Droit dans les yeux

Giorgio Faletti · Chapitre 36 sur 45

Pages du PDF

Droit dans les yeux

Chapitre 44 · Quand il ouvrit la porte de la…

 

Quand il ouvrit la porte de la chambre, Lysa avait les yeux fermés mais elle était réveillée.

Ramenés vers l'arrière en une queue-de-cheval, ses cheveux bruns laissaient éclater la perfection de ses traits. Elle ouvrit les yeux avec la même timidité que Jordan entrant dans la pièce. Elle était encore sous perfusion, mais le moniteur à côté du ht était éteint et l'écran opaque ne montrait plus les battements verts de son cœur.

— Bonjour, Jordan.

— Bonjour, Lysa.

Leurs salutations sommaires restèrent comme suspendues, en prélude à ces retrouvailles qu'ils avaient tant attendues et redoutées. Devant la beauté ivoirine de Lysa, Jordan se sentait empoté et désemparé. Il finit par prononcer une banalité de circonstance.

— Ils s'occupent bien de toi ? Tu as tout ce qu'il te faut? Il fit un geste qui engloba la pièce, tellement confortable qu'elle ne ressemblait même pas à une chambre d'hôpital. Les parois étaient peintes en nuances pastel, le lit faisait face à la porte et, sur la gauche, une grande fenêtre aux rideaux ouverts laissait entrer le soleil. Ses rayons dessinaient sur le sol un petit tapis de lumière.

— Oui, ça va. Le personnel est fantastique, et cette femme, Annette, est passée pour m'apporter mes affaires. Elle est vraiment adorable.

Jordan acquiesça. Il avait demandé ce énième service à Annette et l'avait envoyée à l'appartement pour y choisir tout ce dont une femme pouvait avoir besoin dans une situation pareille. Elle lui avait ainsi évité l'embarras de s'en occuper lui-même. Mais il ne pouvait s'empêcher d'en éprouver une certaine culpabilité et il ne parvenait pas à la cacher derrière celle, infiniment plus grande, qu'il ressentait à être la cause des blessures de Lysa.

— Je suis désolé. Je sais que ce n'est pas agréable de savoir qu'une étrangère a fouillé dans tes affaires, mais je n'avais aucune idée de...

— Mais tu as eu une idée. Une très belle idée, même. Elle indiqua la table à côté de la fenêtre, sur laquelle était posé un gros bouquet de fleurs enveloppé avec du papier kraft et de la ficelle épaisse.

Quand Jordan l'avait choisi chez un fleuriste en bordure de l'Hudson, il avait tourné et retourné la carte entre ses doigts sans savoir quoi écrire. Tout ce qui lui venait à l'esprit lui semblait inapproprié ou puéril. Il s'était finalement contenté d'inscrire un simple «J» au centre du billet, en espérant que Lysa saurait lire dans cette ligne ténue tout ce qu'il ne parvenait pas à exprimer.

— Elles sont magnifiques, ça m'a fait énormément plaisir. Je te remercie sincèrement, Jordan.

— Ce n'est rien. Dis-moi plutôt comment tu te sens. Lysa si pâle sourit.

— Je ne sais pas trop. D'après les médecins, je vais bien. On ne m'a pas souvent tiré dessus dans ma vie, alors je manque d'éléments de comparaison.

— Tu n'imagines pas à quel point je m'en veux, Lysa. — Pourquoi ? Tu m'as sauvé la vie.

— Non, au contraire, je l'ai mise en péril. Tu as reçu une balle qui m'était destinée.

Il expliqua à Lysa ce qui s'était passé et lui raconta ses altercations précédentes avec Lord, un homme qu'il avait envoyé en prison et qui avait voulu se venger. Il ne lui parla pas de la mort des deux criminels, ni du demi-chèque trouvé sur le cadavre, et encore moins de ceux qu'il avait découverts chez elle.

Lysa lui coupa la parole et le désarçonna en changeant complètement de sujet, comme si ce qu'il était en train de lui exposer n'était déjà plus que de l'histoire ancienne. Son esprit était absorbé dans ses propres pensées, pas dans les paroles de Jordan.

— Elle est très belle.

— Qui?

— La femme avec laquelle je t'ai vu, l'autre soir. Elle est très belle et son aspect correspond sûrement à ce qu'elle est. Une femme.

— Lysa, Maureen est seulement... — Ça n'a aucune importance, Jordan, crois-moi sur parole. Un sourire tendu telle une petite blessure sur son visage blême, illuminé par des yeux qui semblaient avoir reçu des gouttes de douleur en guise de collyre. Jordan se demanda s'il y avait plus d'amertume chez la femme qui arborait ce sourire ou chez l'homme qui le regardait.

— Le destin aime bien se moquer de nous tous, Jordan. Elle tourna la tête vers la lumière de la fenêtre et ses yeux s'animèrent d'un reflet qui ne venait pas du soleil mais de son cœur.

— Le problème, ce n'est pas avec qui je t'ai vu, mais où  je t'ai vu...

Lysa l'invita à s'asseoir sur la chaise en aluminium posée contre le mur, juste devant la fenêtre.

