Droit dans les yeux
Chapitre 8 · — Voici pour toi. Noir, serré, sans…
— Voici pour toi. Noir, serré, sans sucre. Comme tu l'aimes. Annette posa l'expresso sur la table.
— Merci, Annette. Tu m'apportes l'addition ? — Le boss a dit que c'est la maison qui offre. Jordan se tourna vers Tim Brogan, debout derrière la caisse. Il le remercia d'un geste de la main. La serveuse fit un signe de tête vers la télévision allumée dans un coin du restaurant. Un film passait sur HBO, le son coupé. Harry Porter voltigeait à califourchon sur son balai magique, engagé dans une partie acharnée de Quidditch. Annette lui parla sur le ton de la confidence, ce qui les isola un instant du reste du monde.
— Nous avons vu les nouvelles, Jordan. Je suis vraiment désolée pour ce garçon. Sale histoire. Et côté sales histoires, j'en connais un rayon. — La vie tout entière est une sale histoire. Il y a une douzaine d'heures, je pensais que ce restaurant cesserait d'être ma cantine. Et pourtant... Il leva sa tasse pour porter un toast aussi amer que le café qu'elle contenait.
— Aux rendez-vous manques. Annette lui sourit avec sincérité. — Aux rendez-vous repoussés, Jordan. Juste repoussés. Un gros type chauve avec du ketchup sur la joue était en train de se dévisser l'épaule pour attirer l'attention d'Annette. La serveuse fut contrainte de rentrer dans le rôle qu'elle interprétait huit heures par jour. Plus les heures supplémentaires, comme ce soir-là. — J'arrive tout de suite.
Elle s'éloigna, laissant Jordan repenser à cette réflexion avec laquelle il était d'accord. Indépendamment de la composante émotionnelle, c'était vraiment une sale histoire. Du genre qu'il fallait prendre avec des pincettes, de tout point de vue. Et s'il ne se trompait pas, la situation risquait de devenir encore plus explosive - en admettant que ce fût seulement possible. Quand il avait quitté Gracie Mansion, le rapport d'autopsie préliminaire n'était pas encore arrivé et il avait préféré abandonner Christopher à ses sentiments de père et à ses devoirs de maire. De ces deux casquettes, Jordan se demandait laquelle était la plus lourde à porter dans un moment pareil. Il avait téléphoné à Burroni pour lui donner rendez-vous à l'heure du dîner, dans le snack au coin de la Sixième. Il venait de terminer son café quand il aperçut le policier à travers la première fenêtre. Burroni longea les vitres et apparut dans le cadre de la porte. Il avait toujours la veste en daim et le chapeau noir à bords arrondis qu'il portait le matin même. Il entra et parcourut le local du regard jusqu'à ce qu'il repère Jordan. Il traversa la salle d'une démarche étrange, semblable à celle d'un joueur de football. A la main, il tenait un quotidien sportif plié en deux, dont dépassait une pochette jaune.
Arrivé à la table de Jordan, il resta debout. Son visage montrait clairement qu'il aurait préféré se trouver ailleurs et en meilleure compagnie.
— Bonjour, Jordan.
— Assieds-toi, James. Qu'est-ce que tu prends ? Il héla la serveuse, qui s'arrêta pour prendre la commande. — Un Schweppes. Je suis en service. Jordan encaissa sans ciller l'allusion grossière des quatre derniers mots. Le détective se laissa tomber sur la chaise face à lui et jeta le journal sur la table. La pochette glissa légèrement et Jordan y lut les initiales NYPD.
— Soyons clairs dès le départ, Marsalis. Jordan prit l'expression la plus agacée dont il était capable. — Je ne demande que ça.
— Tu ne m'apprécies probablement pas, mais ça ne va pas bouleverser le résultat des courses. Le vrai problème, c'est que moi, je ne t'aime pas. Et surtout, je n'aime pas cette situation. Je compatis pour ton neveu, mais...
Jordan leva les paumes vers son interlocuteur pour interrompre un discours dont il pressentait déjà la teneur.
— Arrête-toi là. J'ignore ce qu'on t'a raconté, et je m'en moque. Par contre, tu as intérêt à écouter sagement ce que moi, j'ai à dire. Burroni se découvrit et posa son chapeau sur une chaise. Il se redressa et croisa les bras, attendant la suite.
— J'écoute.
— Je ne crois pas un instant que tu compatisses réellement pour mon neveu. Tu le considères juste comme un détraqué qui a reçu la fin qu'il méritait, et dont le monde pourra très bien se passer. Ça te regarde, et je ne m'attends pas à ce que tu comprennes. Mais tu seras bien obligé de t'accommoder du reste. Il ne s'agit pas de faire des projets de mariage, mais de travailler ensemble sur une enquête - inhabituelle sans doute, mais une enquête malgré tout. Tu as tes raisons, et moi, les miennes. Nous en tirerons bénéfice tous les deux...
Burroni posa brusquement les coudes sur la table et dévisagea Jordan. Celui-ci eut l'impression de voir un serpent se dresser pour l'attaque. — Si tu fais référence à cette histoire d'affaires internes, sache que je... Jordan ne le laissa pas finir.
