Droit dans les yeux
Chapitre 11 · Maureen pénétra dans la pénombre du parking…
Maureen pénétra dans la pénombre du parking où elle garait sa voiture, à une centaine de mètres de chez elle. En la voyant arriver, Duilio, le gérant, quitta sa cabine pour venir à sa rencontre. C'était un homme sympathique que son âge plaçait au-dessus de tout soupçon, même quand il déclarait affectueusement avoir le béguin pour Maureen. Depuis le temps qu'il la taquinait en lui faisant faussement la cour, il ne s'était jamais montré envahissant ou importun. — Si vous voulez, je peux aller chercher votre voiture, mademoiselle Martini. C'est toujours un plaisir de conduire un bijou pareil. Maureen lui tendit les clefs.
— D'accord. Allez-y, amusez-vous. Duilio descendit vers l'étage inférieur. Tout en guettant le bruit de sa Boxster, Maureen se força à considérer sa vie avec détachement et reconnut qu'elle avait eu de la chance jusque-là. Sa famille possédait le Ristorante Martini depuis toujours et son père, Carlo, en patron habile, avait réussi au fil du temps à transformer la modeste trattoria en une référence incontournable de la gastronomie italienne. Après la rencontre et le mariage avec sa mère, l'aventure s'était poursuivie outre-Adantique, où il avait créé
le désormais célèbre Martini's de New York. Il n'était pas rare d'y croiser à l'heure du dîner quelque star de cinéma ou de télévision. Entre-temps, sa mère s'était imposée comme l'une des meilleures avocates pénalistes de la ville. Leur mariage s'était graduellement effiloché, usé par les absences répétées, l'éloignement dans le temps et l'espace, les différences de mentalité irréconciliables.
Et surtout, l'infranchissable fossé de l'amour révolu. La relation de Maureen avec sa mère ne méritait même plus d'être qualifiée de « relation ». Le tempérament austère et pragmatique de Mary Ann Levallier laissait peu d'espace au genre de complicité affectueuse et malicieuse qui unissait Maureen à son père. Aussi, à l'époque du divorce, elle avait choisi de rester vivre à Rome. Après l'obtention d'un diplôme de droit, elle s'était engagée dans la Police nationale.
Maureen n'avait pas oublié la réaction de sa mère face à son choix de carrière. Elles étaient assises dans le restaurant du jardin du Hilton, où sa mère descendait quand elle venait à Rome. Comme à l'accoutumée, Mary Ann était l'élégance incarnée avec son tailleur Chanel et son attention maniaque au moindre détail de son aspect. — La police, tu dis ? Quelle sottise. J'imaginais plutôt ton avenir à New York. Mon cabinet traite beaucoup de cas à cheval entre l'Italie et les États-Unis. Une avocate bilingue avec ton niveau de qualifications serait promise à une brillante carrière.
— Maman, pour une fois, est-ce que tu ne pourrais pas oublier ce que tu veux, et me laisser décider ce que tu veux ? — D'après ce que tu viens de m'annoncer, j'ai l'impression que tu n'as pas les idées bien claires.
— Oh, comme tu te trompes. Malheureusement pour toi, j'ai les idées très claires. C'est une question de principe. Je veux un travail qui me permette d'attraper les criminels pour les mettre en prison, et cela en faisant abstraction de l'argent que je gagne. Ton travail, c'est exactement le contraire : tu aides des criminels à éviter la prison en fonction des honoraires qu'ils te versent.
Une fois n'est pas coutume, la réponse pour le moins explicite de sa mère surprit Maureen.
— Qu'est-ce que tu peux être conne, Maureen. La jeune femme s'était autorisé le luxe d'un sourire angélique. — À moitié seulement, du côté maternel.
Se levant sans rien ajouter, elle avait tourné les talons et laissé Mary Ann Levallier aux prises avec un cocktail de langoustines, dont la nuance" de rose mal assortie à son chemisier l'agaçait probablement. La Porsche décapotée émergea du garage souterrain et Duilio vint se ranger juste devant Maureen. Il descendit et garda la portière ouverte. — Et voilà. Fin du rêve interdit.
— Quel rêve interdit ?
