Droit dans les yeux

Giorgio Faletti · Chapitre 8 sur 45

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Droit dans les yeux

Chapitre 10 · ... Maintenant, seulement maintenant

 

que mon regard embrasse les flots vivants,

je comprends ceux qui les sirènes ont cherché,

ceux qui leur douce mélodie ont aimé,

lumineuse dans la tête comme le jour

de la fête les dattes avec du miel

et puissante comme le vent qui se fait tourment,

déchirant le cœur des voiles et des hommes vaillants

il n'existe point de gloire ou désir ardent

que l'on puisse boire ou dévorer,

ni aucune roue de moulin à vent,

qui cette pierre dans mon cœur puisse broyer...

 

Le bras nu d'un homme émergea des couvertures et glissa sur le lit comme un serpent sur une branche. La main tendue atteignit le panneau de commandes encastré dans la paroi, qui contrôlait la chaîne hi-fi et la télévision. Une légère pression sur un bouton interrompit le flot de musique qui s'écoulait par la fenêtre. Le son mélancolique du bandoneón et des archets s'interrompit juste avant d'atteindre les toits de Rome.

La chevelure ébouriffée de Maureen Martini émergea, empêtrée dans l'enchevêtrement des draps.

— Non, laisse-moi écouter encore un peu.

Connor Slave répondit sans sortir la tête de sous les couvertures. Sa protestation étouffée par le duvet semblait amusée et Maureen y perçut même un zest de satisfaction enfantine.

— Mon cœur, tu sais combien de fois ça fait que tu écoutes cette chanson ?

— Toujours une de moins que ce qu'il me faut. — Pense un peu à moi. Tu imagines le nombre de fois que j'ai dû l'écouter ? Ne me fais pas regretter de l'avoir composée. Les cheveux bouclés de Connor sortirent enfin des draps. Il bâilla et se frotta les yeux avec de grands gestes exagérés qui le faisaient ressembler à un chat. Sa gestuelle extrêmement précise de musicien accompli n'en conservait pas moins une large part d'instinct - un trait qu'il se plaisait à accentuer discrètement sur scène, pour rendre ses concerts plus intenses. En privé, il se comportait souvent comme un véritable clown. Maureen avait d'ailleurs été surprise en découvrant peu à peu la face joyeuse de cette planète mystérieuse qu'était Connor Slave. Son imitation du félin occupé à se lécher le pelage la faisait invariablement rire aux larmes.

— Allez, s'il te plaît, fais-le !

— Non, pas question.

— Je t'en prie, juste un peu.

— Je vais entrer dans le personnage et il fait tellement beau que tu seras obligée de venir me récupérer sur les toits. Maureen secoua la tête et fit semblant de bouder, pendant que Connor, nu comme un ver, se levait et se mettait face à la fenêtre. Elle admira son corps mince et sculpté, un corps qui aurait pu appartenir à un danseur ou à un champion de patinage artistique. La silhouette de Connor se découpait en contre-jour. Ses cheveux ondulèrent quand il se dégourdit paresseusement les cervicales. Elle pensa alors que tel était le véritable Connor Slave : l’incarnation d'une ombre. Il appartenait à cette caste d'individus qui défie l'aune imprécise des canons esthétiques. Son magnétisme n'était pas le simple produit de ses traits physiques, de son corps, ses mouvements, sa chevelure. Maureen se tira du Ut, nue elle aussi, et alla l'enlacer. Elle respira son parfum qui sentait la musique, l'homme, la nuit passée, et se mélangeait à l'air de ce printemps insolent, orgueilleux. Maureen réalisa qu'elle était heureuse et aucune autre pensée ne vint la troubler. Elle posa la tête contre l'omoplate de Connor, émerveillée par le petit miracle de leurs peaux réunies. Elle aimait à imaginer qu'un alchimiste génial et espiègle avait enrichi leurs épidémies de substances qui entraient en résonance, après quoi il avait attendu patiemment leur rencontre pour obtenir confirmation de son succès. Et son sourire de triomphe était devenu leur sourire à eux. Entre Connor et Maureen, il y avait du respect, de l'admiration et, néanmoins, une certaine pudeur face à leurs situations respectives dans le monde. Le fossé qui séparait leurs vies n'empêchait pas Maureen de frissonner de plaisir à chacune de leurs étreintes et de savourer cette perfection qui ne peut naître que du hasard.

— Il y a une question que j'aimerais te poser depuis longtemps. — Dis-moi.

