Droit dans les yeux

Giorgio Faletti · Chapitre 27 sur 45

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Droit dans les yeux

Chapitre 33 · La Ford Corona bleu et blanc de…

 

La Ford Corona bleu et blanc de la police descendit lentement la rampe de sortie du pont Williamsburg et tourna à droite. Le quartier était habité en majorité par des juifs orthodoxes -chapeaux noirs, barbes et longs cheveux bouclés - mais à cette heure tardive, les rues étaient quasiment désertes. Plus une seule enseigne n'était allumée sur les façades des magasins, boucheries et supermarchés qui vendaient des produits rigoureusement casher. Les rideaux métalliques étaient tous baissés. Des yeux pour ne rien voir, des oreilles pour ne rien entendre.

Manhattan avec ses mille couleurs était juste assez distant pour sembler irréel, telle une contrée imaginaire. Cette zone, en un soir comme celui-là, n'était traversée que par les phares qui balayaient l'asphalte et les ondes radio des satellites qui pleuvaient sur la terre, croisant au passage les prières qui montaient des synagogues vers les cieux. L'officier Sereena Hitchin, une belle femme noire de vingt-neuf ans, conduisait la voiture de patrouille. A côté d'elle, son coéquipier Lukas First était penché en avant et la regardait avec un grand sourire espiègle, tout en battant sur le tableau de bord un rythme franchement médiocre tant par son tempo que par sa banalité.

— Toi qui t'y connais, je tiens le bon bout, non ? Depuis quelque temps, Sereena sortait avec un membre de Stomp,  la célèbre troupe de percussionnistes qui présentait son spectacle depuis plusieurs années sur la scène de l'Orfeus, dans l'East Village. Lukas savait que cette relation comptait beaucoup pour Sereena, mais les excellents rapports qu'il entretenait avec elle lui permettaient de la taquiner quand bon lui semblait. Elle éclata de rire face à ses piteux efforts. — Tu es une catastrophe, Luke. A ta place, je laisserais tomber la musique.

Lukas se rassit normalement et déclara d'un ton suffisant, une expression arrogante sur le visage :

— Et pourtant, quand j'étais enfant, je chantais dans la chorale de l'église.

— Et c'est à cette époque-là que Dieu est apparu au beau milieu de la messe et qu'il a pointé le doigt sur toi en disant : « C'est lui ou moi. »

Lukas se tourna vers sa coéquipière, les index croisés comme s'il affrontait un vampire.

— Silence, hérétique. Si le Tout-Puissant était réellement apparu, il m'aurait montré à la congrégation et il aurait dit : « Voici mon chef-d'œuvre. Un jour, cet homme sera grand. » Sereena rit de nouveau de ses belles dents blanches et régulières.

— Tu es un vrai fanatique. Tu n'as toujours pas abandonné, hein ?

— Bien sûr que non ! Tu verras, j'y arriverai tôt ou tard. Je vois déjà mon nom en lettres de néon sur Broadway et une voiture tellement luxueuse que vous serez tous verts de jalousie quand je viendrai vous voir au district. D'ailleurs, regarde ce qui est arrivé au capitaine Shimmer... Lukas First était un garçon très attrayant, tout particulièrement lorsqu'il portait son uniforme de policier. Par passion, il avait suivi de nombreux cours de théâtre, en y dévoilant un talent indéniable. De temps en temps, il faisait de la figuration dans des séries télé. Et personne n'oublierait jamais le jour où il avait annoncé fièrement à tout le département qu'il avait joué dans un film de Woody Allen. Il avait traîné tout le monde au cinéma et, après avoir vu la scène mémorable où l'on apercevait ses épaules pendant deux secondes, ses collègues s'étaient payé sa tête pendant des semaines.

Lukas hocha la tête avec résolution et baissa la vitre pour griller une cigarette. Par accord tacite avec sa coéquipière, il avait le droit de fumer seulement dans ces conditions et quand personne ne les voyait.

— Le capitaine a drôlement bien réussi son coup. Un sacré coup de bol.