— Je sais très bien que tu. Je sais, pour toi et pour beaucoup d'autres. J'ai toujours su, pendant toutes mes années de service, comme tu as dit tout à l'heure. Ceci dit, je savais aussi qu'en fin de compte, un bon policier donne toujours plus qu'il ne prend, même s'il cède parfois à quelques petites faiblesses. Seulement, quand les faiblesses prennent le dessus, on cesse d'être un bon flic pour se transformer en voyou. Et là, c'est au juge d'entrer en scène. Mais il y a un élément nouveau qui, lui, va bouleverser le résultat des courses. — C'est-à-dire ?
— C'est-à-dire que maintenant, je n'en ai plus rien à branler, James. Pour des raisons qui m'appartiennent, je veux boucler cette affaire. Ce chapitre tout entier. Et le fait que la victime soit mon neveu n'est qu'une de ces raisons. Après, je pourrai enfin partir pour un voyage qui aurait dû commencer ce matin.
La serveuse arriva, posa le soda sur la table et tourna les talons sans un mot. Jordan laissa passer quelques secondes et Burroni en profita pour avaler une gorgée de Schweppes.
— En ce qui me concerne, c'est tout ce que je demande. Mais toi, tu pourras mettre à ton actif l'arrestation du meurtrier de Gerald Marsalis, le fils du maire. Un véritable héros. Tu sauras enfin ce que ça fait d'être une star. Et tu pourras non seulement arrêter de t'inquiéter pour les pots-de-vin que tu as acceptés, mais même augmenter tes tarifs. Indiquant le journal sportif, il ajouta :
— Tu paries sur le base-ball ou les chevaux ? — T'es un fils de pute, Marsalis. Jordan acquiesça avec un sourire en coin.
— C'est de famille, sans doute.
Pendant un court silence, les forces en présence firent le décompte des morts et des blessés. Jordan décida que si une trêve était nécessaire, alors c'était le bon moment pour agiter sinon un drapeau blanc, du moins un mouchoir. Faisant référence à la pochette qui dépassait du quotidien, il demanda :
— C'est quoi, ça ?
Le détective la sortit et l'ouvrit devant les yeux de Jordan. Déplacer ces documents de quelques centimètres représentait pour Burroni un effort immense.
— La copie des procès-verbaux. Absolument tout ce qu'on sait pour l'instant. L'autopsie a été faite en un temps record, de même que les premières analyses. Tu n'as qu'à lire, prends ton temps. Jordan se dit qu'un témoignage de confiance pourrait flatter l'amour-propre de Burroni. Les mécanismes rouilles de leur collaboration forcée avaient bien besoin d'être dégrippés.
— Je préfère que tu m'expliques. La tension dans la voix de Burroni se relâcha un peu. — L'autopsie a permis de confirmer la cause de la mort : strangulation. Pour coincer le doigt, on lui a rempli la bouche de colle extra-forte. Idem pour la couverture et la main collées à l'oreille. L'analyse de la substance a révélé qu'il s'agissait d'une marque très répandue, Ice Glue. On en trouve à peu près partout dans le pays. Il n'y a rien à en tirer. Ensuite, tu avais apparemment raison sur le déroulement de l'homicide. On a trouvé des traces de scotch sur les poignets et les chevilles. Là aussi, un type de ruban tellement répandu que ça ne nous avance à rien. L'assassin a d'abord attaché sa victime pour l'avoir à sa merci, puis il l'a tuée. A part les hématomes au cou, aucune trace de lutte sur le corps. Au fur et à mesure que Burroni développait, Jordan retrouvait inconsciemment sa mentalité d'enquêteur. Il se rappelait parfaitement cet état de grâce particulier, telle une bénédiction empoisonnée, qui s'emparait du détective fraîchement débarqué sur une scène de crime. Oui, il se rappelait ce moment où il devenait le point de référence, où tous les policiers présents faisaient un pas en arrière, attendant ses instructions. La voix de Burroni le tira de sa rêverie. — Le témoignage de...
Il fit pivoter la feuille pour lire le nom.
— Le témoignage de LaFayette Johnson ne nous a pas appris grand-chose, pour l'instant. Il a dit la vérité sur ce qui s'est passé, et il a réagi normalement. Ses relevés téléphoniques confirment que la victime l'a appelé sur son portable, approximativement à l'heure qu'il nous a indiquée. Quand il a découvert le corps, il a averti la police. On ne peut pas encore le rayer de la liste des suspects, mais... L'hypothèse resta en suspens, et Jordan conclut à sa place. — Mais tu ne penses pas qu'il aurait tué sa principale source de revenus.
— Exactement. Ceci dit, il y a un détail dans sa déposition qui pourrait nous aider.
— Quoi ?
— Devant l'immeuble de la victime, il a été bousculé par un type en survêtement qui sortait. Il n'a pas réussi à voir son visage, mais quand l'homme est parti en courant, Johnson a remarqué une légère claudication, comme s'il avait un genou plus faible que l'autre. Nous avons quadrillé le quartier sans trouver personne qui corresponde à la description. Il n'habite probablement pas dans le coin. — C'est une piste à ne pas négliger. Autre chose ? — La femme qui a passé la nuit avec ton nev... avec la victime. Elle s'est présentée spontanément à la police dès qu'elle a appris la nouvelle par les médias.
Quand j'ai quitté le QG, ils étaient en train de l'interroger. — Quel genre de femme ?