— Qu'est-ce que ça fait d'écrire une chanson ? Connor répondit sans se retourner. Sa voix sembla provenir directement du panorama ensoleillé qu'il contemplait.

— Difficile à expliquer. C'est une sensation étrange, parce qu'au départ, on n'a rien du tout. Peut-être que la chanson est tapie dans le noir, attendant que quelqu'un la découvre. Je ne sais pas ce qu'éprouvent les autres, mais pour moi, ça se passe sans préavis, ça vient de l'intérieur. La chanson est là, je ne la connais pas encore, mais je sais qu'ensuite je ne pourrai plus m'en passer. Il y a des choses qu'on essaie de contrôler, mais qui finissent par prendre le dessus. C'est comme... Il se retourna et la regarda comme si, à cet instant précis, il venait de trouver la définition parfaite. Il conclut dans un murmure : — Écrire une chanson, c'est comme tomber amoureux, Maureen. Dès les premiers temps de cette relation, elle avait rechigné à la définir de quelque manière que ce soit. Elle craignait que le moindre qualificatif lui donne une consistance qu'elle n'avait pas. Mais les mots de Connor la remplirent d'un sentiment d'abandon qui ne l'effrayait pas, et qu'elle se décida finalement à nommer amour. Toujours enlacés, ils contemplèrent la Rome de carte postale qui s'étendait sous leurs yeux - le soleil éclatant, les toits rouges, le ciel bleu. Maureen habitait Via della Polverina, au dernier étage d'une maison ancienne qui avait appartenu à son grand-père. Après restructuration, on l'avait transformée en un vaste duplex. Occupant une partie du toit, la terrasse offrait une vue à trois cent soixante degrés sur l'horizon romain. Le soir, on pouvait même y dîner sans autre éclairage que celui du Colisée, enveloppé d'un halo qui le recouvrait d'or.

Connor se retourna complètement vers la fenêtre sans vouloir toutefois perdre l'étreinte de Maureen.

— Pourquoi est-ce le seul endroit au monde où on peut éprouver une sensation aussi merveilleuse ?

En silence, peau contre peau, ils regardaient le jour décliner, confiants. L'Italie, l'Amérique et tout le reste de la planète pouvaient arriver aux limites de cette chambre, mais pas y pénétrer. Les pensées de Maureen remontèrent le temps jusqu'à la journée incroyable où ils s'étaient rencontrés. Connor faisait une tournée de six dates en Italie pour la sortie de son nouvel album, Les Mensonges des ténèbres.  Les concerts étaient organisés par l'agence Triton Communications, dont la responsable était Marta Coneri, la meilleure amie de Maureen. A l'occasion du passage de Connor à Rome, Marta avait débarqué chez elle et, telle une tornade, l'avait quasiment traînée à la soirée. Marta avait le don de mettre Maureen de bonne humeur et -vertu inestimable -elle était l'une des rares femmes de la vie publique romaine qui n'appelaient pas tout le monde « chéri ».

— Maureen, si j'avais une maison comme la tienne, moi non plus je ne sortirais pas beaucoup. Seulement entre « pas beaucoup » et « pas du tout », il y a une belle différence. Et crois-moi, ce chanteur vaut largement le déplacement d'ici au Teatro Olimpico. Devant l'intransigeance de son amie, Maureen avait compris qu'elle ne pourrait échapper à cette soirée qu'avec une excuse imparable. Mais elle n'avait même pas réussi à en improviser une mauvaise. Quelques instants plus tard, elle s'était retrouvée assise dans un fauteuil du Teatro Olimpico, à côté d'une place vacante. Elle avait respiré l'air de promiscuité anonyme qui caractérise toujours le public à un concert, même si la salle était remplie ce soir-là par l'élite de la capitale - et par ceux qui voulaient y entrer à tout prix.

Marta l'avait rejointe peu avant le début, s'installant dans le fauteuil inoccupé à sa droite.

— Parfait. Mon travail est fini. Et maintenant, profitons de cette merveille.

Avant que Maureen ait eu le temps de répondre, les lumières s'étaient éteintes et le bourdonnement indistinct des conversations avait cessé. Dans le noir total s'était élevé un arpège de guitare délicat au point d'en devenir sensuel. Grâce à un effet de delay  maîtrisé, le son tournoyait entre les parois de la salle. Maureen avait l'impression que la musique résonnait directement dans sa tête. Soudain, un cône de lumière avait frappé le centre de la scène et, dans ce faisceau d'un blanc aveuglant, Connor Slave était apparu, le buste incliné vers le public et les bras qui pendaient nonchalamment. Il était vêtu, avec une rigueur presque monastique, d'un costume sombre à col Mao. Dans ses mains, un violon et son archet.