Au sein du NYPD, le capitaine Shimmer passait pour une sorte de légende. Il avait d'abord commencé à travailler comme consultant pour le cinéma et, depuis son départ à la retraite alors qu'il était encore assez jeune, le milieu du spectacle l'avait rappelé à lui. Il jouait souvent des policiers dans des films et des séries télé. Il était devenu un véritable symbole dans un milieu où tout le monde rêvait de remporter ce gros lot qui vous change la vie.

— Ton sacré coup de bol à toi, c'est d'avoir été accepté dans la police, Luke. Je parie que tu n'abandonnerais jamais ce boulot, tu l'aimes trop.

Lukas tira une dernière fois sur la cigarette et jeta le mégot dans la rue. Il se tourna vers Sereena et lui répondit sur un ton exagérément pompeux :

— Évidemment. Je suis né pour être flic. Mais j'aime aussi l'idée d'être né pour remporter un oscar. Et ce jour-là, j'en profiterai pour remercier mon ancienne coéquipière Sereena Hitchin, dont la confiance et le soutien indéfectible m'ont aidé à atteindre mon but.

En cette soirée tranquille, une entente parfaite régnait entre les deux policiers, chacun satisfait de sa vie et de son métier. Ils avaient toutes les raisons du monde de plaisanter avec légèreté. Mais bientôt, ils eurent une bonne raison d'arrêter. La radio grésilla et ils reconnurent immédiatement, malgré la piteuse qualité des haut-parleurs, le phrasé caractéristique des annonces officielles.

— Attention. Appel à toutes les unités. Alerte du One Police Plaza, priorité absolue. On nous a signalé un enlèvement. La victime s'appelle Alistair Campbell. Homme blanc, la trentaine, un mètre quatre-vingts, mince, cheveux châtains. Le ravisseur pourrait être le responsable des meurtres de Gerald Marsalis et Chandelle Stuart. Il conduit une Dodge Nova en très mauvais état qui porte des traces de mastic sur la carrosserie. Je répète, priorité absolue.

Lukas poussa un long soupir.

— Eh bien, avec la discrétion qu'ils ont voulu garder autour de cette affaire, c'est étonnant qu'ils passent un communiqué pareil sur une fréquence standard que n'importe quel journaliste peut intercepter. A mon avis, les gros bonnets ont vraiment le feu au cul.

— Toi aussi, tu aurais le feu au cul si tu étais le maire de New York et qu'on avait assassiné ton fils de cette manière. — Oui, tu as raison.

Le moment de bonne humeur était définitivement passé. Ce n'était pas la première fois que ça leur arrivait, et ce ne serait pas la dernière. Ce genre d'intrusion venait souvent leur rappeler ce que ça impliquait, de sillonner les rues dans une voiture du NYPD et de porter un uniforme bleu marine. Ils l'avaient accepté et s'y étaient habitués, comme tant d'autres avant eux qui n'étaient plus là pour le raconter.

Pendant qu'ils se taquinaient, ils avaient tourné à droite au début de Rolling Street pour descendre vers l'East River. Ils dépassèrent l'intersection avec White Avenue et, arrivés au bout de Clymer Street, ils se retrouvèrent devant l'entrée des docks de Brooklyn.

Au-delà des grilles rouillées qui délimitaient la zone, se découpaient les silhouettes noires des vieilles rames de métro destinées à la casse. Dans l'obscurité, les édifices en brique délabrés et désaffectés projetaient leur ombre sur la route et semblaient la regarder à travers leurs fenêtres brisées, prêts aussi bien à être rasés pour laisser place à un quartier résidentiel qu'à demeurer sur place comme vestige archéologique industriel.

Sereena prit à gauche et remonta Kent Avenue à allure modérée, en direction de Brooklyn Heights, au sud. Ils longèrent le dépôt où les voitures confisquées par la police étaient entreposées en attendant d'être vendues. Lukas se laissa distraire un instant par ces véhicules en attente d'un nouveau propriétaire, après avoir été trahis, d'une manière ou d'une autre, par le précédent. — Bordel de Dieu ! C'est quoi ça ? La voix inquiète de Sereena ramena d'un coup son attention sur la route.