— Banale, comme il en existe beaucoup. Plutôt fade, sans personnalité. Éteinte, flétrie. Le genre à tomber en adoration devant la personnalité flamboyante d'un peintre de renom. Elle travaille comme secrétaire chez un éditeur de Broadway, j'ai oublié le nom. — D'après toi, elle aurait pu l'étrangler ou pas ? — Vu son physique, même pas s'il y en avait deux comme elle. — Et au labo, ils disent quoi ?
— Ils s'arrachent les cheveux. Ils se débattent avec des milliers d'empreintes digitales, de fibres, de poils, cheveux, couleurs... Il faudrait des mois et le double d'effectifs pour tout classifier. — Et c'est là tout ce que nous avons, pour l'instant... Le commentaire de Jordan était une simple constatation où ne pointait aucune résignation. Son expérience lui avait enseigné que la plupart des enquêtes débutaient dans un brouillard total. Comme c'était l'usage après l'examen des faits, Burroni hasarda une première hypothèse de travail.
— Tu crois que ça pourrait être un tueur en série ?
— Aucune idée. Trop tôt pour le dire. Avec le message codé et un tel modus operandi, il y a largement de quoi s'orienter vers un psychopathe accompli. Mais ce pourrait être aussi une personne ordinaire, quelqu'un qui aurait connu par le passé un épisode psychotique isolé, sans rechute jusqu'à cette nuit. Et parmi les fans et les fréquentations de la victime, on en trouvera sûrement plusieurs qui correspondent au profil. Regarde l'assassin de John Lennon... — Alors, qu'est-ce qu'on fait ?
— Ce ne sera pas un travail gratifiant, mais il faut fouiller la vie de Gerald Marsalis de fond en comble. Tout : amis, femmes, clients, dealers...
Jordan remarqua l'air réticent de Burroni et répondit à son objection implicite :
— James, je sais très bien quel genre d'homme était mon neveu. Je sais dans quelles affaires il était embourbé. Mais ça ne change rien aux exigences de l'enquête. Je veux tout savoir. Le reste, c'est mon problème.
— Ça me paraît une bonne façon de procéder. Jordan crut percevoir un soupçon de respect dans le ton anodin de Burroni. — Tu as des hommes à ta disposition ? — Évidemment. Dans une affaire comme celle-ci, autant que je veux. — Alors colle quelqu'un aux basques de Johnson. Ça ne donnera probablement rien - ou en tout cas, rien qui concerne le meurtre. Mais si jamais on déniche de quoi l'expédier au trou, la société ne s'en portera pas plus mal.
— Compris. Autre chose ?
— Rien pour l'instant. Espérons juste que je me sois trompé et que nous n'ayons pas rendez-vous avec Lucy.
Burroni se leva et mit son chapeau.
— Bonsoir, Jordan. Merci pour le verre. — A bientôt.
Le détective tourna les talons et slaloma entre les tables jusqu'à la sortie. Il ne se retourna pas une seule fois et, bientôt, il mêlait ses pas à ceux des millions de piétons qui arpentaient les rues de New York. Jordan resta seul, avec la désagréable sensation d'être inexistant dans un monde plein de gens qui se contentaient d'exister. Il regarda autour de lui. Visages, gestes, couleurs, attitudes, nourriture dans les assiettes, boissons dans les verres, ceux qui parlaient, ceux qui écoutaient. Rien de nouveau, rien d'anormal. Chacun portait un déguisement, parfois sans le savoir. Après le monologue rageur d'Edward Norton dans La 25e Heure de Spike Lee, il ne restait pas grand-chose à ajouter sur les habitants de la Grosse Pomme.
Quelqu'un avait changé de chaîne et le téléviseur montrait à présent le journal télévisé de CNN. Après quelques images de la guerre en Irak, le présentateur lança le reportage sur l'information principale du jour, le meurtre de Jerry Kho. Jordan n'entendait pas le commentaire depuis sa table ; il vit juste son frère qui sortait de l'immeuble de Gerald, immédiatement assailli par une horde de journalistes. Personne ne faisait à présent attention - pas plus que le matin - à l'homme casqué qui s'esquivait discrètement en profitant de la diversion. Le plan large fut suivi par un gros plan de Christopher Marsalis qui regagnait son auto, laissant dans son sillage un bourdonnement de questions sans réponses. L'image de la voiture qui emportait son frère ranima le souvenir d'une autre voiture, dans un autre heu, un autre soir. Le moment précis, presque trois années auparavant, où tout avait commencé.
Ou pris fin.
Jordan était invité pour le week-end dans la maison de campagne de Christopher. Il faisait tellement beau qu'ils décidèrent de rester jusqu'au lundi dans la splendide villa en bois et en pierre, dont les baies vitrées donnaient sur les berges de l'Hudson, près de Rhine-cliff. La propriété comportait un vaste parc, un embarcadère privé et une dépendance pour les gardiens et le service de sécurité. Les plans de la maison - extérieur et intérieur - avaient été dessinés par un architecte européen au sommet de son art : le résultat final ainsi que les honoraires exorbitants de son concepteur en témoignaient incontestablement. L'aspect de la villa semblait calculé pour souligner les disparités de caractère des deux frères, qu'une douzaine d'années séparaient. La veine artistique du hasard avait créé deux êtres aussi différents que possible. L'existence désinvolte de leur père les avait placés à deux extrémités d'un labyrinthe complexe au parcours délimité par des haies basses. Ils pouvaient se voir et se parler, mais ils se rencontraient rarement. Christopher était le fils riche, Jordan le fils jeune et athlétique. Christopher avait la trempe d'un meneur, et il aimait avoir des gens autour de lui. Jordan n'avait besoin de personne. Tel un loup solitaire, il préférait autant que possible passer inaperçu et raser les murs dans des lieux peu fréquentés. Christopher était du genre à faire exploser le coffre-fort, Jordan à le crocheter avec discrétion et doigté. Ce soir-là, après le dîner, Christopher reçut un coup de téléphone. A travers la porte du bureau, Jordan l'entendait parler en monosyllabes secs. Puis Christopher regagna le salon, vêtu d'un manteau en cachemire à trois mille dollars. Jordan vit deux liasses de billets disparaître dans ses poches en un éclair.