— Une balade à travers Rome dans une voiture comme celle-ci, par une journée comme celle-ci, avec une belle femme comme vous. Maureen prit place derrière le volant et lui sourit tout en attachant la ceinture.
— Parfois, Duilio, il faut tout simplement oser. — Ah, mademoiselle, à mon âge ? Quand j'étais jeune, j'avais peur que les femmes me disent non. Maintenant, je suis terrifié à l'idée qu'elles puissent me dire oui.
Maureen éclata de rire, bien qu'elle ne fût pas d'humeur à plaisanter. — Passez une bonne après-midi, Duilio. — Vous aussi, mademoiselle.
La Porsche était un cadeau de son père qui lui avait fait infiniment plaisir, mais ce n'était pas l'idéal pour passer inaperçue. Par nature, Maureen avait un caractère réservé qui allait de pair avec son assurance discrète. Elle n'utilisait pas beaucoup la Boxster - et jamais pour aller au commissariat. Par souci de tranquillité, elle préférait éviter de passer pour la petite fille riche qui avait choisi d'entrer dans la police par lubie. Elle s'engagea dans la circulation et roula à allure modérée jusqu'à la Via dei Fiori Imperiali. A l'abri derrière ses lunettes de soleil, elle s'efforçait d'ignorer les regards des autres conducteurs quand elle s'arrêtait à un feu. D'aucuns suggestifs, d'autres curieux, et la plupart envieux.
Alors qu'elle descendait le Lungotevere, son portable se mit à sonner. Elle tendit la main vers le siège passager et attrapa l'oreillette. La voix de Connor la surprit.
— Salut. Je suis un homme seul tout proche du ciel. Quand est-ce que tu rentres ?
— Mais je viens tout juste de partir. — Crois-le ou pas, c'est exactement la même excuse qu'Ulysse a servie à Pénélope en rentrant au bercail après vingt ans. — Dans ce cas, il vaudrait mieux qu'on synchronise nos montres. Ça ne fait même pas vingt minutes que je suis sortie. — Menteuse, ça en fait au moins vingt et une. Maureen lui fut reconnaissante pour la gaieté qu'il parvenait à lui transmettre. Elle ne la trouvait pas du tout déplacée. Connor n'ignorait rien de sa situation, ni de son état d'esprit. Ce coup de téléphone était sa façon à lui de lui montrer qu'elle n'était pas seule dans cette passe délicate. — Et si tu sortais faire une virée en ville pour te pavaner devant les filles avant de me rejoindre dans... disons, une heure et demie devant le bureau de l'avocat ?
— Promets-moi qu'après nous irons extorquer un dîner chez ton père. — Tu n'en as pas encore marre de manger là-bas ? — Pas tant que c'est gratuit.
Maureen lui donna l'adresse du cabinet de Franco Roberto avant de raccrocher. Malgré sa plaisanterie, s'il y avait bien une chose dont Connor n'avait pas à se soucier, c'était l'argent. Les ventes de ses disques commençaient à lui rapporter beaucoup, même s'il aurait été incapable de dire combien au juste. Quand Maureen avait quitté la maison, il parlait au téléphone avec Bono au sujet d'un projet commun. Ses yeux brillaient comme ceux d'un gamin. Elle continua de longer le Tevere, caressée par l'éclat du soleil qui perçait le feuillage des arbres. L'air chaud du printemps ébouriffait sa chevelure mais ne parvenait pas à réchauffer son cœur. Sur la gauche, le Ut du fleuve n'était qu'un reflet indécis au-delà du muret qui bordait la route. Un chemin d'eau sale qui coupait en deux une ville à peine plus propre.
Ayant vécu entre l'Italie et les États-Unis, elle comprenait aisément l'enthousiasme de Connor pour Rome. Au détour de la moindre ruelle, on respirait le parfum de ce que les Américains s'étaient longtemps échinés à construire : un passé. Ils n'avaient pas réalisé qu'on ne pouvait s'inventer un passé selon notre bon vouloir : c'était le passé qui s'imposait, étranger à notre volonté. A présent, malheureusement pour eux, quiconque s'arrêtait devant Ground Zéro pouvait comprendre ce que l'on ressentait à contempler le Colisée.
Des ruines. Partout, des ruines.