Sous le faible éclairage des réverbères, un homme venait d'émerger des grilles et courait vers la voiture de patrouille en agitant les bras. A part quelques lambeaux de tissu accrochés aux épaules, il était entièrement nu et il vacillait comme si chaque pas lui coûtait un effort surhumain. Quand il les vit et comprit qu'ils appartenaient à la police, il s'arrêta sur place. Sur son visage, le soulagement se mêlait à la souffrance. Il serra les mains sur sa poitrine, tomba lentement à genoux et s'immobilisa en plein milieu de la route.

Les deux policiers jaillirent de la voiture, laissant les portières ouvertes derrière eux. En s'approchant de l'homme nu, Sereena remarqua du coin de l'œil que Lukas avait dégainé son arme. Ils s'arrêtèrent devant l'homme, qui respirait avec difficulté et les regardait avec des yeux pleins de larmes, tel un croyant stupéfait qui assiste à un miracle. Dans la lumière des phares, ils purent enfin distinguer les traits de son visage. — Sereena, son signalement correspond à celui qu'on vient d'entendre à la radio.

— Bon, surveille les environs, Luke. Pendant que son coéquipier, debout, scrutait les alentours avec le pistolet au poing, Sereena s'agenouilla à côté de l'homme qui la fixait en silence, les mains recueillies sur le torse. Il respirait dans un râle et dégageait une écœurante odeur d'excréments. Sereena se pencha pour regarder entre ses cuisses, souillées d'une substance dont la nature ne faisait aucun doute. — Êtes-vous Alistair Campbell ? L'homme acquiesça de la tête, puis il ferma les yeux et s'écroula sur l'asphalte. Malgré la puanteur, s'efforçant de résister à la nausée, Sereena lui passa promptement une main sous la nuque pour éviter qu'il se cogne la tête. Elle posa deux doigts sur son cou et sentit les pulsations frénétiques d'un cœur affolé.

— Il fait une crise cardiaque. Son pouls est beaucoup trop précipité, il fibrille. Appelle une ambulance. Sans baisser la garde, Lukas rebroussa chemin jusqu'à la voiture. Elle l'entendit demander des renforts par radio ainsi que l'intervention des services médicaux d'urgence. Elle reporta son attention sur la masse frissonnante de peur, de honte et de douleur à laquelle Alistair Campbell avait été réduit. Il ouvrit les paupières. Sa voix n'était qu'un souffle maladif qui peinait à vaincre le martèlement de son cœur terrifié et à franchir ses lèvres.

Il balbutia quelques syllabes, trop faiblement pour que Sereena puisse déchiffrer ses mots.

— Qu'est-ce que vous dites ? Je ne comprends pas. Faisant un effort énorme, Alistair Campbell releva mollement la tête. Tout en le soutenant, Sereena se pencha pour approcher l'oreille de sa bouche.

Ses paroles tremblotantes furent couvertes par le bruit des pas de Lukas qui revenait en courant.

— L'ambulance arrive d'une mi... Sereena leva brusquement la main pour lui couper la parole. — Chut, attends.

Elle se baissa de nouveau sur l'homme allongé, mais elle vit que l'obscurité des entrepôts, telle une contagion, envahissait peu à peu les yeux d'Alistair Campbell. Les ténèbres montaient en lui comme la brume qui s'élève du fleuve en hiver. Ses dernières paroles quittèrent ses lèvres avec son dernier souffle de vie. L'agent Hitchin comprit que les secours ne serviraient plus à rien. Sous ses doigts, le pouls chaotique ralentit peu à peu, s'affaiblit et disparut complètement. L'instant d'après, elle n'avait plus entre ses bras qu'un corps tiède où le sang avait fini à jamais de circuler.

Comme à chaque fois qu'elle s'était trouvée confrontée à la mort, Sereena éprouva un sentiment de perte que les années de service - elle en était sûre -n'estomperaient jamais. Elle posa une main sur le visage d'Alistair Campbell, ferma ses paupières et espéra que l'une des prières qui s'élevaient tout autour d'eux était portée par une foi assez forte pour conduire l'âme de ce malheureux au bon endroit.

Chapitre 34

 

Leur véritable adversaire était le temps, comme toujours, pour tout le monde.