— Je dois sortir. Mets-toi à l'aise et fais comme chez toi. Je reviens vite. — Il y a un problème ?
Christopher boutonnait son manteau, ce qui lui permit de répondre sans regarder son frère dans les yeux.
— Je dois voir LaFayette Johnson. — Tu veux dire qu'il est venu de New York jusqu'ici ? Christopher mâchonna sa réponse et la cracha comme une imprécation. — Pour le pognon, ce sac à merde serait foutu d'accepter un rendez-vous sur le Titanic, même là où il se trouve maintenant, au fond de l'océan. — Tu veux que je t'accompagne ? — Inutile. Vu ce que je lui rapporte, je peux compter sur sa protection. Jordan connaissait le but de la rencontre. Christopher achetait une bonne partie des toiles que Gerald vendait par l'intermédiaire de LaFayette Johnson, le sinistre personnage qui lui servait d'agent. Mais Jordan n'avait jamais compris si Christopher faisait cela pour protéger son fils d'ennuis encore plus graves, ou pour soulager sa propre conscience. Christopher quitta la maison en claquant la porte. Peu après, Jordan entendit le crissement du gravier sous les roues de la Jaguar, puis le bruit du moteur qui se perdit au loin.
Ne restait plus que le silence.
Jordan était habitué au perpétuel bourdonnement de la métropole en bruit de fond - le battement du cœur souterrain qui semblait propulser tout ce qui s'agitait en surface. Chaque fois qu'il venait dans cette maison isolée, il recevait cette parfaite absence de bruit comme de l'absinthe sur du sucre.
Dehors, l'hiver, le froid et les eaux sombres de l'Hudson qui s'écoulaient dans une nuit plus sombre encore. Jordan se laissait bercer par cette quiétude douce et chaude, à la lueur des flammes qui dansaient librement dans la cheminée.
Après avoir allumé la télévision, il s'installa sur le canapé pour suivre le Monday Night Football sur ABC, en direct du Giants Stadium. A portée de main, un précieux whisky tourbe de dix-huit ans d'âge mis en bouteille spécialement pour Christopher. Sans y prêter attention, Jordan en vida la moitié. Il ne vit même pas la fin du match. Là, sur ce divan, il s'était coulé dans un sommeil paisible, peuplé de rêves de sérénité. La sonnerie du téléphone le rappela brutalement à la réalité. Il souleva le combiné sans fil posé sur le guéridon.
— Allô ?
A sa voix ensommeillée répondit le débit précipité de son frère. — Jordan, je suis dans la merde.
— Qu'est-ce qui se passe ?
— J'ai tué un homme.
— Qu'est-ce que ça veut dire, « J'ai tué un homme » P
— Exactement ça. Je roulais vers la maison après mon rendez-vous avec LaFayette. A un carrefour, une voiture déboule à tombeau ouvert et brûle la priorité.
Moi aussi j'allais un peu vite, et je l'ai percutée de plein fouet. C'était pas ma faute.
— Tu es bien sûr qu'il est mort ?
— Bordel, Jordan, je suis pas médecin, mais j'ai fait la guerre. Je sais à quoi ressemble un cadavre.
— Il y a des témoins ?
— À cette heure-ci ? En plein hiver ? C'est la rase campagne, il doit y avoir trois voitures par semaine qui prennent cette route. — Où es-tu ?
— Pas loin de High Falls, sur l'autre rive de l'Hudson, au sud. Tu situes ? — Oui, sans problème. Je saute dans la voiture et j'arrive. Toi, ne fais rien. Et surtout, ne t'approche pas de l'autre voiture. Tu as compris ? Situ as des ennuis, appelle-moi sur le portable.
— Jordan... dépêche-toi.
— Ça va aller, j'arrive.
Il courut dehors en attrapant un blouson au vol, puis démarra sa Honda en trombe. Il alluma le système de navigation et, en suivant les indications du GPS, il gagna le lieu de l'accident. A peine descendu de voiture, il évalua la situation d'un seul coup d'oeil. La Jaguar était dans le fossé, de l'autre côté du carrefour. La partie antérieure gauche était froissée, une roue à la suspension cassée sortait en travers de la tôle. Sur le flanc opposé de la route, il y avait un vieux pick-up à la carrosserie ratatinée, tourné dans l'autre direction. Derrière le pare-brise, on entrevoyait la silhouette d'un corps avachi sur le volant. Les traces de pneus sur l'asphalte permettaient de comprendre le déroulement de l'accident - le violent coup de frein de la
Jaguar et la friction des roues de l'autre véhicule, parti en tête-à-queue sous la violence de l'impact. La route était parsemée de débris de verre et de plastique - et l'air, chargé du parfum délétère de la fatalité.