Un pad  électronique était subitement venu appuyer l'arpège de sa vibration basse et trouble, faisant monter un grondement terrestre dans la poitrine des spectateurs.

Après ces premières harmoniques, Connor Slave avait commencé à chanter en redressant lentement la tête. Le charme suranné de sa voix rauque - tel un frottement de papier de verre sur un lit de miel - avait instantanément relégué au second plan l'accompagnement musical. La finesse et la consistance qui émanaient de lui avaient donné à Maureen l'impression absurde que le chant s'adressait exclusivement à elle. Puis, en promenant son regard dans la pénombre, elle avait lu sur le visage des autres spectateurs que tous partageaient cette sensation. La chanson s'intitulait Le Ciel enseveli.  La mélodie raffinée accompagnait des paroles tourmentées que quelque critique en odeur de sainteté avait stigmatisées et accusées d'être à la limite du blasphème. Le morceau mettait en scène Lucifer, l'ange déchu précipité dans les ténèbres de l'enfer, qui pleure son sort et les conséquences de son péché. Et quel péché ? Non pas sa rébellion contre Dieu, mais le fait d'avoir osé penser de manière autonome.

Envoûtée par la mélodie et les paroles, Maureen s'était demandé ce qui agitait l'âme de leur auteur.

 

Qu'il m'est étrange d'en choisir un seul

et de dire voilà, c'est ce jour-là

- car une journée n'est qu'un battement de cils

et l'éternité a le regard froid -

le jour où la rancœur a envahi mes pensées

et changé ajamáis le visage du péché

Qu'il m'est étrange d'avoir été le premier à décider soudain « Je ne veux

plus de ce ciel » -

l'horizon dévorant peu à peu le soleil déposait sur le monde un manteau

d'obscurité –

le jour où, méfiant à un dieu plus humain,

 j'ai confondu les ténèbres et le pardon.

Dans le pont, une voix féminine pure comme le cristal vint se superposer à celle de Connor Slave. Une chanteuse superbe avait émergé de l'ombre pour partager avec lui la lumière et l'attention du public. Ces deux voix à la couleur et au timbre si différents se fondaient pourtant dans une telle harmonie qu'elles ne semblaient faire qu'une. Au fil des strophes, leur union vocale développait toute la signification profonde de ces paroles - l'ombre et la lumière, la complainte et l'orgueil, le vertige de l'adieu sans possibilité de retour.

 

L'ange que tu voulais à tes côtés

l'ange s'est envolé

envolé bien loin d'ici

La douleur du mal, le soulagement du remède.

 

Sans bien comprendre pourquoi, Maureen avait senti poindre en elle un sentiment qui l'avait immédiatement emplie de honte - une jalousie aussi aiguë que stupide envers la chanteuse qui partageait un fragment de la vie de cet homme avec un dévouement et un transport trop intenses pour n'être qu'un jeu de scène.

Mais cette perturbation s'était rapidement dissipée quand Connor Slave avait arrêté de chanter pour porter son violon à l'épaule. Dès les premières notes, Maureen avait littéralement vu sa musique prendre forme et Connor Slave disparaître. Son corps avait beau être là, face au public, son esprit se trouvait ailleurs, dans un univers parallèle qui n'appartenait qu'à lui. Il avait laissé derrière lui une brèche ouverte pour ceux qui étaient capables de s'y glisser. Influencée par les paroles de la chanson et ce talent presque surnaturel, Maureen avait fini par croire que si le diable existait vraiment, il était debout sur la scène et jouait du violon. Jusqu'à la fin du concert, Maureen n'avait pas réussi un seul instant à se soustraire à l'enchantement ineffable de l'artiste. Il semblait posséder le don d'ubiquité : il était avec le public qui l'écoutait, avec l'orchestre qui l'accompagnait et avec la musique qu'il jouait, il appartenait à tous ceux qui marchaient à sa suite - tout en n'étant nulle part, tout en n'appartenant à personne. En se concentrant sur l'expression de son visage pendant qu'il recevait ses applaudissements, Maureen avait pensé que pour lui l'épreuve n'était pas finie mais, au contraire, commençait maintenant. Comme si la vie de tous les jours était une corvée pour Connor Slave et que les heures de musique volées aux projecteurs impudiques fussent sa seule échappatoire.