Assis à l'avant d'une voiture qui filait à travers la ville, les gyrophares allumés, Jordan regardait droit devant lui, avec l'impression que ce n'était pas le véhicule qui se déplaçait mais les ombres et les lueurs fuyantes de part et d'autre. Cette sensation lui rappelait les effets spéciaux primitifs que Mack Sennet avait inventés à l'époque du cinéma muet pour créer l'illusion de mouvement : personnages et voitures ne bougeaient pas, alors que derrière eux un énorme cylindre faisait défiler un paysage peint sur un rouleau. Et peut-être bien qu'il se trouvait dans cette situation-là. Chaque individu impliqué dans cette affaire croyait progresser vers l'avant alors que c'était le monde qui courait à toute vitesse autour d'eux, faux et trompeur, plein de dédain pour leur immobilité impuissante.

Burroni se concentrait sur sa conduite. L'alternance de lumières et d'ombres qui traversaient son visage rendait ses traits mouvants, instables, comme s'il était en perpétuelle mutation -mais Jordan savait bien qu'un unique état d'esprit le préoccupait : la certitude d'avoir échoué. Maureen Martini était assise sur le siège arrière, silencieuse. Jordan admirait la force de caractère de cette femme tiraillée entre ses perceptions rationnelles et cette chose qui n'avait aucune explication logique - et qui n'en trouverait peut-être jamais. Sans autre soutien qu'une foi inébranlable en sa santé mentale, elle affrontait la situation comme peu de gens auraient su le faire.

Grâce à elle, ils avaient identifié Snoopy. Sur le moment, un sentiment d'urgence mêlé d'embarras les avait empêchés de réfléchir à la façon dont ils l'avaient identifié. Ils avaient téléphoné chez Alistair Campbell sans obtenir de réponse et son téléphone portable était éteint. Par une recherche rapide sur Internet, ils avaient trouvé le nom de son agent littéraire et réussi à le joindre. Ray Migdala leur avait résumé sa dernière conversation avec Campbell, qui venait d'atterrir à l'aéroport JFK et se dirigeait actuellement vers son domicile new-yorkais. Une fois Burroni averti, Jordan et Maureen avaient sauté dans la voiture de police stationnée en permanence à Gracie Mansion pour rejoindre l'adresse que Migdala leur avait donnée. Et pendant le voyage, la nouvelle était tombée. La radio de bord s'était mise à grésiller et le policier au volant avait décroché l'appareil.

— Agent Lowell.

— Ici le détective Burroni. Jordan Marsalis est avec toi? Pour une fois, la voix était sortie du haut-parleur avec une clarté étonnante, et Jordan avait tout de suite deviné que Burroni n'avait rien de bon à lui annoncer. Il avait pris la radio en main.

— James, c'est moi. Qu'est-ce qui se passe ? — Je viens d'arriver sur place et il y avait déjà une patrouille. Ils ont répondu à l'appel d'un homme qui travaille dans un atelier de couture juste en face de la maison de Campbell. Il a appelé le 911 pour signaler un enlèvement.

Une sensation glacée avait envahi Jordan, comme si la température de l'air conditionné s'était soudain effondrée en-dessous de zéro. Inutile de poursuivre cette conversation par radio.

— Je t'aurai rejoint d'ici deux minutes, on discutera à ce moment-là.

Ils étaient arrivés à l'angle de Bedford et Commerce peu après. La voiture de patrouille et celle de Burroni étaient garées devant la maison d'Alistair Campbell. Sur le trottoir, le détective interrogeait un métis d'âge moyen, grand et brun, qui portait des vêtements clignes de Carnaby Street dans les années soixante-dix.

Jordan et Maureen étaient descendus juste à leur niveau. Intrigué par l'invitée surprise, Burroni avait lancé un regard interrogateur à son partenaire.

— Tout va bien, James. Je te présente Maureen Martini, un commissaire de la police italienne. Je t'expliquerai plus tard. Alors même qu'il prononçait ces mots, Jordan s'était demandé comment il allait lui expliquer. Sans rien dire, Burroni avait adressé un signe de tête à Maureen avant de se retourner vers le métis.

— Monsieur Sylva, pouvez-vous leur répéter ce que vous venez de me dire ?

L'homme à la peau bistrée avait entamé un récit coloré par son accent sud-américain, dans lequel

Maureen avait reconnu des sonorités portugaises. Le témoin avait montré d'un geste la vitrine illuminée dans son dos. — J'étais en train de travailler dans mon atelier. Un taxi s'est arrêté et Alis est descendu.

