun, sans appartenir à aucun. Seule une personne qui ressentait la même chose pouvait lui servir de passeur. Une personne poussée vers les cieux par la musique mais contrainte de vivre enchaînée à la terre. Une personne qui avait exploré les mensonges des ténèbres et qui, dans l'obscurité de Maureen, demeurait la seule vérité. Une seule et unique personne.

Mais désormais...

Depuis son réveil à la polyclinique Genielli, sa vie se résumait à un chaos de sensations monochromatiques. Ses autres sens avaient du mal à pallier la perte de la vue pour lui permettre d'appréhender ce qui se passait autour d'elle. Du voyage en avion, elle ne conservait que des souvenirs fragmentaires puisque la fluidité des images ne renforçait plus l'ossature de sa mémoire.

A présent qu'elle en était privée, elle prenait la mesure du rôle déterminant de la vue pour les moindres petites choses. Ses déplacements se réduisaient au bruit des moteurs et des turbines, aux odeurs de la rue ou aux irrégularités de la chaussée. Les gens n'étaient plus que voix et parfums - parfois le contact d'une peau qui la faisait se sentir humaine. Et dans ces ténèbres sans frontières, la boucle d'oreille d'Arben Gallani continuait d'osciller en scintillant et le corps de Connor n'en finissait jamais de tomber dans la poussière. Et pendant tout ce temps, dans son âme, Maureen n'avait pas un seul instant cessé de hurler.

Le chirurgien William Roscoe n'était qu'une voix parmi d'autres qui venaient épisodiquement se superposer à ce long hurlement silencieux. Son agréable timbre de baryton conférait une chaleur rassurante à cet accent que Maureen n'arrivait pas à identifier, mais qui n'était pas celui de New York. Elle associait sa présence à une odeur d'après-rasage et de linge propre. Elle se rappelait ses mots avant l'opération :

— Mademoiselle Martini, nous allons vous soumettre à une intervention relativement simple, dont la période d'observation postopératoire sera brève. Nous allons vous implanter deux nouvelles cornées et j'utiliserai les cellules souches que j'ai développées pour nous prémunir contre les risques de rejet liés à votre particularité génétique. Nous serons en mesure de retirer les bandages après quelques jours seulement. Quant aux probabilités que vous retrouviez la vue, je peux vous affirmer d'ores et déjà qu'elles frôlent les cent pour cent. Il y a une seule contrainte : vous devrez par la suite subir deux très légères interventions qui serviront à stabiliser définitivement les nouvelles cornées, toujours à l'aide de cellules souches. Par ailleurs, vous devrez porter des lunettes de soleil pendant quelque temps, mais cela ne fera qu'ajouter une touche de mystère à votre charme naturel. Ai-je été assez exhaustif ou voulez-vous que je revienne sur certains points ?

— Non, tout est parfaitement clair. — Soyez tranquille. Je vous le répète, d'ici une semaine au maximum vous aurez retrouvé la vue.

Maureen avait offert une preuve d'optimisme en échange de celui du médecin.

— Bien sûr que je retrouverai la vue, avait-elle répondu avec sérénité. Bien sûr que je retrouverai la vue. Non parce que je le désire, mais parce que je le dois. Et ce que je dois voir, c'est le canon d'un pistolet collé sur un visage. Sur son visage.

Et après, la transplantation. Le grincement des roues du brancard. L'odeur de désinfectant. Plusieurs voix dans une salle opératoire pleine de lumières dont elle ne percevait que la chaleur. La piqûre d'une aiguille dans le bras. Et enfin, un doux néant. L'anesthésie comme un plongeon dans un noir plus profond. Le luxe de ne plus penser à rien. De la narcose au réveil. Les voix et les mains de son père et sa mère l'avaient accueillie. Le parfum féminin, discret et unique. Maureen avait essayé d'imaginer Mary Ann Levallier, assise à côté du lit, élégante malgré tout, impeccable jusque dans les moindres détails. Une classe irréprochable, un contrôle de soi absolu. Dans d'autres circonstances, Maureen l'aurait accusée de froideur ; à ce moment-là de sa vie, pourtant, elle lui avait concédé le bénéfice du doute. Mais elle aurait aimé que l'anxiété maternelle lui fasse oublier pour une fois la symétrie des plis de son foulard.