Enfin, inévitablement, la magie avait disparu derrière le rideau baissé. Les lumières du monde normal s'étaient rallumées et chaque spectateur était sorti de cette forme d'hypnose pour recouvrer son identité, dans un froissement de vestes, cravates et robes bariolées. Marta s'était tournée vers son amie, l'air triomphant. — Qu'est-ce que je t'avais dit ? Il est génial ou pas? t — Époustouflant.

— Et attends, la soirée n'est pas finie. J'ai une petite surprise. C'est pour ça que je tenais absolument à ce que tu viennes. Devine où nous allons dîner ?

— Marta, ne me dis pas que...

Marta l'avait interrompue, prenant l'expression de quelqu'un qui se contente d'énoncer l'évidence.

— Tu connais peut-être mieux comme endroit ? Ton père est le propriétaire d'un des meilleurs restaurants de Rome, sinon d'Italie. Il est tellement renommé qu'il a pu en ouvrir un autre à New York. Tu es mon amie, et une extraordinaire conjonction astrale a voulu que ce soir je réussisse à te traîner ici. D'après toi, où devrais-je emmener un prodige américain affamé - dans tous les sens du terme - de vieille Europe ?

Marta avait pris en main la direction des opérations, balayant les réticences de Maureen.

Elles avaient patienté à l'extérieur de la loge pendant que Connor se changeait. Une fois les présentations faites, ils avaient rejoint la Lancia Thesis noire garée devant l'entrée du théâtre. Marta s'était assise à côté du chauffeur, laissant la banquette arrière à Maureen et Connor. Ainsi avaient-ils commencé à faire connaissance pendant que la voiture progressait dans la circulation romaine, en direction de la Via dei Gracchi.

— Comment ça se fait que tu parles anglais sans le moindre accent ? On croirait que tu es plus américaine que moi.

— Ma mère est de New York.

— Parce qu'en plus d'avoir une fille comme toi, elle a la chance d'habiter Rome ?

— Plus maintenant. Plus aucune de ces deux choses. Mes parents sont divorcés, ma mère est repartie vivre aux États-Unis. Marta s'était alors invitée dans la conversation avec son anglais folklorique teinté d'accent romain.

— Peut-être que tu as entendu parler de sa mère. C'est une avocate prestigieuse. Elle s'appelle Mary Ann Levallier. — La Mary Ann Levallier ?

— Oui, celle-là même.

La réponse laconique avait fait comprendre à Connor qu'il valait mieux éviter d'approfondir la question. Il avait baissé la vitre de la voiture comme pour laisser s'échapper le léger malaise. Sa sensibilité et sa discrétion l'avaient fait monter d'un cran dans l'estime de Maureen. Elle avait rencontré nombre de gens du spectacle sans jamais être particulièrement attirée par eux. A sa grande déception, elle avait souvent dû reconnaître que bien des artistes n'étaient pas aussi grands que leur art.

Connor avait souri.

— Bon, je pense que tu as deviné ce que je fais dans la vie. Mais toi, que fais-tu ?

Marta avait laissé son enthousiasme inépuisable tenter un début de réponse.

— Oh, elle est...

Un coup d'œil glacial de Maureen l'avait interrompue avant qu'elle se lance dans une promotion façon téléachat.

— ... extra.

La conversation avait pris fin avec l'arrivée au restaurant. A l'intérieur, ils avaient été accueillis chaleureusement par le très professionnel Alfredo, maître d'hôtel des lieux depuis leur création. Il avait connu Maureen enfant. Selon un numéro bien rodé, il l'avait serrée dans ses bras et saluée en prononçant son nom avec un accent romain exagéré. — Ciao, Maou-ri'nné ! En voilà une surprise. Dommage que la télévision ne soit pas là pour immortaliser ce jour historique. Notre cuisine n'est sans doute pas assez bonne pour toi. Tu n'as pas de chance, ton père n'est pas là. Il est parti faire son marché chez les vignerons français. J'espère qu'à la place, vous accepterez ce pauvre vieillard... Marta s'était glissée entre ces mots en bourdonnant comme une abeille qui butine.

— Alfredo, le coup du pauvre vieillard, ça fait longtemps que ça ne marche plus. Même si elle a eu deux enfants depuis, ma tante Agata soupire encore en jurant qu'elle ne t'a jamais oublié. Il n'existait pas plus de tante Agata que de pauvre vieillard, juste l'allégresse d'une femme encore jeune et d'un homme qui avait su le rester. Leur gaieté était contagieuse et Maureen s'était félicitée d'avoir suivi Marta ce soir-là.