— Vous voulez parler d'Alistair Campbell ? — Oui. Ça fait des années que je le connais, ses amis l'appellent Alis.

— Continuez.

— Il a réglé la course et il a commencé à marcher vers la porte d'entrée. Une voiture s'est arrêtée derrière lui et un homme a ouvert la portière...

Burroni l'avait interrompu pour lui demander, tout en indiquant Jordan du menton :

— Décrivez-lui à quoi ressemblait cet homme. Avant que Sylva ouvre la bouche, Jordan avait deviné ce qu'il allait dire. — Je n'ai pas pu voir son visage, il portait un survêtement avec la capuche sur la tête. Mais il était assez grand et j'ai remarqué qu'il boitait légèrement de la jambe droite. — Et ensuite, que s'est-il passé ? — Il est descendu de voiture, il est arrivé dans le dos d'Alis et il l'a agressé. Il lui a mis le bras autour du cou comme pour l'étrangler. Alis a dû s'évanouir parce que l'autre l'a retenu alors qu'il tombait, et puis il l'a porté jusqu'à la voiture, sur la banquette arrière. Après, il a repris le volant et il est parti. — Avez-vous noté le numéro d'immatriculation ? — Je n'ai pas eu le temps. Comme vous pouvez le voir, il n'y a pas beaucoup de lumière ici, et il n'a pas allumé les phares. Mais je me souviens très bien de sa voiture : une Dodge Nova vraiment mal en point. Une couleur indéfinissable et la carrosserie pleine de mastic.

La fin du compte rendu replongea Jordan, Maureen et Burroni dans ce silence qui mettait fin à tout espoir. Sans un mot, sans un geste. Leur dernier recours consistait à émettre un appel radio avec la description de la voiture du ravisseur. Et c'est ce qu'ils avaient fait.

Quelques minutes plus tard, une patrouille de Williamsburg avait signalé qu'elle venait de retrouver Alistair Campbell. Mort.

Jordan s'accrocha à la poignée de la portière quand la voiture vira brusquement à gauche sur Kent Avenue et se dirigea tout droit vers les lumières clignotantes au-delà des barrières métalliques. Sur ses instructions, on avait bloqué tous les accès à cette route. Au-dessus de leurs têtes, ils entendirent le bruit des hélices d'un hélicoptère sans pouvoir deviner s'il appartenait à la police ou à une chaîne de télévision. Presque toutes les fenêtres qui donnaient sur Kent Avenue étaient ouvertes ; les riverains observaient la scène avec curiosité, en proie à la fascination que le spectacle vibrionnant de la mort ne manquait jamais de susciter. Jordan songea avec amertume qu'il n'avait jamais trouvé le terme « scène du crime » aussi approprié que ce soir-là.

Quand ils arrivèrent devant les barrières, un policier fit signe à deux de ses collègues, qui ouvrirent le passage juste assez pour laisser entrer la voiture.

Burroni arrêta la voiture derrière un véhicule de patrouille garé au milieu de la route. À quelques mètres de là, éclairé par les phares, un drap blanc recouvrait une forme qu'on devinait être celle d'un corps sans vie.

La lumière crue des phares et le reflet bleuâtre sur le linceul rappelèrent à Maureen d'autres phares pour d'autres voitures, une autre scène pour un autre cadavre, à des milliers de kilomètres de distance et pourtant, dans sa tête, à quelques secondes à peine.

C'est moche, pas vrai P

Oui. C'était moche. C'était horrible, toujours et à jamais, de voir un être humain assassiné par un autre humain, allongé sur l'asphalte, avec pour seule miséricorde le drap en coton qui le recouvrait.

Un jeune officier athlétique était debout près de la voiture de patrouille. Quand il les aperçut, il se dirigea vers eux. — Je suis l'agent First. Je quadrillais la zone avec l'agent Hitchin. C'est nous qui l'avons trouvé.

— Détective Burroni. Je m'occupe de l'affaire. Il ne se donna pas la peine de présenter les deux personnes qui l'accompagnaient, en partie parce que c'était superflu, mais surtout parce qu'il ne savait pas bien comment justifier leur présence sur les lieux.