Et le souvenir de la douleur qui peu à peu s'estompait et les transformait en cartes postales.
Quant à Connor, elle n'avait pas jugé bon de l'avertir que la ville entière n'était que poudre aux yeux. Rome était la femme de Fellini dans le manifeste du cinéma. Une maîtresse chatoyante, aguicheuse, maquerelle, qui vous accueillait les bras ouverts pour vous vendre toutes ses putains - au sens propre et au figuré. Elle dépassa le ministère de la Marine et tourna à gauche après la Piazza délie Belle Arti, sur le pont du Risorgimento. Ensuite l'avenue Mazzini et, par chance, une place de stationnement tout près du cabinet de Franco Roberto, avocat pénaliste.
Quand Maureen appuya sur le bouton de l'interphone, elle entendit pour toute réponse le déclic de la serrure. Elle poussa l'imposante porte en bois et gravit les escaliers jusqu'au premier étage, où se trouvait le bureau de son avocat. Même si ce genre de problème faisait partie des risques du métier, elle n'avait pas imaginé y être confrontée aussi tôt. La secrétaire escorta Maureen dans le bureau de Franco Roberto, qui se leva et traversa la pièce pour l'accueillir. C'était un homme grand et mince, au teint basané et aux yeux marron, avec des cheveux tellement noirs qu'ils renvoyaient parfois des reflets bleus. Il n'était pas beau à proprement parler, mais son regard et son visage laissaient deviner une profonde intelligence. Génial camarade de Maureen à l'université, il avait fini major de sa promotion, pour ensuite imposer à Rome et dans toute l'Italie une nouvelle façon d'enseigner le droit pénal. A l'époque de leurs études, la jeune fille le soupçonnait d'espérer que leur amitié évolue vers une relation plus intime. Mais si c'était le cas, rien dans l'attitude rigoureusement amicale de Maureen ne l'avait encouragé dans cette direction, et le soupçon n'était resté précisément qu'un soupçon.
Franco s'approcha et l'embrassa affectueusement sur les deux joues. — Salut, commissaire. Tout va bien ? — Oui et non. Et je suis désolée de te dire qu'en ce moment, tu représentes malheureusement le non. — Eh bien, tâchons de faire en sorte qu'il ne reste que du oui. Il reprit place derrière son bureau et ouvrit un dossier épais qu'il avait certainement appris par cœur. Maureen s'assit devant lui, dans l'un des deux élégants fauteuils en cuir.
— La situation est un peu emberlificotée, mais vu tes états de service, je suis convaincu que tu peux affronter cette affaire avec sérénité. — Franco, tu es optimiste par nature. Moi-même, je ne me considère pas comme particulièrement pessimiste. Mais je ne crois pas me tromper en disant que la situation est beaucoup plus qu'emberlificotée. — Tu veux bien qu'on révise un peu tout ça ? Maureen rentra les épaules. Cette histoire lui empoisonnait déjà l'existence, et ce n'était pourtant que le début. L'après-midi passée avec Connor n'était déjà plus qu'un lointain souvenir, tel un fragment de vie qu'elle s'était approprié en forçant un coffre-fort. Et qui, en réalité, ne lui avait jamais appartenu.
— Allons-y.
Franco alla s'adosser à la rambarde de la fenêtre ouverte. — Essaie de résumer les faits.