Alfredo les avait installés à une table, Maureen en face de Connor. N'ayant rien compris à leur conversation en italien, ce dernier la regardait d'un air déboussolé.

— Maou-ri'nné ?

— Alfredo considère que la langue anglaise et moi sommes deux choses très étranges.

Ils avaient bavardé pendant tout le repas. Peu à peu, leurs sourires s'étaient faits plus appuyés, plus fréquents. Marta, l'impayable et bouillonnante Marta, avait su se montrer discrète et devenir presque invisible. Maureen pouvait identifier précisément le moment où Connor l'avait conquise. C'était quand elle lui avait demandé, par curiosité, quel genre de musique il écoutait.

— La mienne.

— Et c'est tout ?

— Oui.

Dans ce monosyllabe, il y avait toute la sérénité du monde. Maureen avait scruté ses yeux pour y déceler de la vanité, de l'arrogance, mais elle n'y avait trouvé que le regard clair d'un homme conscient de posséder tout ce dont il avait besoin.

— Pourtant, ce n'est pas une musique facile. — Rien n'est facile. Peut-être que moi non plus, je ne le suis pas. — Au moins, ton succès prouve que les gens ne sont pas aussi stupides qu'on l'imagine.

Connor avait souri, comme amusé par une farce qu'il se récitait à lui-même depuis des années.

— Pas aussi stupides qu'on l'imagine mais jamais aussi intelligents qu'on aimerait.

Maureen avait fait siens la lumière et l'amusement contenus dans ce sourire. Depuis cet instant, même s'ils n'avaient pas toujours été ensemble, ils ne s'étaient plus quittés.

Comme à présent, deux êtres enlacés qui regardaient Rome à leurs pieds. Le téléphone les fit sursauter et leur rappela que, sous ces toits qui s'étendaient à l'infini, vivait tout un monde qui avait bel et bien une fin, et une finalité. De mauvaise grâce, Maureen s'arracha aux bras de Connor. Elle prit le téléphone sur la table de chevet et décrocha. — Allô?

— Salut, Maureen, c'est Franco. Elle poussa un long soupir. Impossible de repousser durablement le monde à l'extérieur de cette chambre remplie de bonheur. D'un simple coup de fil, le monde venait de défoncer la fenêtre pour faire irruption dans leur tranquillité.

— Salut, Franco. Qu'est-ce qu'il y a ? — Ils ont fixé la date de l'audience. Jeudi matin. — Déjà ?

— Oui. Et j'ai bien peur que ton cas ait passé trop de temps en première page des journaux pour qu'on puisse espérer un renvoi. Entre-temps, ils t'ont mise à pied ?

— Pas officiellement. Mais ils m'ont affectée à l'Académie de la Via Piero délia Francesca, en tant que consultante. En gros, c'est comme être surveillante dans un lycée.

— Je sais que c'est difficile. Mais si tu peux, j'aimerais que tu passes me voir aujourd'hui. J'ai des procurations à te faire signer. — Dans une heure, ça te va ?

— Impeccable, je t'attends. Et...

Une seconde de pause - Maureen attendit un siècle qu'elle se termine. — Je voulais te dire : ne t'inquiète pas, c'est tout. — Ça va, je ne suis pas inquiète. — Tout va bien.

— Oui, tout va bien.

Elle reposa le combiné d'autant plus délicatement qu'elle mourait d'envie de le fracasser sur la surface en verre. Tout va bien.

Non, rien n'allait bien.

Ça n'allait pas bien du tout pour ce travail qu'elle avait toujours fait avec passion, avec sa soif de vérité, et toutes ces nuits de sommeil interrompues par un coup de téléphone. Ça n'allait pas bien du tout pour ces gens qui avaient si souvent clamé leur entière confiance en elle et qui désormais se retranchaient dans un silence circonspect. Ça n'allait pas bien du tout pour le crépuscule mauvais qui la menaçait, pour l'homme merveilleux à ses côtés, pour les années passées à attendre obstinément qu'un homme comme lui arrive dans sa vie. Ça n'allait pas bien du tout.

Tout risquait même d'aller très mal pour Maureen Martini, commissaire au poste de Casilino, Préfecture de police de Rome, qui, deux semaines auparavant, avait tué un homme.