Droit dans les yeux

Giorgio Faletti · Chapitre 32 sur 45

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Droit dans les yeux

Chapitre 40 · Maureen se réveilla avec la sensation d'être…

 

Maureen se réveilla avec la sensation d'être plus fatiguée que lorsqu'elle s'était couchée. Malgré le somnifère avalé la veille, elle avait passé une nuit agitée, peuplée de cauchemars et d'angoisse, sans même savoir avec certitude si les images qui saturaient son inconscient lui appartenaient, à elle et à elle seule.

Je ne suis même plus maîtresse de mes propres rêves. Elle regarda le réveil digital posé sur la surface en marbre gris de sa table de chevet. Les chiffres rouges indiquaient qu'il était presque midi.

Elle repoussa les draps froissés, se leva et chaussa ses lunettes noires avant d'aller ouvrir les lourds rideaux qui bloquaient la lumière du jour. Elle écarta également les voilages et laissa entrer les pleins rayons du soleil. Sous ses yeux, Parle Avenue semblait pavée d'une mosaïque bigarrée de toits de voitures bloquées dans un embouteillage. Maureen envia ces gens qui conduisaient leurs autos, marchaient sur le trottoir, se déplaçaient en ville. Quand ils regardaient autour d'eux, le monde qu'ils voyaient existait ici et maintenant ; ils n'étaient pas plongés dans un univers incompréhensible et inconnu, parasité par des messages surgis d'autrefois et d'ailleurs. Après la constatation irréfutable que les souvenirs éclatés qui se substituaient parfois à sa vue appartenaient à Gerald Marsalis, elle s'était hâtée - presque par devoir - de découvrir les œuvres de Jerry Kho. Une galerie d'art à Soho avait organisé une rétrospective. Elle avait parcouru les salles calmement, étrangement indifférente, sans éprouver le moindre déjà-vu, et redoutant que se manifeste, d'un instant à l'autre, un nouvel épisode de

de quoi ? quel nom donner à cette chose ? mais finalement, il ne s'était rien passé. Elle s'était longuement arrêtée devant chaque tableau exposé et, peu à peu, face à ces taches colorées, un sentiment de malaise s'était emparé d'elle. A l'intérieur de cadres, derrière  ces toiles, elle avait perçu la nuit et la destruction, des plaies béantes et le hurlement de douleur d'un esprit dévoré par les cauchemars, tel le corps d'un homme attaqué par des piranhas dans un grand bouillonnement d'eau.

Tout comme Connor Slave, Jerry Kho était un artiste disparu trop tôt, assassiné par la folie humaine alors qu'il entrait tout juste dans le printemps de sa créativité. Mais Connor avait également été un homme, alors que Kho avait refusé de le devenir. Gerald était probablement déjà mort bien longtemps avant que la mort physique s'emparât de lui, dispensée par quelqu'un qui n'était pas plus humain que lui. Maureen se détacha de la fenêtre et les rideaux légers retombèrent doucement entre elle et le monde extérieur. Elle s'approcha du fauteuil et, pendant qu'elle enfilait un confortable pantalon de survêtement, elle entendit sonner le téléphone, quelque part dans l'appartement. Pour ne pas troubler son sommeil, Mary Ann Levallier avait fait couper la sonnerie du poste installé dans la chambre de sa fille. La porte s'ouvrit sans un bruit et le visage hâlé d'Estrella apparut dans l'embrasure.

— Ah, mademoiselle, vous êtes réveillée. Il y a un appel d'Italie pour vous, vous pouvez le prendre ici.

Maureen alla décrocher le téléphone sur la table de chevet, un meuble en ronce de noyer de style Empire. Hésitante, elle approcha le combiné de son oreille.

— Oui?

La voix rassurante et positive de Franco Roberto la surprit. — Comment va le plus beau commissaire de la police italienne ? Elle connaissait trop bien son ami et avocat pour ignorer combien il était sensible et attentif dans le choix de ses mots. Son insouciance ne dérivait pas d'un manque de tact, mais plutôt d'une affection sans bornes.

— Bonjour, Franco. Ne me dis pas que tu es encore au bureau à cette heure-ci !

— Bien sûr que je suis encore au bureau. J'ai passé toute la journée - et je vais passer une bonne partie de la nuit - à réviser mes notes pour une audience importante, demain. Il faut que je gagne ma croûte, tu sais ?

— Si je me souviens bien de tes honoraires, ta croûte est somptueusement garnie.

Maureen s'aligna sur le ton léger de la conversation, contaminée malgré elle par cet optimisme qui lui arrivait de six mille kilomètres de distance.