— Tout a commencé avec l'Albanais, Avenir Gallani. Sorti de nulle part, il a commencé à se promener à travers Rome dans des voitures de luxe, à fréquenter les clubs branchés et à frayer avec les vedettes du show-biz. Il se disait producteur de musique et de cinéma. Son attitude ainsi que l'argent qu'il dépensait sans compter soulevaient pas mal d'interrogations. Nous avons reçu une consigne d'en haut : il fallait le surveiller pour découvrir l'existence éventuelle de liens avec la mafia albanaise et leur nature - en particulier avec un puissant cartel de trafic de stupéfiants. Nous avons pu vérifier qu'il possédait dans son pays un casier judiciaire qui confirmait nos soupçons. Nous l'avons donc surveillé pendant plus d'un an, et notre seul résultat fut la certitude qu'Avenir Gallani était un parfait crétin. Avec beaucoup d'argent, certes, dont on ignorait la provenance, certes, mais un parfait imbécile quand même. En fait, il était très rusé. Mais comme tu le sais, la grande faiblesse des gens rusés est qu'ils ne résistent pas, tôt ou tard, à l'envie d'exhiber les fruits de leur ruse. Et lui est précisément tombé dans ce piège. Il entretenait une vague relation avec une starlette de télé, une parmi beaucoup d'autres prêtes à tout pour faire carrière. Gallani est tombé amoureux et il cherchait par tous les moyens à impressionner sa belle. Nous avions planté des mouchards dans son appartement et, un soir, nous l'avons entendu se vanter à sa petite amie d'une affaire de plusieurs millions d'euros qu'il était sur le point de conclure. Il lui promettait de produire ensuite un film qui ferait d'elle une vraie vedette. Nous avons intensifié notre surveillance, nous le suivions partout, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Finalement, nous avons découvert qu'une grosse livraison de drogue devait avoir heu dans la forêt de Manziana, au nord de Rome, après quoi Avenir serait chargé d'écouler la marchandise grâce à ses contacts. Nous avons monté une opération en collaboration avec la police de Viterbo. Ce fut un succès : nous avons surpris les trafiquants en flagrant délit. Nous avons coincé tout le monde sauf Gallani. Quand il nous a vus arriver, il a réussi à passer entre les mailles du filet et il s'est enfui. Je l'ai poursuivi en courant à travers les bois jusqu'à une petite clairière, où était garée une BMW. Il a atteint la voiture, ouvert la portière et s'est penché à l'intérieur pour prendre quelque chose. Quand il s'est relevé, il a pointé un pistolet contre moi et a tiré. — Combien de fois ?
— Une seule.
— Et toi, qu'est-ce que tu as fait ? — J'ai riposté.
Les paroles de Maureen résonnèrent dans la pièce comme un coup de feu.
— Et tu l'as abattu.
Une constatation, pas une question. Maureen prononça une seule syllabe, telle une signature apposée au bas de sa confession : — Oui.
— Que s'est-il passé ensuite ?
— J'ai entendu un bruit provenant des fourrés à ma droite. Je me suis cachée derrière un arbre, puis je me suis enfoncée dans la forêt. J'ai inspecté les environs sans rien trouver, sans voir personne. J'ai pensé que le bruit avait été causé par un animal effrayé par la détonation. — Et après, qu'as-tu fait ?
— Je suis retournée à la voiture. — Et qu'as-tu trouvé ?
— Le corps d'Avenir Gallani, dans la même position où il était tombé. Maureen n'aurait jamais pu oublier cet instant. C'était la première fois qu'elle tuait un homme. Elle était restée debout, figée comme une statue de marbre, le regard fixé sur le cadavre. Il avait la bouche grande ouverte, comme si la vie s'était enfuie par là et non par la blessure noire au niveau de son cœur, dont le sang s'écoulait pour former une flaque sur l'herbe humide. Autour d'elle, des flashes, des cris, des ordres impérieux, le bruit des moteurs, les pneus sur le gravier. Et elle prostrée au milieu, la main encore serrée sur la crosse de son arme qui pendait sur le côté, seule face à l'écrasante responsabilité d'avoir fauché une vie humaine. Les commentaires ne manqueraient pas pour dire qu'Avenir Gallani l'avait bien cherché. D'ailleurs, Maureen avait entendu des pas derrière elle, suivis du constat lapidaire d'un membre de l'unité.
— Quand tu passes ta vie à baiser tout le monde, tôt ou tard c'est le monde qui finit par te baiser.
Aujourd'hui encore, elle entendait cette voix dans sa tête, sans plus se rappeler à qui elle appartenait.
La voix professionnelle de l'avocat Franco Roberto se substitua à celle des souvenirs.
— Et son pistolet ?
Maureen chassa de son esprit l'image du cadavre et retourna dans le bureau.
— Son pistolet avait disparu.
— Il avait disparu, ou bien il n'avait jamais été là ? Maureen se leva d'un bond.
— C'est quoi cette putain de question ? Franco secoua la tête. Maureen comprit qu'il la testait - et qu'elle venait d'échouer.
