Droit dans les yeux
Chapitre 41 · Quand le téléphone avait sonné, Jordan venait…
Quand le téléphone avait sonné, Jordan venait de refermer la porte de l'appartement. Il avait écouté Maureen avec la sensation électrisante que donne une nouvelle découverte, mais il s'était efforcé de la contenir et, dans la mesure du possible, de transmettre à cette femme un sentiment de sécurité qu'il n'était pas sûr d'éprouver lui-même. C'était bien le minimum, vu le prix que représentait pour Maureen chacun de ces contacts- ainsi qu'il les avait baptisés. Il remit le téléphone dans sa poche et regarda autour de lui. Lysa avait loué des meubles pour remplacer ceux qu'il avait confiés au garde-meubles. La maison avait l'air plus complète, habitée, et elle portait l'empreinte des goûts de Lysa - dans la limite des possibilités offertes par des objets de location. Des affiches colorées recouvraient les parois et, inaltérable, son parfum de vanille flottait dans l'air, figé dans le temps comme la tasse sur la table et le tee-shirt sur le dossier d'une chaise. La maison semblait attendre Lysa, sortie pour un rendez-vous rapide et allongée à présent dans un lit d'hôpital, reliée à la vie par un moniteur et des tubes enfilés dans ses veines. Dans un passé qui lui parut infiniment lointain, à l'endroit précis où il se tenait à présent, Jordan avait signé le reçu que lui tendait un homme vêtu d'un uniforme jaune, envieux de son sort.
Ils avaient parlé de voyages et de liberté.
Il aurait bien aimé que cet homme fût là, pour atténuer la déception qu'il ressentait, pour lui confirmer tristement que la liberté n'existait pas dans leur réalité, qu'elle n'était qu'une illusion de prestidigitateur, un mot qui revenait trop souvent dans les discours et pas assez dans la vie des gens. Jordan était rentré dans l'appartement pour y chercher une éventuelle police d'assurance de Lysa. Jusqu'à récemment, cette maison était la sienne, mais il s'y sentait désormais comme un intrus.
Pendant ses années dans la police, il avait effectué des dizaines de perquisitions, chacune étant nécessaire et justifiable en regard d'un objectif précis. C'était la première fois que le fait de violer l'intimité d'autrui le gênait, d'autant plus que Lysa avait barricadé la sienne, construisant tout autour un mur insonorisé afin de ne pas entendre le vacarme à l'extérieur. Et de pouvoir hurler à chaque fois qu'elle en avait besoin. Jordan se demanda où elle rangeait ses documents. Il décida de commencer par la chambre à coucher. Même si la pièce n'avait pas subi de changements radicaux, Jordan remarqua néanmoins quelques touches apportées ici et là par une main délicate - le nouveau couvre-Ut bleu ciel et les deux tapis de raphia assortis, les abat-jour soigneusement nettoyés qui semblaient neufs. Jordan s'efforça de ne pas se laisser distraire par la tranquillité lumineuse qui émanait de cette chambre et se concentra sur la raison de sa présence. D'habitude, quand il perquisitionnait au domicile d'un suspect, il partait du principe que ce qu'il cherchait était vraisemblablement dissimulé dans quelque cachette improbable. Mais dans le cas présent, il paraissait plus logique de commencer par les endroits évidents. Il ouvrit l'armoire en face du Ut et la chance lui sourit.
Sur la tablette du haut à gauche, à côté de plusieurs pulls légers, il trouva un épais porte-documents qui avait tout l'air d'être un Cartier. Il n'aurait su dire s'il s'agissait d'un original ou seulement d'une contrefaçon parfaite comme on en trouvait sur Canal Street, mais il avait bien d'autres préoccupations à ce moment-là.
Il s'assit sur le Ut et ouvrit le dossier.
Quantité de papiers étaient rangés avec soin à l'intérieur, exactement comme on pouvait s'y attendre de la part d'une femme comme Lysa. Jordan se rendit compte qu'il venait d'utiliser le mot « femme » et il se dit qu'après tout, aucune définition ne lui convenait mieux.
Bonne chance à toi et à cette pauvre femme... Il se rappela la phrase d'Annette quand, au moment de quitter le Saint Vincent, elle avait encore parlé de Lysa au féminin, même après avoir appris la vérité. Du moment que Lysa se sentait femme, alors il était juste que tout le monde la perçoive ainsi.
Il se mit à éplucher les documents un par un, sans les sortir entièrement et sans en regarder les détails, pour éviter de tomber dans un voyeurisme malsain.
Entre deux cartes d'anniversaire, il trouva une photo aux couleurs légèrement passées.
