Droit dans les yeux
Chapitre 51 · Tout se joua en quelques instants qui…
Tout se joua en quelques instants qui durèrent une éternité pour Jordan et Maureen.
Chacun de leurs mouvements semblait se décomposer au ralenti, comme s'ils se déplaçaient dans une énorme masse d'eau.
Avec son seul bras valide, Jordan avait saisi la main droite de Roscoe tout en levant la jambe pour lui donner un coup de genou au poignet et lui faire lâcher le pistolet. Mais la surprise n'entrait apparemment pas dans la gamme des émotions de William Roscoe. Si l'arrivée de Jordan l'avait désarçonné, sa capacité de réaction n'en fut pas compromise pour autant.
Le seul résultat de la prise de Jordan fut que le doigt de son adversaire se contracta sur la détente. Un coup partit vers le bas et fit voler le carrelage en éclats, soulevant un nuage de débris.
Jordan comprit rapidement qu'il aurait du mal à prendre le dessus, d'autant plus qu'il devait lutter avec un seul bras. Certes, il était plus jeune et plus grand, mais la force avec laquelle Roscoe avait résisté à sa traction montrait clairement que l'homme était robuste, en excellente forme physique. Et surtout, lui pouvait compter sur ses deux bras. En exploitant autant que possible le poids de son corps, malgré des pointes de douleur qui lui coupaient le souffle, Jordan réussit à saisir le poignet du professeur et à le cogner plusieurs fois contre le rebord de la paillasse.
Une autre balle partit et un écran d'ordinateur explosa dans une pluie d'étincelles fumantes.
La main de Roscoe céda enfin et ses doigts lâchèrent prise. Jordan entendit le merveilleux son de l'arme qui tombait sur le sol.
Maureen assistait à la scène en cherchant désespérément quoi faire pour aider Jordan. Attachée comme elle l'était, les bras derrière le dossier de la chaise, ses options étaient très limitées. Avant tout, elle pouvait empêcher Roscoe de retrouver son arme si jamais il se libérait de l'emprise de Jordan. Elle s'appuya sur la pointe des pieds tout en balançant le buste pour avancer. Elle roula jusqu'au pistolet et lui donna un coup de pied. Les deux hommes engagés dans un duel sans merci entendirent le raclement métallique du Beretta qui glissa sur le carrelage, frappa le mur de l'autre côté de la pièce, rebondit et s'immobilisa finalement sous la coursive. La lutte faisait rage sous les yeux de Maureen. Elle ignorait pourquoi Jordan ne se servait quasiment pas de son bras droit, mais elle se rendit vite compte du déséquilibre des forces en présence.
Roscoe s'était facilement libéré de la prise de Jordan et il lui faisait désormais face, dans une position défensive parfaite. Il avait probablement pratiqué la boxe à l'université et, de toute évidence, il n'avait pas abandonné l'entraînement à la fin de ses études.
Contrairement à Maureen, il avait instantanément compris que son adversaire avait un gros point faible à l'épaule. A chaque fois que Jordan s'avançait pour le frapper avec la main gauche ou tentait un coup de pied, il parvenait à esquiver et contre-attaquer en frappant l'épaule blessée, avant de reculer immédiatement en défense.
Maureen réalisa que Jordan ne résisterait pas longtemps à ces assauts répétés.
Elle se remit en mouvement, essayant de rouler jus* qu'à Roscoe pour le coincer avec ses jambes et permettre à Jordan de respirer. Mais quand il la vit s'approcher et comprit ce qu'elle avait l'intention de faire, il appuya un pied contre le bord de la chaise et la repoussa avec violence. Maureen partit en arrière sur plusieurs mètres, puis les roues se bloquèrent contre une aspérité du plancher et la chaise s'inchna dangereusement sur le côté. Maureen se retrouva un court instant en équilibre précaire, penchée vers le sol. Et la seconde d'après, elle vit les carreaux blancs s'approcher à une vitesse vertigineuse.
Entraînée par son poids, elle s'effondra par terre sur le flanc gauche. Elle essaya d'amortir sa chute avec l'épaule mais ne put éviter d'écraser son coude contre la surface dure. Une secousse électrique se propagea dans son bras et une brûlure intense la priva de toute sensibilité.
Entre-temps, profitant de la diversion qu'elle avait malgré tout réussi à créer, Jordan était parvenu à enserrer le cou de Roscoe dans l'étau de son bras gauche et il l'étranglait avec toutes les forces qui lui restaient. Le médecin ne se laissait pas faire et martelait le ventre de Jordan à coups de coude à chaque fois que les mouvements frénétiques de la lutte lui offraient une ouverture.
La chaise ayant dévié dans sa course avant de chuter, Maureen ne voyait plus la scène. Elle entendait dans son dos les halètements des deux hommes qui se bagarraient mais elle ne pouvait même pas tourner la tête pour se rendre compte de la situation.
Elle commença à se débattre et constata qu'elle pouvait faire glisser les bras vers le haut du dossier. Centimètre après centimètre, en s'aidant de ses jambes dès que ce fut possible, elle parvint à se libérer complètement de la chaise, qu'elle repoussa d'un coup de pied.
Elle put alors se retourner mais Jordan et Roscoe avaient disparu. Si elle entendait leurs ahanements et les bruits du combat au corps à corps, elle ne les voyait plus. L'un des deux avait probablement fait tomber l'autre par terre et ils continuaient leur combat désordonné sur le sol, près de l'imposant réfrigérateur, cachés à la vue de Maureen par le plan de travail.
Elle leva la tête et aperçut le pistolet.