— Ce n'est pas ma question à moi. C'est celle que te posera le ministère public. Et je doute fort que ta réponse soit la plus convaincante pour un tribunal.
Maureen se laissa retomber dans le fauteuil. — Je suis désolée, Franco. J'ai les nerfs en pelote. — Ça, je peux le comprendre. Mais ce n'est vraiment pas le moment de perdre les pédales.
Maureen eut du mal à avaler l'attitude paternaliste de son ami. — Franco, cet homme avait bel et bien un pistolet et il a pressé la détente. Je ne suis ni une folle ni une menteuse. Et surtout, je ne suis pas stupide. Pourquoi est-ce que je maintiendrais cette version même avec toi?
Le silence de son interlocuteur l'enfonça dans un malaise visqueux. — Est-ce que tu me crois, au moins ? — Ce que je crois, moi, ça n'a aucune importance, Maureen. Je suis payé pour réfléchir et pour faire réfléchir. Et ce que je dois trouver maintenant, c'est comment convaincre les juges que cet homme était effectivement armé.
Maureen fut blessée de constater qu'il n'avait pas répondu à sa question. Comment Franco pouvait-il persuader quiconque de son innocence, si lui-même en doutait ?
Peut-être l'avocat devina-t-il les pensées de Maureen, car il tenta de détendre l'atmosphère.
— Tu verras, tout va bien se passer. J'ai drôlement hâte d'encaisser un bon gros chèque signé par la Police nationale. Et je vais m'offrir ce plaisir grâce à toi !
Dès lors qu'un représentant de l'ordre abattait un individu au cours d'une opération de police, une procédure pénale était systématiquement engagée. Si la légitimité des faits était avérée et que l'agent fût innocenté, la Police nationale devait prendre en charge les frais d'avocat.
Franco lui fit ensuite signer les procurations dont il avait besoin. Ce plongeon dans la bureaucratie ne fit qu'épaissir l'air oppressant que Maureen avait l'impression de respirer dans cette pièce. Une dernière signature compléta enfin les formalités qui allaient décider en partie de son sort. Elle se leva et alla s'appuyer au rebord de la fenêtre. Sous ses yeux défilait la circulation du soir, lente, chaotique et agressive. Elle reconnut la chevelure frisée de Connor, qui remontait la rue d'un pas vif. Il s'arrêta juste sous la fenêtre et leva les yeux pour vérifier le numéro de l'immeuble.
Pour la première fois depuis son entrée dans le bureau, Maureen sourit. Franco vint lui tenir compagnie et suivit la direction de son regard. — Cet homme m'a tout l'air de t'attendre. — Il m'en a tout l'air aussi.
— Il me paraît opportun, au point où nous en sommes, de t'informer cordialement que ta présence n'est plus requise en ces lieux. Maureen se tourna vers lui et déposa un baiser sur sa joue. — Merci, Franco. Merci pour tout.
— File. Personne ne mérite le supplice de t'attendre. Dans sa grisante impatience, Maureen ne comprit le sens de ces mots qu'une fois sortie de la pièce. Elle descendit les escaliers en éprouvant une soudaine sensation de liberté. Les événements et souvenirs qu'elle venait d'affronter avaient creusé un vide dans sa poitrine, que seule pouvait combler la présence de Connor.
Avec lui, elle se sentait ailleurs, en sécurité. Maureen sourit avec la joie incrédule des amoureux face à ce sentiment déroutant. Paradoxalement, elle se sentait protégée par un homme qui affrontait la vie complètement désarmé. Heureuse de le savoir dehors à l'attendre, elle appuya sur l'interrupteur de la porte, tira sur la poignée et bondit dans la rue. Ce qui se passa alors resterait à jamais gravé dans sa mémoire, comme une séquence de diapositives projetées sur un mur. Le bruit sec de la porte qui se refermait.
Le visage de Connor, qui patientait debout sous un arbre, de l'autre côté de l'avenue.
Les sourires échangés pendant qu'il traversait la rue pour la rejoindre. L'éclat dans ses yeux qui la regardaient comme elle avait toujours rêvé qu'un homme la regarde.
Le dernier pas qui les séparait.