— Assieds-toi. Je dois t'expliquer la raison de mon appel l'autre soir. Alors assieds-toi, écoute-moi et, surtout, ne me regarde pas pendant que je parle, sinon je n'aurai pas le courage d'aller jusqu'au bout.

Jordan prit place sur la chaise. D'instinct, son regard se posa sur le bouquet de fleurs, dont les teintes vives se détachaient sur le fond bleu clair. Les jardins chatoyants de The Oaks lui revinrent à l'esprit, toutes ces couleurs éblouissantes pour des gens qui ne les' voyaient peut-être même pas - et avec ce souvenir, une vieille comptine que sa mère lui récitait quand ils s'occupaient des plates-bandes devant la maison.

 

... une rose écarlate refermée comme un poing de soie autour de la passion...

 

— Avant tout, je tiens à préciser que je ne cherche pas à justifier quoi que ce soit, mais simplement à t'expliquer. Je ne suis pas venue à New York par hasard, mais avec un but précis. Toute ma vie, j'ai essayé d'être une personne normale, avec une vie normale, sans me sentir comme une bête de foire à chaque fois que je me regardais dans le miroir. Je voulais juste ce que tout le monde peut avoir : vivre tranquillement jour après jour, éprouver un sentiment d'appartenance, me réveiller le matin et m'endormir le soir après une journée remplie des mêmes petites choses que la précédente. Aux femmes que je connaissais, j'enviais même l'ennui  de ce genre de vie. Mais je n'étais entourée que par des hommes qui m'évitaient pendant le jour et que, moi, je devais éviter la nuit. Peut-être que mon père, le révérend Guerrero, avait raison. Il disait que ma beauté était un don de Satan. Un jour, dans la ville où j'habitais avant de venir ici, j'ai reçu cette maudite lettre. ... une tulipe jaune de cette jalousie si mordante qu'elle blesse les yeux...

— Le message qu'elle contenait me demandait si je voulais gagner cent mille dollars. Je l'ai jetée à la poubelle en pensant que c'était une plaisanterie. Le lendemain, j'ai reçu une autre lettre, puis une troisième le jour d'après. Chacune répétait que l'offre était sérieuse et que, si je voulais en savoir plus, je devais mettre une annonce dans le New York Times  avec pour seul texte : « LG Okay ». Et je l'ai fait. Deux jours après la publication, j'ai reçu une enveloppe qui contenait quatre moitiés de chèques de banque de vingt-cinq mille dollars, établis à mon ordre par la Chase Manhattan Bank. Et avec ces morceaux, j'ai trouvé les instructions à suivre pour obtenir les autres moitiés. Cette chose a débloqué tous les freins que je m'imposais dans la vie. Lysa fit une pause. Jordan comprit qu'elle était en train de pleurer, mais il garda le regard obstinément fixé sur le bouquet de fleurs.

 

... un carré de marguerites pour l'amour et le désamour...

 

— Quand j'ai compris de quoi il s'agissait, j'ai pensé : pourquoi pas ? Au fond, c'était la seule chose que le monde attendait de moi. Un corps et un peu de temps. Cent mille dollars, ça semblait un bon prix pour jeter tous mes scrupules aux oubliettes.

 

... une anémone blanche pour les mille épines du cœur...

 

— En arrivant à New York, j'avais décidé que dorénavant j'allais être telle qu'on me voulait. Un jouet très cher qui se loue à l'heure. J'ai mené à bien ma mission et, deux jours après avoir livré ce qui était prévu dans une boîte postale de Pennsylvania Station, j'ai reçu l'autre moitié des chèques. Mon mystérieux bienfaiteur a tenu parole. Mais dans toute cette histoire, il y a deux choses que je n'avais pas prévues. La première, c'est que notre conscience nous suit où que nous allions.

 

... et mauve est la fleur de la perfidie et de la douleur...

 

— La seconde, c'est que j'allais te rencontrer. J'ai tout fait pour t'ignorer et j'ai tracé ma route, convaincue que tu ne serais que la énième illusion et la énième déception. Mais ça ne s'est pas passé comme ça. Chaque jour, en découvrant peu à peu l'homme que tu es et l'homme que tu n'es même pas conscient d'être, j'ai réalisé que je ne pouvais pas me passer de toi. Mais le jour où j'ai arrêté de nier que j'étais tombée amoureuse, je n'étais déjà plus celle que tu as surprise nue dans la salle de bains. Par ma faute, j'étais devenue une autre personne et toutes les douches du monde n'auraient pas suffi à me débarrasser de la sensation de saleté qui me collait à la peau. C'est pour ça que je t'ai chassé quand j'ai senti que tu t'attachais à moi.

Jordan savait combien cette confession lui coûtait. Il le comprit au ton de Lysa, aux larmes qui coulaient sur ses joues et qui semblaient mouiller et dissoudre le son de sa voix. Et en même temps, il redoutait la conclusion, parce qu'il ignorait encore combien ces aveux allaient lui coûter à lui. — Quand j'ai vu ce reportage à la télé sur l'assassin de ton neveu et les tests ADN qui prouvaient sa culpabilité, j'ai découvert la véritable portée de ce que j'avais fait - et l'atrocité à laquelle j'avais participé.