— Mensonges menteurs et fausses faussetés, si tu me concèdes ces deux doubles négations réalistes. Mais plus sérieusement, j'ai parlé à ton père et j'ai appris la bonne nouvelle. Il m'a dit que l'opération a parfaitement réussi.

Ça, oui... même si je t'expliquais, tu ne pourrais jamais concevoir à quel point-

Mais  elle n'eut pas besoin de répondre. De l'autre côté, Franco poursuivit et en arriva au fait.

— Eh bien, moi aussi je voulais te donner une bonne nouvelle. Le procès sur l'affaire Avenir Gallani sera une simple formalité. Sur la base de ton témoignage après ce qui t'est arrivé, la moitié des policiers de Rome se sont mobilisés. Ils ont quadrillé la forêt de Manziana millimètre par millimètre et, finalement, ils ont trouvé une balle fichée dans un arbre. L'expertise balistique a montré qu'elle venait de la même arme que les projectiles extraits du corps de Connor. Ça confirme ta version des faits à cent pour cent, ce qui signifie que je vais faire d'une pierre deux coups.

— C'est-à-dire ?

— Établir ton innocence et encaisser un chèque avec le tampon de la Police nationale. Quoique... Je ne suis même pas sûr de l'encaisser, peut-être que je vais l'encadrer dans mon bureau comme un ex-voto.

Maureen resta silencieuse.

— Qu'est-ce qu'il y a? Je pensais que tu serais contente. — Bien sûr que je le suis, c'est une excellente nouvelle. Ou du moins, elle aurait dû l'être. Il n'y a pas si longtemps, dans cette situation, elle aurait pu prendre le premier avion pour rejoindre Connor, l'embrasser et partager sa joie avec lui. Mais désormais, comment pouvait-elle se réjouir quand ce résultat avait été obtenu au prix de sa vie ?

Franco parut deviner les pensées de Maureen car il se fit compréhensif et réconfortant, comme lui seul savait l'être. — Bien. Sache qu'ici, tout le monde t'attend. Je ne suis pas assez stupide pour croire que les choses pourront reprendre comme avant, ni pour essayer de te faire avaler ça. Mais si tu me permets une considération banale, laisse faire le temps et repose-toi sur les gens qui t'aiment. Ça ne changera pas la situation, mais ça t'aidera à la supporter. Et si tu as besoin de moi, tu sais que je serai toujours là.

— Je sais, Franco, et tu ne peux pas imaginer à quel point je t'en suis reconnaissante. Bonne chance pour ton audience demain. Elle raccrocha. Franco avait raison sur beaucoup de points.

Elle était jeune.

Certains la trouvaient belle.

Il y en avait même qui la trouvaient belle et intelligente. Mais au cours de son existence, elle n'avait rencontré qu'une seule personne capable, par sa simple présence, de lui donner l'impression qu'elle était la plus belle, la plus intelligente et la plus aimée de toutes les femmes.

Et maintenant, son absence faisait d'elle une femme seule et obligée de se cacher.

Le monde n'admet pas volontiers les gens qui souffrent sans pudeur. Chacun court après l'illusion que le mal n'existe pas, et personne n'est disposé à supporter bien longtemps une preuve flagrante du contraire.

Maureen se dit qu'une tasse de café ne pouvait pas rendre sa journée plus amère qu'elle n'était déjà. Mais elle pouvait la réchauffer un peu. Estrella se serait empressée de lui en apporter une, mais Maureen préféra quitter sa chambre et aller à la cuisine.

La maison était relativement grande, avec une surface de presque quatre cents mètres carrés nettement divisée entre pièces diurnes et nocturnes, séparées par un grand vestibule qui donnait sur la cuisine. Pendant ses années en Italie, la mère de Maureen avait parfaitement assimilé le goût européen ; l'ameublement juxtaposait harmonieusement des objets au design le plus novateur avec des meubles anciens français ou espagnols, qui s'accordaient impeccablement avec les tentures et lès couleurs pâles des murs.

En adéquation avec le caractère de Mary Ann Levallier, rien n'était laissé au hasard.

Alors qu'elle marchait pieds nus dans le couloir, elle entendit des voix qui provenaient de l'autre bout de la maison. Elle crut reconnaître sa mère et s'en étonna : d'habitude, à cette heure-là, l'avocate était dans son cabinet, un vaste bureau tout en verre et boiseries qui occupait un demi-étage des Trump Towers.

Quand Maureen déboucha dans l'entrée, elle trouva sa mère en compagnie de deux inconnus.