Jordan s'approcha du pick-up et posa deux doigts sur le cou du conducteur, un homme d'âge moyen qui semblait simplement endormi sur son volant. Il ne trouva aucun pouls. Quant à Christopher, aucune trace.
— Je suis là, Jo.
Il émergea d'un bosquet d'arbustes qui s'étendait sur ce côté de la route, les mains dans les poches du manteau. Son souffle faisait de la buée quand il pariait.
— Je n'étais pas sûr que c'était toi, j'ai préféré me cacher. Bon, maintenant qu'est-ce qu'on fait ?
Il ne semblait pas tant effrayé qu'énervé. Jordan se décida instantanément. Ce fut comme parier sur un double zéro à la roulette. — Prends ma voiture et rentre. Ne bouge pas de la maison. — Mais qu'est-ce que tu racontes ? Tu te rends compte de ce que ça signifie ?
— Dans l'échelle des valeurs, un bon maire est beaucoup plus important qu'un bon flic. Fais ce que je te dis.
Ils restèrent debout un instant, les yeux dans les yeux — ces iris bleus, leur seul point commun. Puis Christopher monta dans la Honda et mit le contact. Avant de quitter le lieu de l'accident, il baissa la glace et se pencha.
— Je sais ce que tu es en train de faire, et je m'en souviendrai. Jordan suivit du regard les feux de l'auto qui rapetissaient de plus en plus et finirent par disparaître complètement. Après quoi Jordan appela le bureau du sheriff de Rhine-clijf. Il alluma les warnings des deux voitures puis attendit patiemment, adossé à la Jaguar à moitié détruite, avec pour seule compagnie ses pensées et un homme mort. Il grilla une cigarette.
tlack... tlack... tlack...
Le clignotement rythmique des feux écorchait le silence et l'obscurité, tlack... tlack... tlack...
La cigarette finie, il la laissa tomber et l'écrasa consciencieusement sur l'asphalte, tlack... tlack... tlack...
Quand il entendit les sirènes approcher, il réalisa que les lueurs dans la nuit et le son intermittent resteraient longtemps gravés dans son esprit. Il donna ses coordonnées à l'adjoint du sheriff qui dressait le procès-verbal et déclara qu'il était au volant de la Jaguar de Christopher Marsalis. La demi-bouteille de whisky se rappela à son bon souvenir quand on lui fit passer les tests de lucidité habituels.
Heureusement pour lui, l'autopsie révéla que la victime était décédée d'un infarctus du myocarde. En clair, le conducteur avait perdu le contrôle de son véhicule parce qu'il était déjà mort avant la collision. Jordan n'eut donc à subir aucune retombée pénale.
Restait un détail en suspens. Et ce détail, c'était qu'un lieutenant de la police de New York était impliqué dans un accident mortel alors qu'il conduisait en état d'ébriété avancée. Comme si ça ne suffisait pas, le lieutenant en question était Jordan Marsalis, frère cadet du maire. Les médias firent une montagne de l'affaire et ce fait divers tourna bientôt au débat politique. La pression de l'opposition municipale devint insoutenable, au point que le propre parti de Christopher l'exhorta -officieusement mais avec fermeté - à désamorcer cette situation explosive. Ainsi, un beau matin de ciel bleu comme celui où, trois ans plus tard, les deux frères se retrouveraient autour d'un autre cadavre, Jordan rendait pistolet et insigne avec sa démission.
Depuis ce jour-là, il n'avait plus bu une seule goutte d'alcool ni conduit de voiture. Et Christopher ne s'était pas manifesté jusqu'au jour où il avait téléphoné pour lui annoncer le meurtre de Gerald. Jordan sourit avec amertume à une tasse de café sale et un verre de Schweppes parcouru par les dernières bulles fatiguées. L'histoire se répétait. Dans l'après-midi, son frère l'avait remercié avec les mêmes mots qu'il avait prononcés ce soir-là.
Je sais ce que tu es en train de faire, et je m'en souviendrai. Et pourtant, il avait oublié.
Chapitre 9
En sortant du restaurant, Jordan traversa la route et s'achemina vers son domicile. Des échafaudages étaient dressés autour du bâtiment en rénovation juste en face du sien. Les toiles de protection créaient une zone d'ombre menaçante qui enveloppait l'entrée de son immeuble. Il quitta la lumière du soleil pour celle artificielle et vive qui filtrait à travers les portes en verre. Il fouillait ses poches pour trouver les clefs de son appartement quand il entendit une musique assourdissante s'approcher dans son dos.
Sans raison précise, Jordan eut la sensation que cette musique ne présageait rien de bon. Il se retourna et sa sensation se mua en certitude. Une Mercedes noire parfaitement lustrée se gara devant lui. La sono puissante crachait les pulsations électroniques d'un morceau de techno. Les portières s'ouvrirent et deux Noirs sortirent de la voiture, puis s'avancèrent vers lui d'une démarche indolente et intimidante. Ils portaient des survêtements aux couleurs criardes et des baskets. L'un avait un bonnet de rappeur en laine, l'autre un bandana noir. Icônes parfaites d'une certaine jeunesse. Jordan n'avait jamais vu le type au bonnet mais il reconnut immédiatement l'autre. Il avait oublié son vrai nom, se souvenant juste que dans la rue, tout le monde l'appelait Lord. Jordan l'avait coincé pour détention et trafic de stupéfiants - héroïne. Le dealer avait résisté à l'arrestation, blessant deux agents.