Puis le crissement strident des pneus du Voyager à vitres teintées qui surgit à toute allure et s'arrêta net à leur niveau. Et les hommes qui sortirent de la voiture en courant. Quatre hommes qui, en cette soirée qui s'annonçait magique, leur enfoncèrent une cagoule noire sur la tête et les entraînèrent de force.
Chapitre 12
Ténèbres.
L'odeur de moisi du tissu qui l'enveloppait dans une obscurité poussiéreuse. Les soubresauts et les écarts de la voiture qui filait dans les rues de Rome. La traversée cahotante d'une route pavée. Des liens serrés autour des poignets, un bâillon qui l'empêchait de crier, le tissu rugueux de la cagoule enfoncé dans sa bouche. Elle avait renoncé à se débattre quand une voix au léger accent étranger avait susurré dans son oreille :
— Ne bouge pas, ou ton homme va y passer. Pour souligner la menace, quelqu'un avait appuyé une lame acérée sur sa gorge. On avait sûrement dit la même chose à Connor, avant de porter un couteau contre son cou à lui aussi. La peur de Connor s'était ajoutée à la sienne pour faire sombrer Maureen dans un désespoir plus noir que les ténèbres dans lesquelles elle était emprisonnée. Elle resta immobile et silencieuse pendant tout le trajet. Face à son absence de réaction, l'homme finit par relâcher la pression de l'acier sur sa gorge. Dans un premier temps, Maureen guetta le moindre indice lui permettant de repérer leur situation géographique, mais le voyage dura tellement longtemps qu'elle finit par renoncer. Lorsque les arrêts - sans doute dus à des feux rouges - se firent moins fréquents, Maureen en déduisit qu'ils s'éloignaient du centre. La voiture prit bientôt un rythme de croisière, sans plus aucune interruption : ils avaient quitté la ville et se dirigeaient vers une destination hors de Rome.
Après un interminable parcours, le Voyager tourna brusquement et s'immobilisa. Maureen entendit les portières s'ouvrir. Des bras vigoureux l'arrachèrent de son siège et la soulevèrent presque de terre alors qu'elle titubait à l'aveugle. Quand on lui eut ôté bâillon et cagoule, elle avala de grandes goulées d'air frais. La première chose qui lui sauta aux yeux, après un aussi long passage dans le noir, fut l'intensité des couleurs - la terre si rouge, la végétation si verte. Trois voitures garées en arc de cercle illuminaient de leurs phares bleus l'intérieur d'une sorte de grotte creusée dans un massif argileux. De chaque côté, il y avait une grande voie d'accès, en partie camouflée par des arbustes recouverts de poussière. Par une ouverture au centre de la voûte, on pouvait apercevoir le faible scintillement d'une poignée d'étoiles. Face à Maureen, Connor était agenouillé dans la lumière crue qui éclairait la scène. Sa chemise et son visage étaient maculés de terre. Sans doute l'homme dans son dos l'avait-il bousculé pour l'obliger à monter sur les planches de ce petit théâtre improvisé où se jouaient le triomphe de la force brute et l'humiliation d'une victime sans défense. Entre Maureen et Connor, un individu se dressait au milieu de la grotte. Il était grand et robuste, mais pas lourd. Ses cheveux ras ombraient la surface de son crâne. Un tatouage descendait de son oreille droite et glissait dans son dos sous sa veste en cuir, tel du lierre sur un mur. Il sortit un paquet de cigarettes de sa poche et en alluma une ; Maureen regarda la fumée flotter dans le faisceau des phares. Après quelques instants d'immobilité parfaite, il se retourna vers elle comme s'il venait seulement de se rappeler sa présence. Maureen découvrit un visage aux traits saillants, recouvert d'une barbe négligée qui était comme un prolongement naturel des cheveux très courts. Des yeux froids et enfoncés dans leurs orbites se fixèrent sur Maureen -le regard de l'homme soulignait parfaitement la ligne cruelle de ses lèvres. Il portait à l'oreille gauche une boucle étrange en forme de croix stylisée, avec en son centre un minuscule brillant dont les reflets ponctuaient ses mouvements. Pendant qu'il dévisageait Maureen, il ne cessait de hocher la tête, comme s'il acquiesçait à des considérations qu'il était le seul à entendre. Lorsqu'elle entendit sa voix, Maureen reconnut un accent semblable à celui du malfaiteur dans la voiture. — Nous voici enfin réunis, commissaire. J'espère que mes amis ne vous ont pas trop malmenés pendant le trajet.