Une pause aussi grinçante que des ongles sur une ardoise. Et qui laissa des traces bien plus profondes. — J'ai accepté cent mille dollars pour coucher avec un homme et donner à la personne qui m'a payée un préservatif contenant son sperme. Et cet homme est Julius Whong. Jordan resta pétrifié, le regard perdu dans un stupide bouquet de fleurs,

 

... et mauve est la fleur de la perfidie et de la douleur...

 

et entendit à peine les derniers mots de Lysa. — Maintenant, je t'en supplie, lève-toi et pars. Va faire ce que tu dois faire. Et par pitié, ne me regarde pas. Jordan se leva et entama le long voyage vers la porte. Il l'ouvrit et la referma délicatement derrière lui. A peine libéré de l'influence hypnotique que Lysa exerçait sur lui - en bien comme en mal -, son esprit se mit à réfléchir à la vitesse de l'éclair.

Il prit son téléphone mais il n'y avait pas de réseau dans les étages.

Il gagna l'ascenseur et, en attendant l'arrivée de la cabine, il continua à retourner dans sa tête cette pensée perçante comme une aiguille qui s'enfonçait de plus en plus dans son cerveau. La descente jusqu'au rez-de-chaussée dura une éternité. Il n'était même pas sorti dans le hall que déjà il appelait Burroni.

— James, c'est encore Jordan. Le détective le salua avec un ton paternaliste de vieux curé. — Tout va bien, mon fils, tu es pardonné. Qu'est-ce que je peux faire pour toi ?

— Tu as eu les résultats de la recherche que je t'ai demandée l'autre jour ?

— Oui, bien sûr. Attends une minute. Jordan entendit un bruissement de papier pendant que Burroni cherchait ses notes dans le chaos de son bureau. — Voilà. Le chèque a été émis par une agence de la Chase Manhattan Bank, à l'angle de Broadway et Spring. Il n'a pas été alimenté par un compte particulier, mais par un versement en espèces de la somme correspondante.

— Tu as pu remonter à la personne qui a payé ? — La requête a été établie au nom d'un certain John Rydley Evenge, mais l'employé qui s'en est occupé ne se souvient pas de lui. L'agence en question est énorme, ils effectuent ce genre d'opérations des centaines de fois par jour. — Mais je croyais que les contrôles anti-blanchiment les obligeaient à signaler les transactions en espèces.

— En effet, mais la somme en question reste inférieure au seuil à partir duquel la déclaration devient obligatoire. Et puis, le chèque porte le nom du bénéficiaire. Ils auraient été plus pointilleux pour un chèque au porteur. L'anxiété de Jordan lui criait les mots qu'il devait répéter à Burroni.

— Tu as fait fort, James. Et je dois te demander de faire encore plus fort.

— Je t'écoute.

— J'ai besoin que tu me rendes deux autres services, légaux mais pas officiels, si tu vois ce que je veux dire. — Absolument. Dis-moi.

— Est-ce que tu as deux ou trois agents - des femmes - qui pourraient placer une personne sous protection en dehors des horaires de travail ?

— Si je dis que c'est pour toi, j'en trouverai une douzaine. Tu as laissé un souvenir impérissable dans le coin. C'est pour protéger qui ?

— e Chambre 307 de l'hôpital Saint Vincent, sur la 7 Avenue. — Je connais. On commence quand ? — Il y a une demi-heure.

— Bien reçu. Tu as parlé de deux services ? — Oui. Est-ce que tu as des amis journalistes ? — Bien sûr. Quelques-uns ont d'ailleurs une dette envers moi. — Alors demande-leur de raconter la fusillade dans laquelle j'ai été impliqué. Et dis-leur d'écrire que Mlle LG a pris une balle perdue et qu'elle est morte des suites de ses blessures. Tu crois que c'est faisable ?

— Ça ne devrait poser aucun problème. Je te tiens au courant. Le détective raccrocha. Jordan resta debout dans le hall, au milieu des allées et venues du personnel et des visiteurs. Il réfléchit à ce que Burroni venait de lui dire - et à ce que lui n'avait pas dit à Burroni.

Il n'avait pas parlé des chèques trouvés chez Lysa, identiques à celui sur lequel James avait enquêté. Pour l'instant, il préférait ne pas l'entraîner dans cette histoire, car cela aurait signifié la jeter en pâture aux lions du cirque et la vouer à un véritable lynchage médiatique. Dans sa courte relation avec Lysa, ce n'était pas la première fois qu'il agissait sans s'encombrer de justifications.

Le plus important pour l'instant, c'était la confession de Lysa, car ses implications directes apportaient deux bouleversements cruciaux.

Même s'il ne savait pas encore ce qu'il devait en déduire, Jordan était quasiment sûr que Julius Whong n'avait ni assassiné Gerald et Chandelle Stuart, ni enlevé Alistair Campbell. En outre, quand le complice de Lord avait tiré sur eux, il ne s'était pas trompé de cible.

La balle n'était pas destinée à Jordan, mais bel et bien à Lysa.