— Salut, Lord. Ils t'ont déjà relâché ? — J'ai été sage comme une image. Six mois de remise de peine pour bonne conduite, lieutenant — Je ne suis plus lieutenant, Lord. J'aimerais bien que tu te mettes ça dans la tête.
— Oh, mais je sais bien, lieutenant. Ils t'ont éjecté à grands coups de pieds dans le cul. Et maintenant, t'es juste un honnête citoyen. Exactement comme nous, pas vrai, Hardy ?
Hardy ne répondit pas et resta immobile. Toutefois Lord n'attendait pas de confirmation, il lui suffisait de se sentir épaulé. — Tu sais ce que ça fait de passer trois ans de sa vie en taule ? T'as jamais connu ça, hein ?
Il ne lui laissa pas le temps de répondre. Il n'était pas là pour l'écouter ; tout ce qu'il voulait, c'était poursuivre son one man show. Il se tourna vers son acolyte et, comme s'il révélait à l'assistance un secret embarrassant, il ajouta d'un ton sarcastique : — Oh, mais j'oubliais. Quel con. Le lieutenant Marsalis, il y va pas en prison, même pas quand il tue un pauvre péquenaud en conduisant complètement bourré. Son excellence le frère du maire de New York se prend juste un savon, et le voilà libre d'aller buter quelqu'un d'autre. — Arrête de tourner autour du pot, Lord. Qu'est-ce que tu veux ? C'était une question oiseuse, formulée dans le seul but de gagner du temps. Jordan aurait pu y répondre lui-même. Il jeta un œil aux alentours en resserrant son étreinte sur le casque, prêt à s'en servir comme arme.
Lord recula d'un pas et ouvrit d'un geste sec la fermeture éclair de sa veste. Il s'en débarrassa, révélant ses biceps et ses pectoraux hypertrophiés, qu'il exhiba fièrement en prenant une pose de culturiste. — Tu vois ces muscles, lieutenant ? Je les ai gagnés en suant comme un porc quatre heures par jour, chaque jour, pendant plus de mille jours. Et tu sais à quoi je pensais pendant que je soulevais les haltères ? — Non, mais je meurs d'envie de le savoir. — Je pensais au moment où, enfin, je me retrouverais devant toi, sans que tu puisses te planquer derrière un badge.
Jordan vit alors deux ombres se découper dans le cadre lumineux que l'éclairage du hall projetait sur le trottoir. Il n'eut pas le temps de se retourner : deux hommes sortirent de l'immeuble et l'immobilisèrent, bras tordus en arrière. Le casque glissa de ses doigts et roula par terre. Lord s'approcha lentement de lui.
— Je pensais à ce moment précis. En s'engageant dans la police, Jordan savait que tout représentant de l'ordre risquait d'être confronté un jour ou l'autre à ce genre de situation délicate. L'ironie du sort avait voulu que ça lui arrive après son départ de la police, mais il avait conservé tous ses réflexes. Prenant appui sur les molosses qui le retenaient, il fit basculer son bassin vers le haut et envoya deux grands coups de pied dans la face de son agresseur. Il entendit nettement le bruit sec du nez qui se cassait et Lord disparut de son champ de vision. Jordan essayait de se libérer de l'étreinte qui le paralysait quand le silencieux Hardy réagit en un éclair. Il se mit en position de boxeur et lui balança deux coups rapides au plexus. Jordan sentit une montée acide dans sa gorge et juste après, comme au ralenti, il vit le poing de Hardy foncer en ligne directe vers sa tête. Quand le coup porta, une explosion de lumière jaune l'aveugla avant la déflagration de douleur. La violence de l'impact le repoussa brutalement contre les deux hommes qui le bloquaient. La douleur au visage fut suivie presque instantanément par la déchirure de son épaule droite qui se déboîtait.
Entre-temps, Lord s'était relevé et il s'approchait, jurant et crachant entre ses dents rougies par le sang qui coulait du nez brisé. — Putain d'enculé de ta mère, je vais te... Il n'eut pas l'occasion d'expliquer ce qu'il allait lui. Une voiture de police était venue se garer de l'autre côté de la route, et un policier en descendit pour entrer dans le restaurant à l'angle. D'une voix alarmée, l'un des sbires s'écria :
— Hé ! C'est les flics, on s'arrache !
Lord allongea le cou et proféra ses dernières menaces en crachotant sang et salive au visage de Jordan.
— C'est tout pour l'instant, mais j'en ai pas fini avec toi, salope. D'un revers de la main, il fit valser la tête de Jordan en arrière. Enfin libéré, celui-ci tomba à genoux alors que les quatre hommes remontaient dans la voiture.
Claquement de portières, rugissement du moteur et crissement de pneus. Ils étaient partis.
