Droit dans les yeux
Chapitre 4 · Debout devant la fenêtre, Jordan Marsalis regardait…
Debout devant la fenêtre, Jordan Marsalis regardait le camion de déménagement quitter la place réservée devant son immeuble. A peine quelques minutes plus tôt, alors que les voix des déménageurs dans l'escalier lui parvenaient encore, il avait signé le reçu présenté par le responsable, un Noir imposant au physique de lutteur, avec de larges biceps qui gonflaient les manches de sa combinaison jaune et rouge. Dans le dos était imprimé le logo de « Cousins », une société de garde-meubles basée à Brooklyn. Jordan leur avait confié une partie du mobilier, laissant le reste à la disposition du prochain occupant de la maison. Il avait gribouillé sa signature sur le document, consentant ainsi à expédier toute une partie de son existence vers un entrepôt lointain, dans un heu inconnu. Désormais, sa vie passée et sa vie future se confondaient. Toutes deux lointaines, dans un heu inconnu. — Voici pour vous, monsieur.
En lui tendant sa copie du reçu, l'homme avait regardé avec une curiosité mêlée d'envie la combinaison de motard que portait Jordan. Ce dernier plongea la main dans une poche pour en sortir un billet de cent dollars.
— Tenez, allez boire un verre à ma santé, et jetez un œil à mes affaires de temps en temps.
D'un geste solennel, l'homme empocha l'argent, avec l'expression malicieuse d'un enfant faisant un serment.
— C'est promis, monsieur.
Il resta debout face à Jordan, sans faire mine de partir. Après une pause, il le fixa dans les yeux.
— Ce n'est probablement pas mes oignons, mais j'ai l'impression que vous partez pour un long voyage. Et vous avez l'air d'un voyageur qui connaît son point de départ, mais pas son point d'arrivée. Jordan fut étonné par la lueur d'intelligence qui éclairait le regard de son interlocuteur. Jusque-là, l'homme avait dressé entre eux la barrière amorphe du rapport de travail, évitant toute interaction en dehors du strict cadre professionnel. Par délicatesse, pour ne pas obliger Jordan à répondre, il enchaîna :
— J'avoue que j'aimerais bien être à votre place. En tout cas, où que vous alliez, je vous souhaite bon voyage.
Jordan sourit et le remercia d'un hochement de tête. L'autre pivota en direction de la porte et s'éloigna. Au moment de sortir, il se retourna à demi.
— Voyez comme la vie est étrange... dit-il, soulignant son observation d'un geste de la main qui les engloba tous deux. Nous portons la même chose : une combinaison. Sauf que pour vous, elle représente la liberté. Et pour moi, la captivité.
Il était sorti sans ajouter un mot, refermant délicatement la porte derrière lui. Jordan était resté seul. Le camion tourna à l'angle de la rue et Jordan s'éloigna de la fenêtre. Il se dirigea vers le vieux divan élimé, face à la cheminée. Il fit claquer la fermeture de sa besace - qui contenait le minimum nécessaire de vêtements - puis saisit ses gants et son casque. Il leva les yeux sur la large baie vitrée du salon, observant les reflets changeants de la lumière sur l'immeuble d'en face. Par l'intermédiaire d'une agence, il avait loué son appartement à un parfait inconnu qui voulait s'installer à New York. Après avoir vu des photos expédiées par e-mail, cet « Alexander Guerrero » avait envoyé un chèque - accompagné des références et garanties adéquates - qui couvrait la caution et six mois de loyer. Il était ainsi devenu le nouveau locataire d'un bel appartement de quatre pièces, au 54 Ouest de la 16e Rue, entre la Cinquième et la Sixième Avenue. Eh bien, félicitations, monsieur Guerrero, qui que tu sois...
Jordan chargea la besace sur son épaule et se dirigea vers la porte. Au bruit de ses pas répondit un écho inhabituel dans l'appartement à demi vide. C'est à l'instant précis où il posait la main sur la poignée de la porte que le téléphone sonna.