Elle décida de ne pas allumer la radio posée sur la table de chevet. Elle ne voulait pas que sa mère et la femme de chambre comprennent qu'elle était réveillée - et surtout, elle n'aurait pas supporté de tomber sur quelque hommage opportuniste à la vie et l'œuvre de Connor Slave. Quelques jours plus tôt, Maureen avait entendu parler d'un projet de concert événement au Carnegie Hall. Grâce à un programme sophistiqué d'imagerie digitale, il était possible d'utiliser les vidéos et les apparitions télévisées de Connor pour créer une modélisation en 3D. Des projecteurs holographiques permettraient alors d'animer cette figure virtuelle sur la scène du Carnegie, avec un orchestre réel en accompagnement.

C'était un supplice auquel Maureen n'accepterait jamais de se soumettre.

Voir ce fantôme électronique, savoir qu'il n'était qu'une marionnette contrôlée par ordinateur - et néanmoins éprouver l'envie de courir vers lui, de l'embrasser, de plonger les mains dans ses cheveux, et étreindre un courant d'air coloré d'illusions.

La démangeaison aux yeux s'était calmée et Maureen voulait se lever pour aller aux toilettes. Ce besoin si banal et physique suffit à lui rappeler qu'elle était vivante. Si elle préférait éviter sa mère, elle redoutait tout autant les attentions d'Estrella, la femme de ménage hispanique. Cette dernière avait tendance à abreuver Maureen d'un flot de paroles parasité par son accent soyeux mais inintelligible et par l'intrusion occasionnelle de termes espagnols. Même cette obstination à retrouver son autonomie renforçait son sentiment de vie. Elle connaissait assez bien la chambre. Elle l'avait visitée à une époque où elle n'était pas obligée de se fier aux sens de chauve-souris qui la guidaient depuis peu.

Elle se leva pour rejoindre la salle de bains, mains tendues en avant, d'un pas hésitant et prudent. Elle évita un meuble, contourna un fauteuil, posa la main sur la surface lisse et froide du mur, puis avança à tâtons jusqu'à atteindre la porte des toilettes. Elle trouva la poignée, ouvrit, laissa le mouvement du battant la guider à l'intérieur de la petite pièce. Un seul pas vacillant et brusquement... il y a de la lumière et un visage féminin recouvert de peinture bleue sous moi. Nous sommes allongés par terre et le plancher autour de nous est tout blanc avec des taches de couleur, je suis sur son corps et je sens un organe qui est le mien entrer et sortir de la femme - chaude, humide -je vois son visage rendu livide par la couleur qui disparaît, disparaît, disparaît. Je la vois mais je n'entends pas sa voix. Je l'observe alors qu'elle se perd en gémissant dans les volutes de fumée enivrantes de l'orgasme, je me relève d'un coup, l'étonnement d'un pénis que je saisis et que je masturbe, les gouttes de sperme qui giclent tout autour alors que moi aussi je tombe dans le puits sans fond d'une jouissance violente et inconnue. Après quoi je tombe et...

...je suis débout face au miroir et mon visage me regarde, rouge comme s'il était recouvert du sang de mille blessures. Il m'observe depuis le cadre d'argent qui s'ouvre sur le versant d'un autre monde où règne la folie. Mes lèvres s'agitent et je pointe le doigt contre mon reflet comme un pistolet et...

...je m'approche de la porte au fond de cette énorme pièce si lumineuse, je l'ouvre, le palier dans la pénombre, une silhouette en émerge et s'avan... Quand Maureen reprit ses esprits, elle était à genoux, les mains écrasées sur les tempes, à nouveau perdue dans le noir. Épuisée, comme après un cauchemar - ou plutôt, comme après un orgasme. Elle se sentait vidée, comme si le plaisir éprouvé pendant son évanouissement avait été réel, mais vécu du côté de l'homme. La main qui avait glissé sur le pénis était la sienne et elle avait senti le jet de sperme remonter en elle, jaillir de cette partie du corps qu'elle n'aurait pas dû et ne pouvait pas avoir.

Elle inclina le buste en avant, lentement, jusqu'à sentir la fraîcheur apaisante du plancher sur son front brûlant de fièvre. C'est impossible. C'est impossible...

La porte de la chambre s'ouvrit juste avant qu'elle cède à la panique -qui profitait des ténèbres pour tendre ses pièges les plus redoutables. — Madré de Dios,  qu'est-ce qui vous arrive, mademoiselle ? Attendez que je vous aide.