Ses oreilles bourdonnaient et son épaule droite l'élançait terriblement. Il comprit que le sang qui éclaboussait les marches du perron était le sien. Il se releva et récupéra son casque, puis tituba dans le hall jusqu'à une colonne. Le bras droit pendant à son côté, il prit appui contre la pierre et respira profondément avant d'écraser d'un coup sec son épaule contre le pilier. Il dut étouffer un cri de douleur mais l'articulation s'était remise en place. Quelques gouttes de sang tombèrent sur sa poitrine, salissant son blouson et sa chemise. Jordan épongea son nez à l'aide d'un Kleenex. Il se traîna dans l'ascenseur, dos au miroir pour ne pas devoir faire face à son piteux reflet. Arrivé chez lui, il alluma la lumière de son ancien appartement, retrouvant son ancienne vie qui l'attendait là, installée confortablement sur le canapé. Il posa son casque et se dirigea vers la salle de bains. Un rai de lumière filtrait sous la porte - il avait sûrement oublié de l'éteindre en partant. Il avait d'autres soucis en ce moment que la facture d'électricité.
Il poussa la porte. Baignée dans la lumière ambrée, il découvrit une femme entièrement nue, probablement la plus belle qu'il eût jamais vue.
Debout face au miroir, elle lui tournait le dos. Son reflet s'arrêtait à la taille. Quand Jordan avait fait irruption dans la pièce, elle était en train de se frotter énergiquement les cheveux à l'aide d'une serviette. Elle s'arrêta mais n'eut aucune réaction, ni de surprise ni de peur. Elle ne se couvrit pas non plus.
— Dois-je considérer votre présence dans ma salle de bains comme un danger ?
Sa voix restait douce et calme dans une situation qui laissait Jordan muet. Il se sentait désarmé face à cette apparition imprévue, d'une beauté inouïe et intemporelle. Incapable de bouger, il restait paralysé sur le seuil, statue grotesque d'un homme qui pressait contre son nez un inutile mouchoir imprégné de sang. Sur le miroir, deux silhouettes si proches et si différentes.
— Absolument pas, excusez-moi, je... — Dans ce cas, cela vous ennuierait-il beaucoup de refermer la porte et de patienter dehors pendant que je m'habille ? Jordan obéit docilement, honteux comme un petit garçon surpris en train de regarder par le trou de la serrure. Il se réfugia dans la salle de bains de la chambre d'amis. Sous la lumière crue, le miroir ne renvoya cette fois-ci que son seul reflet. Devant l'état de son visage, il fut forcé de reconnaître que Lord et Hardy avaient fait du bon boulot. Son œil enflait, sa bouche et son nez étaient couverts de sang à moitié coagulé. Il ouvrit le robinet et se lava rapidement, appréciant le contact de l'eau froide sur ses chairs tuméfiées.
Il se sécha avec la partie encore propre de sa chemise. Torse nu, il remonta le couloir jusqu'au séjour et entendit le ronflement du sèche-cheveux. Il sortit sa besace de l'armoire où il l'avait rangée le matin même, afin d'y prendre une chemise propre. Pendant qu'il la boutonnait, ses pensées étaient tout occupées par la femme qui occupait sa salle de bains. Il pouvait fouiller sa mémoire et ses expériences tant qu'il voulait, il n'y trouverait personne possédant un charme comparable - même de loin - à celui de cette créature. Une fois habillé, il alla poser sa besace sur le canapé, à côté du casque. Quand elle le rejoignit, elle endossait un peignoir bleu ciel. Sa chevelure brune encore humide faisait ressortir son visage, si particulier qu'il échappait à tous les canons de beauté, voire les redéfinissait. Ses grands yeux liquides qu'elle ne détournait pas de Jordan avaient une incroyable teinte noisette dorée. Il songea que l'or, pour être réellement précieux, aurait dû avoir cette couleur-là.
— Bien. Puis-je savoir ce qui me vaut l'honneur de votre présence ? — J'habite ici.
— Bizarre, je pensais pourtant avoir pris cet appartement en location. Peut-être qu'un détail m'a échappé.
Jordan se sentit une nouvelle fois désorienté face à la jeune femme. — Vous avez raison, je me suis mal exprimé. J'habitais ici. — Vous êtes Jordan Marsalis ?
— Exact. Et je suppose que vous êtes Mme Guerrero. — Pas tout à fait, même si j'imagine que cette définition pourrait me correspondre. Je m'appelle Lysa.
Jordan serra la main qu'elle lui tendit. Chaude et souple. Un parfum de vanille délicat accompagna cette douce sensation tactile. — On m'a dit que vous n'arriveriez que dans trois jours. — C'est ce qui était prévu, en effet. Mais l'agence m'a avertie que vous seriez parti aujourd'hui, alors j'ai décidé d'avancer mon arrivée. — Je devais partir, mais...
Jordan eut un geste vague de la main, censé représenter avec éloquence l'impuissance de l'homme face à l'impondérable. — Comme vous pouvez le constater, les plans sont faits pour être modifiés. Excusez-moi de vous avoir effrayée. Je suis terriblement gêné. — Et vous saignez toujours du nez quand vous êtes gêné ? Jordan porta la main à ses narines : le saignement avait repris. Il se dirigea vers la cuisine, en quête d'un chiffon pour absorber le sang. — Je suis désolé. Je viens de passer une sale journée. — Au risque de paraître présomptueuse, j'avais deviné toute seule. Asseyez-vous sur le divan, je reviens tout de suite. Elle le laissa seul un instant puis revint avec un vanity-case reconverti en mallette de premiers secours. Elle le posa à côté de Jordan et en tira du coton.