Il se retourna lentement et resta planté là, interdit, les yeux rivés sur le poste posé sur le rebord de la cheminée. Cela faisait pourtant plusieurs jours qu'il avait demandé à AT&T la résiliation de sa ligne, mais le téléphone continuait de sonner. Voilà une inconnue que Jordan aurait volontiers ignorée. Il se moquait de savoir qui l'appelait et pourquoi. Dans son esprit, il se voyait déjà sur la route - tel un missile coloré qui déchire le paysage, le murmure du vent sur le carénage, l'asphalte défilant sous les roues, le reflet de la ligne blanche sur la visière. Il avait beau se trouver encore là, New York n'était déjà plus qu'un souvenir. Et pas l'un des meilleurs.
Autrefois, il éprouvait un attachement profond pour cette ville. Certes, New York était parfois trompeuse : elle vous donnait l'impression de déborder d'énergie, alors qu'en réalité elle vous vidait littéralement. Mais cela, Jordan l'avait compris et accepté dès le départ, à une condition : que la métropole lui donne les moyens de devenir l'homme qu'il aspirait à être.
Puis, un jour, il avait dû faire un choix, l'un de ces choix qui excluent tout retour en arrière. Si la vie offre souvent des privilèges, il lui arrive tout aussi souvent de les reprendre. Quelqu'un - il ne savait plus qui -lui avait dit que le succès et la jeunesse sont des choses qu'il faut rembourser tôt ou tard. Jordan estimait avoir payé le prix fort. Dorénavant, il comptait façonner de ses propres mains l'existence qu'il souhaitait. Comprenant que sa vie à New York ne lui apporterait plus rien, il avait mis son appartement en location et décidé d'abandonner la ville.
Et maintenant, le téléphone.
Avec un soupir, Jordan balança ses affaires sur le canapé et, de mauvaise grâce, décrocha le combiné.
— Allô...
Un bruit de fond étouffé et monotone, puis la voix familière. — Jo, c'est Chris. J'ai essayé ton portable mais il est éteint. Dieu merci, tu es encore en ville.
Chris, son frère, la dernière personne que Jordan s'attendait à entendre à l'autre bout du fil. Dans le ton précipité, il détecta de l'anxiété et quelque chose de nouveau, quelque chose qu'il n'aurait jamais imaginé entendre dans la voix de Christopher Marsalis. La peur. Il fit semblant de n'avoir rien remarqué.
— Je n'utilise pas beaucoup mon portable ces temps-ci. J'allais partir. Qu'est-ce qui se passe ?
Chris garda le silence un instant, chose plutôt insolite pour lui. D'habitude, il n'était pas du genre à concéder le moindre répit, ni aux autres ni à lui-même.
— Gerald a été assassiné.
Jordan fut frappé par une sensation de déjà-vu1
Il n'avait pas l'impression de vivre un événement pour la seconde fois,
mais plutôt d'assister à l'accomplissement d'une prophétie. Il accueillit la nouvelle de cette mort comme s'il s'y attendait depuis longtemps. A chaque fois qu'il pensait à Gerald, un pressentiment funeste l'effleurait. Il réussit à maîtriser sa voix, évitant de céder à l'agitation qui pointait dans celle de son frère.
— Quand ?
— Cette nuit. Ou bien ce matin, je ne suis pas sûr. Le directeur de sa galerie est passé le voir tout à l'heure, c'est lui qui a découvert le cadavre.
Jordan ne put s'empêcher de penser que si ce fils de pute de LaFayette Johnson se trouvait chez Gerald à une heure aussi matinale, ce n'était probablement pas pour une visite de courtoisie. Personne n'avait jamais réussi à le coincer, mais tout le monde savait avec quoi il achetait les œuvres de son protégé. A l'autre bout du fil, Christopher gardait le silence : il se faisait sûrement la même réflexion.
— Tu m'appelles d'où ?
— J'étais à Albany pour un congrès des Démocrates. Dès qu'on m'a averti, j'ai pris un hélicoptère. Nous allons bientôt atterrir sur l'héliport d'East River, dans le centre. Nom de Dieu, Jordan, on m'a dit qu'il était dans un état effroyable.
Jordan crut percevoir un tremblement dans la voix de Chris. Ça aussi, c'était nouveau.
— J'arrive tout de suite.
— Gerald habitait...
Jordan constata que son frère parlait déjà de Gerald au passé. Il n'aurait su s'expliquer pourquoi, mais il rechignait à enterrer aussi hâtivement le cadavre encore chaud.
— Je sais où il habite, au bout de Water Street. Jordan se demanda si Chris avait remarqué la formulation au présent. Il s'apprêtait à raccrocher quand la voix de son frère interrompit son geste.