— Il était déjà mort quand vous l'avez trouvé ? L'agent secoua la tête. Une mèche de cheveux glissa doucement sur son front. — Non. Il a surgi de ce portail, là-bas, et il a couru vers nous. Complètement nu, l'air terrorisé. Quand il nous a vus, il est tombé à genoux et a failli perdre connaissance. Étant donné qu'il correspondait au signalement radio, nous avons pensé qu'il pouvait s'agir d'Alistair Campbell. Nous lui avons demandé si c'était bien lui et il a confirmé d'un hochement de tête. Après ça, je crois qu'il a fait une attaque cardiaque. Son cœur était déjà en fibrillation quand nous l'avions rejoint. Jordan s'était éloigné de quelques pas et, à l'écart du groupe, il regardait tout autour de lui comme si le compte rendu ne l'intéressait pas. Mais Burroni, désormais habitué à sa façon de procéder, savait parfaitement que pas un seul mot de l'agent First ne lui échappait.

— Il a dit quelque chose avant de mourir ? — Je l'ignore. A ce moment-là, j'étais revenu à la voiture pour appeler des renforts et une ambulance. C'est ma coéquipière qui était avec lui quand il est mort.

Jordan s'approcha et prit la parole.

— Où est-elle ?

L'agent First leva la main en direction des gyrophares au-delà de la clôture grillagée, qui éclairaient par intermittence les façades des entrepôts à l'arrière-plan.

— L'officier Hitchin est là-bas, à l'endroit où on a découvert la voiture du ravisseur.

Jordan s'éloigna de nouveau et alla s'agenouiller près du cadavre. Il leva un pan de tissu. First, Maureen et Burroni le rejoignirent et restèrent debout derrière lui. — Pauvre garçon. Dans quel état il est... Maureen s'accroupit à côté de Jordan. Elle tendit la main et écarta presque entièrement le drap blanc.

— Il devait être vraiment terrifié. Il y a une forte odeur d'excréments, probablement les siens.

Jordan perçut une nuance de pitié dans sa voix ferme, mais il n'y trouva pas la moindre trace de son effondrement à Gracie Mansion. Il dut reconnaître que son admiration pour cette femme ne cessait de croître.

— En effet. Pour en être arrivé là - et même jusqu'à la crise cardiaque -, il a dû ressentir de la terreur à l'état pur. Allons jeter un œil à la Dodge.

Ils reprirent place dans la voiture de Burroni, laissant First monter la garde autour du cadavre en attendant l'arrivée du légiste et de la Police scientifique. Ils remontèrent le chemin de terre qui menait à l'entrepôt, laissant derrière eux la scène du crime et les spectateurs abasourdis aux fenêtres, dans l'attente morbide du rappel que la mort concédait toujours. Par la vitre, Jordan vit défiler des taches noires - de rares arbustes citadins qui avaient réussi à pousser dans ce heu hostile, malgré la pollution et les pluies acides.

Au bout de la ruelle, ils s'arrêtèrent devant la masse imposante d'un entrepôt qui se découpait sur la gauche de l'esplanade, jouxtant un chantier. Devant la porte coulissante ouverte sur un hangar non éclairé, deux voitures de police étaient garées à côté de la Nova décrite par Sylva comme le véhicule du ravisseur. A l'aide d'une lampe torche, un policier inspectait l'intérieur du coffre. Quand Burroni, Maureen et Jordan s'approchèrent, il s'écarta pour leur permettre de regarder à leur tour - et pour se soustraire un instant à l'odeur asphyxiante. — Vous avez trouvé quelque chose ? — Rien qu'un tas de haillons et une telle puanteur que ça donne envie de vomir. Le coffre était déjà ouvert quand nous sommes arrivés. Nous n'avons pas encore examiné l'intérieur du véhicule, nous avons préféré vous attendre. — Parfait.

Burroni sortit des gants en latex de sa poche et les tendit à Jordan.

— A toi l'honneur.

C'était plus un geste de proposition que de résignation. Jordan le remercia d'un signe de tête, en espérant que Burroni pouvait le voir malgré l'obscurité.