Le premier était grand et très musclé, les cheveux en brosse et un cou trop large pour sa chemise, qu'il portait ouverte et sans cravate sous un costume noir. Maureen ne put voir la couleur de ses yeux car il portait des lunettes de soleil. L'autre avait une soixantaine d'années. Plus petit et beaucoup plus mince que son acolyte, il était habillé avec élégance d'une veste croisée de facture impeccable. Il avait des cheveux grisonnants coiffés vers l'arrière et des yeux légèrement allongés typiquement asiatiques, même après de nombreux mélanges avec d'autres origines. Sa peau brillante évoqua étrangement à Maureen les statues de cire de Madame Tussaud. Il parlait à sa mère d'une voix basse et profonde qui contrastait avec sa corpulence svelte.

— Madame Levallier, je ne sais comment vous remercier d'avoir accepté de me recevoir chez vous et pas à votre bureau. Pour des raisons personnelles, je tenais à vous parler en personne dans un lieu moins... comment dire... officiel. — Il n'y a aucun problème. Je commence aujourd'hui même à m'occuper de l'affaire.

Elle remarqua alors la présence de Maureen et fit un pas vers elle.

— Ah, Maureen, te voilà. Monsieur Whong, je vous présente ma fille, Maureen.

L'homme sourit, les yeux réduits à une fente. Malgré la chaleur qu'il tentait de donner à sa voix, son sourire n'était qu'une crispation glaciale des lèvres. Les mots qui suivirent se voulaient un compliment mais sonnèrent plutôt comme une application formelle de l'étiquette.

— Vous avez beaucoup de chance et votre fille aussi, pour la même raison.

Cet homme qu'on venait de lui présenter comme monsieur Whong s'approcha de Maureen et lui tendit la main. En la serrant, elle s'étonna presque de ne pas sentir sous ses doigts les écailles d'un serpent.

— Bonjour, mademoiselle. Je suis enchanté de vous rencontrer. Je m'appelle César Whong ; l'homme derrière moi est monsieur Hocto. Il n'est pas très disert, mais vous imaginez bien que ce n'est pas pour son éloquence que je l'emploie. Votre mère a accepté de me recevoir et de m'aider dans une affaire qui me touche de près.

Maureen jeta un coup d'oeil rapide vers Mary Ann et la vit se raidir. Elle reporta son attention sur le visage de cire de César Whong et adopta la même froideur cordiale. Elle lui adressa son plus beau sourire.

— Je suis certaine que vous possédez le profil idéal pour trouver en ma mère la personne la plus apte à résoudre votre affaire.

César Whong ne remarqua pas - ou fit semblant de ne pas remarquer - le geste d'irritation instinctif que Mary Ann n'avait pu retenir. Il acquiesça d'un léger hochement de tête. — Je n'en doute pas un instant, moi non plus. Je vous salue, madame Levallier. Et bonne chance à vous, Maureen. Nous en avons tous grand besoin, n'est-ce pas ? Pendant toute leur conversation, Hocto s'était maintenu en retrait. Une présence muette et immobile. Comprenant que l'entrevue était terminée, il s'anima et ouvrit la porte à César Whong. En le voyant faire ce geste anodin, Maureen se dit que, si son patron lui en avait donné l'ordre, il aurait sûrement pu briser le cou des deux femmes avec la même ^différence. Ils sortirent l'un derrière l'autre et, quand ils eurent refermé la porte derrière eux, Maureen eut l'impression que la température de la pièce était remontée de plusieurs degrés. Mary Ann Levallier saisit son bras et la tira vers la cuisine. Elle parlait à mi-voix, comme si elle craignait que les deux hommes puissent l'entendre. Loin d'amoindrir la colère qui flamboyait dans ses yeux, son chuchotement ne faisait que la rehausser. — Mais tu as perdu la tête ?

— Pourquoi ? Ce que j'ai dit correspond à la réalité, non ? Car si j'ai bien compris, un triangle parfait vient de se dessiner : cet homme est immensément riche, son fils a commis trois meurtres, et toi, tu es avocate.

Mary Ann avait vite retrouvé la maîtrise de ses émotions, ce sang-froid et cette lucidité qui faisaient d'elle l'une des meilleures spécialistes en droit criminel de l'État. — Tu vois, Maureen, il existe une différence notable entre nous. — Seulement une ?

Mary Ann ne releva pas la provocation. — Comme tu viens justement de le dire, je suis avocate. Pour moi, tout le monde est innocent jusqu'à preuve du contraire. Toi, tu travailles dans la police et tu pars du point de vue opposé.

Si cette femme de l'autre côté du fossé qui les séparait avait été une étrangère, Maureen aurait éclaté de rire. Sa mère, sa propre mère, se retrouvait chargée de défendre l'homme qu'elle avait contribué à faire arrêter. L'espace d'une seconde, elle voulut tout lui raconter, rien que pour observer de près comment aurait réagi Mary Ann Levallier, parangon de logique et de pragmatisme, en apprenant l'implication de sa fille dans l'affaire Julius Whong et, surtout, la nature de sa participation. Mais elle se contenta de sourire en secouant la tête.