— Jordan...
— Oui?
— Je suis content d'avoir réussi à te joindre. Embarrassé par ces mots, Jordan s'efforça de répondre d'une voix égale. Il dit la première chose qui lui passa par la tête, car en réalité il n'avait rien à répondre. — OK, j'arrive.
Dans ses rêveries, il imaginait parfois New York comme une entité vivante, une créature dotée d'une conscience souterraine et insondable, capable de continuer à fonctionner même si un jour la race humaine se volatilisait soudain. Les lumières continueraient à s'allumer et s'éteindre, les rames de métro à circuler sans interruption, et les taxis à sillonner des rues vides où plus personne n'agiterait le bras pour les interpeller.
En reposant le combiné, Jordan eut la sensation que même s'il partait immédiatement, une infranchissable barrière d'énergie invisible le bloquerait à la sortie de la ville. Comme si tout conspirait à le retenir prisonnier dans cet endroit qu'il désirait tant fuir. Cet endroit où il n'avait plus aucune raison de s'éterniser.
Il ôta ses bottes, ouvrit promptement la fermeture éclair de la combinaison et s'en débarrassa. Il la déposa sur le dossier du divan, avant de prendre dans son sac une paire de baskets, une chemise, un jean et un blouson en cuir qu'il enfila rapidement. Initialement, il n'avait prévu de porter ces vêtements qu'une fois loin de New York. Quand il s'assit pour lacer ses chaussures, il remarqua un bout de papier coincé entre les coussins.
Il glissa la main sous le siège et en tira une photographie. C'était un vieil instantané aux couleurs légèrement affadies, témoin d'une époque révolue depuis des siècles. Jordan se rappelait parfaitement ce jour-là : une partie de pêche avec un groupe d'amis, à Lake George. Jordan et son frère étaient debout côte à côte, auréolés par le reflet du soleil sur le lac. Tous deux, souriaient et regardaient l'objectif avec un air de complicité.
Jordan contempla leurs visages pendant quelques secondes, mais il peinait à les reconnaître. Physiquement, Christopher et lui ne se ressemblaient pas du tout. Seul leur regard était identique. Nés de mères différentes, ils avaient pour unique trait commun les yeux bleus de leur père, un héritage que Jakob Marsalis avait distribué équitablement à ses fils.
Il se leva et posa le cliché au-dessus de la cheminée. Casque en main, il s'achemina vers la porte avec l'impression absurde que les personnages de la photo eux aussi tournaient le dos à cette pièce, pour se diriger vers les eaux claires du lac qui les attendait. Passé le seuil de son appartement, il se retrouva sur le palier familier -la lumière vacillante des appliques, la moquette qui avait grand besoin d'être remplacée, et cette vague senteur d'humidité et de nourriture préparée en pleine rue que certains avaient baptisée 1'« odeur de New York ».
Un flot de musique assourdissant montait de l'étage inférieur. Jordan reconnut un morceau de Connor Slave, l'un de ses artistes préférés et nouvel enfant prodige" de la scène musicale américaine. La chanson, pleine de tristesse et d'amertume, s'intitulait Complainte de la femme qui voulait naviguer. Elle racontait la mélancolie et l'espoir inextinguible d'un être désirant une vie que les institutions lui refusaient et qui lui resterait à jamais inaccessible. Jordan aimait cette chanson. Il se sentait proche de cette femme qui, debout sur une falaise, regardait l'océan qu'elle ne pourrait jamais sillonner, étouffée peu à peu par sa soif de liberté contrariée. Jordan se trouvait plus ou moins dans la même situation. Personne ne lui avait imposé ses choix, mais son sentiment de nostalgie n'en était pas moins oppressant.
L'ascenseur arriva à son étage. Il entra dans la cabine et appuya sur le bouton du rez-de-chaussée. Les portes le coupèrent de la musique et de ses pensées.