— Qui êtes-vous ?
— Chaque chose en son temps, commissaire Martini. Puis-je vous appeler Maureen ?
— Je répète, qui êtes-vous et que voulez-vous ? L'homme répondit à sa question par une autre question. — Est-ce que vous savez où nous sommes ? — Non.
— Bizarre. Je m'attendais à ce que vous reconnaissiez l'endroit. L'homme indiqua l'une des entrées de la grotte. — Il n'y a pas si longtemps, à quelques centaines de mètres d'ici, vous avez tué un homme.
Le silence qui tomba alors entre eux sembla faire office d'épitaphe. L'homme baissa la tête et gratta la terre du bout du pied, comme si le cadavre d'Avenir Gallani était enterré là.
— Eh oui. Nous sommes dans la forêt de Manziana. C'est drôle comme la vie nous ramène parfois à ces lieux qu'on imaginait ne jamais plus revoir, non ?
Il releva la tête d'un coup.
— Je m'appelle Arben Gallani.
Le nom à consonance étrangère resta suspendu entre eux, représentant ce qui les opposait et les unissait à la fois.
— Et je suis le frère d'Avenir Gallani, l'homme que vous avez assassiné. — Je n'ai assassiné personne. Vous ne savez pas ce qui s'est réellement passé.
Arben balança son mégot de cigarette dans un recoin d'obscurité. Les dernières volutes de fumée s'échappèrent de sa bouche. — Tu te trompes, Maureen. J'ai tout vu.
Il glissa une main dans son dos et prit le pistolet glissé dans sa ceinture. Il le montra à Maureen, en le tenant de manière à ce qu'elle puisse bien le voir.
— Regarde. Tu reconnais cette arme ? — C'est la première fois que je la vois. — Oh que non, ce n'est pas la première fois. Tu l'as déjà vue, même si c'était juste une fraction de seconde. Tu l'as vue dans la main d'Avenir, le jour où tu l'as abattu.
Son bras retomba le long de son corps comme si le pistolet était devenu tout d'un coup trop lourd.
— J'étais avec lui, ce jour-là. J'avais de sérieuses réserves sur cette opération et il le savait. Malgré tout, il m'a demandé de l'accompagner et j'ai été incapable de refuser. Difficile de dire non aux gens qu'on aime, n'est-ce pas ?
Son regard se porta un instant sur Connor. Maureen comprit mieux que jamais auparavant le sens du mot « peur ».
— J'attendais mon frère dans la BMW mais j'ai eu envie de pisser, alors je suis entré dans la forêt. Puis j'ai entendu un boucan d'enfer et j'ai compris que l'opération avait foiré. J'ai décidé de rester caché. Et à ce moment-là, vous êtes arrivés tous les deux.
Il alluma une nouvelle cigarette. Il parlait calmement, comme s'il racontait l'histoire de quelqu'un d'autre.
— Avenir était un garçon impulsif. Parfois trop. C'est un peu de ma faute. J'aurais dû le contrôler plus sévèrement au heu de le laisser faire toutes les conne-ries qu'il voulait.
Arben inspira. Il avait les yeux fixés sur elle, mais Maureen comprit qu'il ne la voyait même pas. Il revivait la scène dans son esprit, exactement comme elle l'avait fait des dizaines de fois.
— J'ai lancé un caillou pour détourner ton attention. Quand tu t'es éloignée, j'ai récupéré le pistolet et je suis retourné me cacher. Je sais que ça t'a causé pas mal d'ennuis, mais ce n'est pas mon problème.
Dans la douceur de son sourire, Maureen vit que cet homme était fou. Fou - et dangereux.
— Et nous en venons à présent à la raison de cette petite réunion. Tu crois que je veux te tuer ? Pas du tout, ma chère... Tout en parlant, Arben Gallani s'approchait peu à peu de Connor. — Il est grand temps pour toi aussi d'éprouver ce que ça fait, la mort d'une personne qu'on aime.
Oh, non.
Maureen se mit à hurler, sans même se rendre compte qu'elle ne hurlait que dans sa tête.
non non non non non non non non non...