— Ça te fait rire, en plus ?

— Pas rire, non. Mais sourire, ça oui. Et même si tu vivais encore un siècle, tu ne comprendrais jamais pourquoi. — C'est tout ce que tu as à dire ? — Non. Je peux ajouter que j'avais envie de me faire un café. Mais maintenant, je crois que je vais aller le prendre à l'extérieur.

Elle tourna les talons et laissa sa mère debout au milieu de la pièce - belle, élégante et distante, observant sa fille qui disparaissait au bout du couloir.

A l'instant où elle ouvrit la porte de sa chambre, Maureen sentit que ça allait recommencer.

Désormais, elle savait ce qu'annonçait ce long frisson venu de loin, qui n'était pas causé par le froid mais lui glaçait néanmoins le sang. Avant d'être frappée par 1 étourdissement qu'elle éprouvait à chaque fois qu'elle cédait ses yeux à la vision d'un autre, elle réussit à rejoindre son lit en titubant. Elle s'était à peine posée sur le bord du matelas, s'efforçant de ne pas hurler, quand...

...je suis assis à une table près d'une grande vitre, dans ce qui ressemble à une cantine scolaire, je suis entouré d'étudiants et je vois une fille, là-bas, à l'autre bout de la salle, qui me regarde et méfait signe de la suivre, avec un mouvement de tête imperceptible, puis, elle se lève et marche vers la sortie et je... ... suis ailleurs, je sens la pression d'un masque en plastique sur mon visage et, à travers les trous pour les yeux, je vois beaucoup de gens avec les bras levés qui me regardent, terrorisés. Je comprends que je suis en train de vociférer mais je n'entends rien, puis je remarque un poids dans ma main, un pistolet, je l'agite vers ces gens qui s'allongent par terre et... ... une silhouette vêtue de noir qui brandit un fusil à pompe passe à côté de moi, elle tient un sac en toile et porte un masque à l'effigie de Pig Ten, elle empoigne mon épaule et, en voyant une veine qui tressaute dans son cou, je comprends qu'elle me crie quelque chose...

... assise sur une chaise au milieu de la pièce, il y a une jeune femme noire aux cheveux courts, elle a un très joli visage et de grands yeux sombres écarquillés par la peur, un gros ruban adhésif est collé sur sa bouche et, derrière elle, une autre personne habillée en noir finit de la ligoter, elle porte un masque de Lucy...

Maureen fut aspirée en arrière, de retour dans son époque et dans son espace à elle, allongée sur le dos, le cou et les aisselles trempés de sueur, épuisée par la sensation d'égarement total que cette chose  imprimait toujours dans sa chair et son esprit. Elle aurait voulu se retourner, agripper un coussin et pleurer jusqu'à ce qu'on lui rende sa vie.

Au lieu de ça, elle s'étira, saisit le téléphone et composa un numéro qu'elle avait appris par cœur, car il appartenait à la seule personne qu'elle voulait avoir à ses côtés en un moment pareil. Quand on décrocha, elle sentit toute sa peur et son soulagement se déverser dans le micro. — Jordan, c'est Maureen. Ça a recommencé. L'inquiétude sincère dans la voix de Jordan la fit se sentir moins seule et désespérée.

— C'est fini ? Tu vas bien ?

— Oui, ça va maintenant.

— Tu as vu quelque chose de nouveau ? — Oui.

Elle savait que ce monosyllabe suffisait à ouvrir dans l'esprit de Jordan un univers de nouvelles perspectives. Il s'exprima cependant sans excitation, sans fébrilité, mais encore et toujours avec la même compassion.

— Si tu t'en sens capable, il faudrait qu'on se voie.

— Ça va, je me sens bien. Où est-ce que je te retrouve ? — Si ça t'arrange, je peux te rejoindre. A moins que tu préfères passer chez moi.

Maureen se dit qu'il serait difficile d'expliquer à sa mère la présence de Jordan Marsalis.

— Chez toi, ça vaut mieux. Donne-moi ton adresse. — e 54 West, 16 Rue, entre la Cinquième et la Sixième. — Entendu. J'arrive tout de suite. Maureen raccrocha, se leva et rejoignit la salle de bains d'un pas hésitant pour aller se laver. La transpiration coulait dans son dos comme des doigts sales et

froids ; en réglant la température de la douche, elle songea qu'elle aurait aimé se dissoudre comme une statue de sel sous la force du jet brûlant, puis se mélanger à l'eau et disparaître à jamais dans les entrailles de la terre.-,