À l'extérieur, il fut accueilli par les rayons d'un soleil bienveillant que ni lui ni cette ville ne méritaient. En traversant la rue, il réfléchit à la vie difficile qu'avait dû mener celui que tous connaissaient sous le nom de Jerry Kho, un garçon qui aspirait à devenir le visage emblématique de l'avant-garde new-yorkaise. Nul doute qu'on allait raconter toutes sortes d'histoires à son sujet, et la plupart seraient malheureusement véridiques. D'expérience, Jordan pouvait d'ores et déjà prévoir que la presse se jetterait sur son enfance difficile, son adolescence mouvementée, son addiction à la drogue et au sexe - le tout en insistant sur son appartenance à l'une des familles les plus en vue de la métropole. Avec un peu de chance, le temps et le talent auraient pu faire de Jerry un grand artiste. Mais le déplorable gâchis de ce talent l'avait transformé en un homme médiocre qui avait brûlé ses réserves de temps et de chance. Le succès et la jeunesse devaient être remboursés tôt ou tard, mais Gerald, lui, avait dû y renoncer avant même d'y avoir réellement goûté.
Suivant le trottoir jusqu'au coin de la Sixième, il arriva bientôt au snack-bar où, autrefois, il prenait souvent ses repas. A l'époque, ses journées s'égrenaient au rythme des conversations désinvoltes avec les serveuses ou des heures silencieuses qui s'envolaient comme la fumée des cigarettes, les yeux perdus dans le vague, à la recherche de réponses qui continuaient de lui échapper. Jordan avait fini par se lier d'amitié avec le propriétaire, Tim Brogan, qui l'avait autorisé à garer sa moto dans la petite cour derrière le restaurant. En passant devant le snack, il salua d'un signe de la main l'employée en tenue verte qui servait deux clients installés côté rue. Elle le reconnut et lui adressa un hochement de tête en souriant. Il s'engagea dans l'allée familière et rejoignit l'arrière-cour. Debout à côté de la moto recouverte d'une bâche, Annette profitait de sa pause pour fumer une cigarette, appuyée à la porte de service. Jordan connaissait l'histoire personnelle de la serveuse. Cela faisait pas mal de temps que son mari entretenait une relation passionnée avec l'alcool, et son fils avait eu des soucis avec la police quelques années plus tôt. Quand Annette, en larmes, avait imploré Jordan de l'aider, celui-ci s'était laissé attendrir et avait tiré le gamin d'affaire. A présent, elle n'adressait plus la parole à son mari, mais son fils avait trouvé du travail et paraissait déterminé à ne pas replonger.
Elle ne sembla pas surprise de voir Jordan débarquer. — Salut, Jordan. En arrivant ce matin, je ne m'attendais pas à trouver ta moto. Je croyais que tu serais déjà parti.
— Je le croyais aussi. Mais quelqu'un, quelque part, en a décidé autrement. Et apparemment, son avis compte beaucoup plus que le mien.
— Des ennuis ?
— On peut dire ça comme ça.
Le visage de la femme se voila d'une ombre plus profonde que celle qui obscurcissait la cour.
— Qui n'en a pas, Jordan ?
Ils avaient tous deux vécu assez longtemps pour savoir de quoi ils parlaient. Ni l'un ni l'autre n'avaient appris la vie dans les livres. Jordan fit glisser la bâche qui recouvrait la moto, révélant la carène rouge vif de sa Ducati 999. Elle n'avait rien perdu de son charme avec le temps. Il l'aimait autant pour ses lignes que pour ses performances. Quand on a choisi la moto comme mode de transport, impossible de rester indifférent à l'attrait d'une Ducati.
Annette jeta un œil au bolide.
— Elle est belle.
— Belle et dangereuse, confirma Jordan en repliant le tissu. — On peut facilement trouver plus dangereux dans cette ville. Allez, à la prochaine, Jordan.
Elle jeta son mégot au sol et l'écrasa avec le talon. Puis elle se retourna et disparut dans le local. Le grincement de la porte qui se refermait se perdit dans le rugissement du moteur. Jordan ajusta son casque en écoutant le crachotement familier du pot d'échappement. Il s'apprêtait à prendre une route parcourue mille fois par le passé, qu'il croyait ne plus jamais devoir emprunter : celle qui conduisait à une scène de crime. Mais cette fois-ci, c'était différent. Car cette fois-ci, la victime faisait partie de sa vie, même si elle avait décidé depuis longtemps de ne plus faire partie de la vie de personne.
Cependant, ses considérations personnelles céderaient bientôt la place à une réalité bien plus lourde : Jerry Kho, l'homme assassiné, se nommait en réalité Gerald Marsalis. Et avant d'être le neveu de Jordan, il était le fils de Christopher Marsalis, le maire de New York.