La voix alarmée et le pas rapide d'Estrella s'approchèrent d'elle. Puis, provenant d'un coin plus reculé de l'appartement, le claquement des talons de sa mère parvint à ses oreilles.

Le confort de deux bras vigoureux contrôlés, eux, par des yeux fiables. — Mademoiselle, venez, appuyez-vous sur moi. Je vous ramène au lit. Estrella l'aida à se relever et la guida à travers la chambre. Le cœur de Maureen peinait à retrouver un rythme régulier. La voix posée de Mary Ann Levallier la surprit à mi-chemin.

— Maureen, que se passe-t-il ? Tu t'es blessée ? Voilà, tolérance contre suffisance.

— Ce n'est rien, maman. J'ai trébuché et je suis tombée. — Estrella, comment c'est arrivé ? Je croyais avoir été claire. Vous ne devez pas la laisser seule une seconde.

Maureen secoua la tête.

— Elle n'y est pour rien. C'est uniquement de ma faute. J'ai voulu aller aux toilettes toute seule et j'ai glissé. Mais je vais bien. L'inquiétude passée, une pointe d'irritation vint se mêler au soulagement dans la voix de sa mère.

— Je suis étonnée que dans ton état, tu ne trouves rien de mieux à faire que te lancer dans ce genre de bravades. C'est incroyable. Pourquoi ? Maureen aurait aimé lui expliquer le pourquoi  de ces choses qu'elle cataloguait depuis toujours comme des bravades. Déjà enfant, elle avait si souvent essayé de le faire. Mais Mary Ann Levallier avait toujours refusé d'embrasser le crapaud que sa fille tenait fièrement dans les mains. Pour elle, c'était juste un animal dégoûtant qui ne pourrait jamais se transformer en prince.

Les contes de fées étaient et resteraient toujours des contes de fées. Maureen se dit qu'il était inutile d'essayer de lui expliquer à présent. Elle la laissa à son incompréhension et changea de sujet. — Quelle heure est-il ?

— Neuf heures et demie. Il est temps que tu te prépares. Tu sais que nous avons rendez-vous avec le docteur Roscoe à onze heures. Comment aurais-je pu oublier ? Depuis que j'y pense, j'ai  entendu passer chaque seconde de chaque minute.

— Je m'habille tout de suite.

— Parfait. Je vais réserver une voiture pour dix heures et demie. Estrella, restez ici. Et cette fois-ci, soyez plus vigilante. La conversation avec sa mère et le bref repos sur le lit avaient détourné Maureen de l'angoisse qui s'était emparée d'elle. Un flash, et ces images sorties de nulle part. Elle se redressa et chercha le soutien d'Estrella, non pas tant pour assurer son équilibre que pour tempérer les paroles de la maîtresse de maison.

Elle se laissa conduire jusqu'à la salle de bains et écouta patiemment les commentaires d'Estrella qui l'aidait à se déshabiller.

— Quel joli corps que vous avez, mademoiselle. Pas un gramme en trop. On dirait une star du cinéma.

Maureen visualisa la corpulence généreuse d'Estrella et son visage de femme mûre, qui avait sûrement été beau, autrefois. Elle fit couler l'eau pour prendre une douche chaude, après celle glacée qui lui était tombée dessus quelques instants plus tôt. Maureen se força à bavarder avec la prévenante Estrella, évitant de penser à ce qui venait de lui arriver et à ce qui l'attendait.

Elle s'essuya avec une serviette qui n'était pour elle qu'un tissu éponge sans couleurs, puis elle endossa des vêtements qu'elle avait appris à reconnaître au toucher. Elle se laissa coiffer par des mains étrangères, acceptant le jugement d'yeux étrangers.

— Et voilà, mademoiselle, c'est fait. Faites-moi confiance, vous êtes très belle.

Curieusement, les paroles d'Estrella lui rappelèrent Duilio, le gérant du garage où elle laissait sa voiture à Rome. Est-ce que cet homme existait encore, au-delà du seuil de l'immense chambre noire dans laquelle elle était confinée ? Est-ce que Rome existait encore ? Et le monde ? Et moi... Est-ce que j'existe encore, moi ?

Quand sa mère vint l'avertir que la voiture les attendait dans la rue, elle la suivit avec l'espoir d'obtenir bientôt une réponse à cette question. En quittant la maison pour aller découvrir si elle avait retrouvé la vue, elle s'efforça de laisser derrière elle la peur d'avoir perdu la raison.