— Ne vous inquiétez pas. J'ai travaillé un temps comme infirmière. Et de toute façon, je risque difficilement d'aggraver votre état. Quand elle se mit debout devant lui, Jordan inspira de nouveau son parfum de vanille et de bons souvenirs. Elle lui tamponna délicatement l'œil et le nez, puis souleva son menton.
— Bien, regardez vers le haut. Ça va brûler un peu. Une odeur acre effaça le parfum de Lysa. Il ressentit une légère brûlure quand elle appliqua l'hémostatique. Puis elle recula pour l'observer d'un œil professionnel.
— Et voilà, ça ne saigne plus. Pour information, votre nez est en un seul morceau. C'aurait été dommage de casser un si joli nez. Évidemment, attendez-vous à des ecchymoses, mais ça ira bien avec vos yeux bleus. Jordan eut l'impression que le regard de Lysa pénétrait jusque dans ce repli secret où certains hommes cachent leurs larmes. — Vous n'avez pas l'air de quelqu'un qui a seulement passé une mauvaise journée.
— Vous avez raison. Ce matin, une personne que je connaissais a été assassinée.
— Tout à l'heure, au journal télé, ils ont dit que Gerald Marsalis était mort. Le fils du maire. Vous êtes parents ?
Gerald, c'est de l'histoire ancienne. Un nom qui appartient au passé. — C'était mon neveu. Je suis le frère de Christopher Marsalis. Jordan ne comprenait pas comment cette femme parvenait à le faire parler de choses intimes sans qu'il s'y sente forcé. — Je suis sincèrement désolée.
— C'était un garçon difficile avec une vie tout aussi difficile derrière lui. Et de toute évidence, il n'était pas destiné à en avoir une meilleure devant lui.
Lysa perçut dans ce discours désabusé une foule de sentiments, mais elle préféra ne pas insister. Jordan se leva puis récupéra casque et besace.
— Bien, je crois vous avoir assez dérangée comme ça. Bonne nuit, et encore une fois, toutes mes excuses.
Il s'acheminait vers la sortie quand la voix avenante de Lysa l'interpella. — Écoutez, si vous partez comme ça, dans un état pareil, je vais me sentir coupable. Vous n'avez qu'à vous installer ici pour ce soir. Vous connaissez la maison. Deux chambres et deux salles de bains, personne ne va gêner l'autre. Demain, vous déciderez quoi faire. — Ça n'embêtera pas votre mari si je dors ici ? Jordan avait coutume de regarder les gens dans les yeux. Il savait toujours si une personne mentait ou disait la vérité, si les émotions étaient feintes ou retenues. Et pourtant, il ne comprenait pas ce qu'il Usait dans les yeux de Lysa Guerrero.
— Étant donné que vous m'avez vue presque nue, je pense que compléter le tableau permettra d'éviter toute ambiguïté entre nous. Lysa écarta les pans du peignoir. Plus rien ne voilait sa nudité. Le temps s'arrêta, inerte et transparent comme un éclat de plastique. Jordan eut l'impression que si Lysa avait laissé tomber le peignoir, il se serait figé par magie en pleine chute, bloqué comme leurs respirations. Puis le temps reprit sa course, insensible et primitif. Un éclair, et Lysa était de nouveau enveloppée dans les plis légers du vêtement. Sa voix résonna de cet air de défi qu'elle portait sur le visage. — Comme vous venez de le constater, je suis à la fois Mme et M. Guerrero.
Jordan se tritura les méninges pour trouver des mots adaptés à la situation. Lysa devina ses pensées.
— Inutile de vous fatiguer. Quoi que vous disiez, je l'aurai déjà entendu une centaine de fois.
Lysa noua la ceinture du peignoir et ce geste fluide suffit à lui seul à dissiper ce moment inconfortable. Elle se pencha et prit un flacon de pilules qu'elle posa sur le plan de travail de la cuisine. — Bonne nuit, Jordan. Si vous avez mal, prenez-en deux. Jordan resta silencieux et la regarda disparaître dans le couloir, vers la chambre à coucher. Avec son départ, la pièce redevint une pièce banale, comme toutes les autres. Jordan s'approcha de la fenêtre. Au-delà des vitres, ce monde si familier. La nuit, les lumières, les voitures, cette pulsation surnaturelle sous les bouches d'égout fumantes. Et au milieu de tout cela, des gens qui habitaient New York, qui venaient y chercher leur Graal sans soupçonner qu'il ne s'y trouvait pas, qu'il ne se trouvait nulle part. Mais ici, il y avait plus de recoins à fouiller, voilà tout.
Finalement, ils ne désiraient tous qu'un peu d'illusion. La complainte mélancolique d'une chanson résonnait depuis l'étage inférieur. C'était la bande-son parfaite pour cet instant. Pendant qu'il écoutait les paroles avec un intérêt renouvelé, Jordan se demanda si Lysa avait déjà regardé la mer en pleurant sur une aspiration contrariée, pendant qu'une mort à petit feu lui dévorait les entrailles.
... Maintenant, seulement maintenant,
que mon regard épouse la mer
je déchire ce lourd silence
qui m'interdit toute chimère
des forêts de mâts dressés et mille et mille nœuds
marins les traces des serpents froids et indolents
qui rampent et rampent sans fin
les rayons de la lune sur la paume deviennent
autant de mirages rêvés à perdre haleine
et ce cœur enfin, étrange cœur
qui déjà les récifs brave sans peur...
Deuxième Partie
Rome