Il enfila les gants, prit la lampe de l'officier et ouvrit la portière arrière dans un grincement. La lumière se posa sur une banquette en faux cuir que le temps et d'innombrables passagers avaient réduite à une sorte de toile d'araignée. Une odeur d'humidité et de poussière imprégnait l'habitacle. Jordan promena le faisceau lumineux au hasard jusqu'à tomber sur un objet, derrière le siège avant droit : un sac en plastique transparent au contenu difficile à identifier. S'appuyant au siège usé, Jordan se pencha et attrapa le sachet avec la main gauche, puis émergea de la voiture.

Il tendit la lampe à Burroni.

— Tu peux m'éclairer ?

Il ouvrit le sachet et en tira un chiffon rouge qui enveloppait quelque chose. Délicatement, il écarta le tissu et en dégagea une paire de vieilles lunettes à la forme étrange, sans branches mais fixées par un élastique effiloché à un bonnet en cuir rembourré. Il étudia pendant quelques secondes l'objet posé sur le chiffon -une écharpe en laine - comme une pièce à conviction, une source d'hypothèses. Puis il releva brusquement la tête. — Qu'est-ce qu'il y a dans cet entrepôt ? Un nouvel agent qui venait de les rejoindre répondit. — Nous ne sommes pas encore entrés. Les interrupteurs ne marchent pas. J'ai envoyé l'agent Hitchin demander le rétablissement du courant.

Et comme pour confirmer l'efficacité de Sereena Hitchin, une série de néons paresseux s'allumèrent les uns après les autres, hésitants. Tous ceux qui regardèrent à l'intérieur du bâtiment en restèrent bouche bée.

Une collection impressionnante d'avions d'époque était entreposée dans le hangar, en attente de restauration. Deux Hurricane, un Spitfire, un Messerschmitt qui portait les armes de la Luftwaffe, un Zéro japonais marqué du Soleil levant. Tout au fond, à demi dissimulé par les avions plus récents, Jordan crut reconnaître un Savoia Marchetti.

Il ne put retenir une exclamation de rage acide. — Sale fils de pute.

Il agita les objets qu'il tenait à la main, tel un lot de consolation inutile pour son impuissance face à ce qu'il venait de réaliser. Burroni et Maureen se tournèrent vers lui. Jordan leur montra du doigt le biplan.

— Ça, c'est un vieux bonnet d'aviateur et des lunettes de la même époque que cet avion. Plus l'écharpe. Ce fumier voulait installer Alistair Campbell sur un avion et le déguiser en Snoopy quand il se prend pour un as de l'aviation de la Première Guerre mondiale.

Burroni eut l'impression d'avoir raté un épisode. — Soit, mais pourquoi nu ?

La bouche de Jordan se tordit en un sourire amer.

— Je crois que c'est l'énième subtilité de notre homme, James. Snoopy est un chien et, à part quelques accessoires distinctifs de temps en temps, il ne porte jamais aucun vêtement. Ils entendirent alors un bruit de pas qui s'approchait sur le gravier, à l'extérieur. Peu après, une belle femme noire entra dans la lumière du hangar, promena un regard étonné sur les avions et se dirigea vers eux.

Burroni attendit qu'elle arrive à leur hauteur. Jordan le laissa parler car il sentait que le détective avait besoin de reconquérir un peu d'assurance.

— Vous êtes l'agent Hitchin ? — Oui, monsieur.

— C'est vous qui vous êtes occupée d'Alistair Campbell quand vous l'avez trouvé ?

— Oui.

— Il a dit quelque chose avant de mourir ? — Oui, il a prononcé quelques mots. Jordan sentit qu'une petite lueur d'espoir s'allumait dans sa tête.

— Quels mots ?

— Juste un nom. Julius Whong. — C'est tout ? Rien d'autre ? La femme parut gênée. Elle regarda rapidement ses collègues, comme si ce qu'elle s'apprêtait à dire risquait de devenir sujet de moqueries.

— Eh bien, j'ai sûrement mal compris, parce que ça n'a aucun sens.

— Ça, officier Hitchin, c'est à nous de le déterminer. Dites-nous seulement ce que vous avez entendu.

— Voilà. Juste avant de mourir, il a articulé quelque chose... Une nouvelle pause. Puis sa voix brisa le silence de leur attente anxieuse avec le fracas d'un feu d'artifice.

— Après le nom, il a dit Pig Pen.