Prenant appui sur sa hanche et poussant avec l'épaule, elle réussit à s'asseoir par terre. L'instant d'après, elle s'était relevée et se précipitait vers le Beretta. Quand elle l'atteignit, elle s'agenouilla juste à côté de manière à pouvoir se pencher et l'attraper avec la main droite. Elle n'avait aucune confiance en la précision de son tir si jamais elle devait faire feu sur Roscoe avec les bras attachés dans le dos, mais elle espérait ne pas devoir en arriver là. Il lui suffisait de tendre l'arme à Jordan pour stopper net toute résistance de la part de son antagoniste. Malheureusement pour elle, ce n'est pas ce qui se passa. Elle vit soudain le corps de Roscoe voler en arrière comme si Jordan avait réussi à appuyer les pieds sur sa poitrine pour le repousser de toutes ses forces. Le professeur alla s'écraser brutalement contre les grosses bonbonnes d'azote Hquide qui alimentaient la chambre frigorifique où il conservait les embryons. Son polo sortait de son pantalon. Du revers de la manche, il essuya le filet de sang qui s'écoulait de son nez, sans décoller le regard de son adversaire resté au sol.
Peu après, une main émergea vers le milieu du plan de travail et s'agrippa au rebord. Jordan apparut, essoufflé, le visage tordu par la douleur.
Maureen admira son endurance et la résistance acharnée qu'il opposait à Roscoe, mais elle comprit qu'il ne pourrait pas continuer longtemps ainsi. Vu la souffrance que semblait lui causer son épaule, elle s'étonna qu'il n'ait pas encore perdu connaissance.
En voyant Jordan se redresser, Roscoe lui aussi eut l'air étonné. Mais une expression cruelle revint aussitôt défigurer ses traits -ceux d'un homme ravagé par la démence, un homme que des années de haine avaient fait sombrer dans des limbes sans retour.
Il se baissa et saisit à deux mains l'un des tubes qui acheminaient l'azote jusqu'au système réfrigérant. Horrifiée, Maureen comprit ce qu'il comptait faire et son sang devint aussi glacé que le liquide contenu dans les bonbonnes. Jordan s'était complètement relevé et avançait vers Roscoe. Si ce dernier réussissait à arracher le tube et le braquait sur Jordan, celui-ci serait heurté de plein fouet par un jet à moins deux cents degrés et subirait des brûlures fatales. Maureen avait à peine une fraction de seconde pour prendre une décision.
Et elle la prit.
Elle s'étendit par terre, sur le côté, les jambes en direction de Roscoe. Dans cette position précaire, elle essaya de viser. Elle songea que si elle réussissait, si le projectile atteignait son but au bout de son voyage éclair, alors toutes ses réserves de chances seraient épuisées pour de nombreuses années à venir. Par contre, si elle ratait son coup et touchait l'un des containers, une explosion en chaîne transformerait cette partie de la maison en un cratère tapissé de lambeaux de corps humains.
— Jordan, couche-toi ! hurla Maureen.
Et elle pressa la détente à l'instant même où Roscoe arrachait le tube.
L'écho de la détonation rebondit entre les murs comme le glas d'une énorme cloche funèbre.
Roscoe se retourna d'un coup vers Maureen, comme s'il avait entendu son nom au heu d'un coup de feu. Il la considéra pendant quelques secondes avec l'expression incertaine de quelqu'un qui reconnaît une personne sans arriver à la situer. Puis, dans un léger vacillement, il baissa le menton et son regard tomba sur l'orifice qu'il avait dans la poitrine. Il vit une tache de sang s'élargir jusqu'à noyer le logo Ralph Lauren. Ses forces l'abandonnèrent et ses doigts desserrèrent leur étreinte sur le tube dont sortait le jet d'azote liquide. Le flux glacé enveloppa les pieds et les chevilles de Roscoe mais celui-ci sembla insensible aux terribles lésions infligées à ses chairs. Il tomba d'abord à genoux et, après une petite éternité, il s'affala en avant, face contre terre. Son corps recouvrit le tube et bloqua en grande partie l'écoulement. Tandis qu'elle se remettait sur ses pieds, Maureen ne pouvait détourner les yeux du cadavre du professeur William Roscoe. Bien que la déflagration résonnât encore dans ses tympans, elle entendait dans sa tête la menace qu'il avait proférée. A l'instant même où Julius Whong retrouvera la liberté, vous perdrez la vue...
Puis elle scruta les environs à la recherche de Jordan, craignant que l'azote répandu sur le carrelage l'eût atteint. En entendant l'avertissement de Maureen, Jordan s'était tourné vers elle et avait instantanément saisi la situation. Il s'était jeté par terre sur le flanc gauche, espérant que le contrecoup dans son épaule déboîtée ne le ferait pas s'évanouir.
Il ne perdit pas connaissance mais il eut tout loisir de contempler à nouveau les étoiles et les constellations qu'il avait découvertes après sa chute, quelques instants auparavant. Il sentit que la température de la pièce baissait rapidement et crut entendre la voix de Maureen qui lui parvenait de l'autre bout du monde.
— La bonbonne ! Jordan, tu dois fermer la bonbonne ! Il mobilisa ses dernières forces pour se relever. Le soulagement de Maureen quand elle le vit reparaître fut aussi profond que le froid qui envahissait la pièce.
Au lieu d'aller fermer la valve, Jordan fit le tour de la paillasse aussi vite qu'il pouvait et attrapa Maureen par le bras. — Vite, sortons d'ici.
Ils gravirent les trois marches qui menaient à la coursive tandis que leur souffle précipité dessinait des nuages dans l'air. Se soutenant mutuellement, Jordan et Maureen remontèrent les deux étages. Ils sortirent de la maison, à la recherche d'un peu de chaleur pour chasser le gel qui leur enserrait la poitrine - et dont les vapeurs d'azote n'étaient pas la cause principale.