Arben Gallani leva soudain la main qui serrait l'arme et pointa le canon sur la tempe de Connor.
non non non non non non non non non...
Au contact du métal froid, Connor ferma les yeux instinctivement. Maureen vit les jointures d'Arben blanchir alors que son doigt augmentait la pression sur la gâchette.
non non non non non non non non non...
Une détonation et la tête de Connor explosa. Une gerbe de sang et de cervelle éclaboussa les phares d'une des voitures. Le désespoir de Maureen débloqua enfin sa gorge sèche de poussière et d'horreur. Elle poussa un hurlement infini qui accompagna la chute du corps sans vie -un hurlement qui renfermait la rage, le feu du métal chauffé à blanc et l'adieu déchirant d'une femme impuissante face à la mort de l'homme qu'elle aimait. Connor s'affaissa dans un nuage de poussière qui suffit à ensevelir leurs rêves, leurs projets, et toute vie en Maureen. Arben se retourna pour la contempler, un sourcil légèrement arqué. Elle maudit son expression de miséricorde démente. — C'est moche, pas vrai ?
Maureen voyait à peine sa silhouette à travers les larmes empoisonnées qui lui inondaient le visage.
— Je vais te tuer. Gallani haussa les épaules.
— C'est possible. Mais toi, tu vas vivre. Pour te souvenir. Et ce n'est pas fini.
Il laissa tomber l'arme à terre, dans la flaque formée par le sang de Connor. Arben s'approcha de Maureen avec nonchalance et, quand il fut tout près d'elle, il lui assena une gifle qui la fit basculer en arrière. Elle fut étonnée de ne ressentir aucune douleur, comme si toute souffrance en elle avait été absorbée par la mort de celui qu'elle avait tant aimé et qui gisait désormais dans une mare de sang. L'homme derrière elle la releva sans ménagement pour lui faire subir de nouveau la fureur de son chef. Gallani ne lui concéda même pas un poing fermé. Il continua de la gifler à s'en couvrir les mains de sang. Et d'un coup, la douleur réintégra le corps de Maureen. Ses jambes étaient sur le point de céder, une substance chaude et visqueuse recouvrait ses yeux tuméfiés et colorait ses larmes. Arben Gallani fit alors un signe du menton à l'homme qui maintenait Maureen. Celui-ci la laissa glisser par terre et s'agenouilla pour plaquer ses épaules au sol. Deux autres hommes vinrent lui prêter main-forte. Chacun immobilisa une jambe. Maureen ne pouvait plus faire le moindre mouvement. Arben sortit un couteau de sa poche et en fit jaillir la lame. Un rai de lumière lui conféra le même éclat que le diamant à son oreille. Il s'accroupit et découpa le pantalon de Maureen - bruit du couteau lacérant le tissu, air frais sur sa peau dénudée peu à peu. A travers le rideau de sang et de douleur qui obscurcissait par moments sa vision, elle vit l'homme se redresser entre ses jambes. Défaire la boucle de sa ceinture. Baisser la fermeture éclair avec un frottement de métal comme une épée tirée de son fourreau.
Arben s'allongea sur elle. Elle sentit le poids de son corps, ses mains qui la possédaient et l'écartelaient, puis la violence âpre et haineuse de la pénétration - une douleur rugueuse comme si du sable s'était insinué entre leurs corps. Maureen se réfugia dans le souvenir des belles choses qu'elle avait connues, en essayant d'oublier qu'elles appartenaient à un passé irrémédiablement perdu. Puis elle laissa une douleur bien plus grande la rendre insensible à celle du viol physique, qui ne pouvait plus rien lui arracher qui ne fût déjà mort en elle. Alors que les heurts dans son bas-ventre la secouaient et annihilaient, l'étrange boucle d'oreille en forme de croix se balançait à quelques centimètres de son visage, reflétant la lumière des phares, scintillant scintillant scintillant sein... Elle n'aurait pas à éprouver le dégoût de sentir la semence de son bourreau se répandre en elle car le répit de l'inconscience lui fut enfin concédé. Juste avant que les ténèbres s'abattissent sur toute chose, Maureen Martini eut le temps de réaliser combien il était douloureux de mourir.