Malgré toutes ses bonnes intentions, il ne put s'empêcher de la sortir. Il la tenait délicatement entre deux doigts, comme si le moindre mouvement un peu trop brusque pouvait faire mal aux personnes qui étaient immortalisées dessus. Le cliché montrait un très joli garçon debout entre un homme et une femme aux vêtements austères, qui regardaient l'objectif avec une expression courroucée. En arrière-plan, on apercevait une construction blanche en bois peint, qui ressemblait fort à une église.
Jordan fouilla le reste du compartiment contenant la photo sans en trouver aucune autre. Enfermé dans ce rectangle de papier plastifié auquel le temps volait peu à peu ses couleurs, il y avait tout le passé d'un être humain. Il repensa à ce que Lysa lui avait confié au sujet de sa famille, assise à la table du restaurant flottant.
Quand je suis partie de la maison, j'ai vu la porte se refermer toute seule derrière moi, sans même que je l'effleure. A la lumière révélatrice du présent, on pouvait déjà déceler dans la beauté presque surnaturelle de ce garçon le début d'une histoire qui se conclurait avec le grincement d'une porte se refermant.
Il rangea la photo à sa place et se remit à feuilleter les papiers. Dans une pochette en plastique transparent, il trouva enfin la carte d'assuré social et un contrat d'assurance qui portaient le véritable nom de Lysa.
Quand il sortit la pochette du porte-documents, une enveloppe blanche tomba sur le couvre-lit. Le rabat n'était pas cacheté, juste replié à l'intérieur.
Jordan la ramassa et la retourna pour voir le recto. Une simple enveloppe blanche, sans rien d'écrit, identique à des millions d'autres enveloppes rangées dans les rayons ou dans les stocks de milliers de magasins sur tout le territoire américain. Et pourtant, Jordan l'ouvrit avec la peur au ventre. Il souleva le rabat lentement, écarta les bords et regarda à l'intérieur. Puis il renversa le contenu sur le lit. Sous ses yeux, posés sur le tissu bleu, il y avait quatre rectangles colorés. Tous avaient été coupés en deux en diagonale et recollés à l'aide de ruban adhésif. Les mains tremblantes, il les plaça côte à côte devant lui. Quatre chèques de banque, vingt-cinq mille dollars chacun, émis par la Chase Manhattan Bank, en tout point identiques au fragment trouvé dans la poche du défunt DeRay Lonard - nom de scène, Lord. À la différence que ceux-ci étaient établis à l'ordre d'Alexander Guerrero.
Dans un mouvement involontaire, Jordan se leva et fit un pas en arrière. Il avait blêmi et ne pouvait plus décoller ses yeux des bouts de papier alignés sur le lit. S'il avait jamais éprouvé de la surprise auparavant, ce qu'il ressentait en ce moment en était aussi éloigné que Pluton du Soleil.
Il glissa la main dans sa poche, sortit le téléphone et fit défiler les noms du répertoire jusqu'à celui de Burroni. Le détective répondit à la seconde sonnerie. — Bonjour James, c'est Jordan. — Salut. On m'a dit que tu as fait un feu d'artifice hier soir. — En effet. Un fils de pute que j'avais envoyé en prison a voulu se venger. Malheureusement, une personne qui n'avait rien à voir avec ça en a fait les frais.
— J'ai appris. Je suis désolé. Comment va-t-elle ? — État stationnaire. Pour l'instant, les médecins réservent le pronostic.
Jordan n'ajouta rien d'autre et Burroni en resta là. — James, je t'ai appelé parce que j'ai besoin d'un service. — Tout ce que tu voudras.
— Je vais te faxer la copie d'un morceau de chèque émis par la Chase Manhattan. Le nom du bénéficiaire n'est pas complet mais il s'agit de DeRay Lonard, le type qui m'a tiré dessus hier. Essaie de remonter au donneur d'ordre. — Compris, je m'en occupe.
Pour le moment, Jordan préférait garder pour lui les quatre chèques qu'il venait de découvrir parmi les affaires de Lysa. Il ne chercha même pas à inventer une justification pour lui-même. Il avait décidé, point.
— Autre chose ? fit Burroni.
— Non, rien.
— De mon côté, j'ai du nouveau sur Julius Whong. On est en train de déterrer des choses à son sujet que tu ne peux même pas imaginer. Peut-être que ton neveu avait la folie des génies, mais Whong est un vrai psychopathe, le genre qu'il faudrait enfermer à vie dans un asile. Il s'obstine à ne rien dire, imperturbable, mais nous avons réussi à découvrir quelques éléments pour le moins bizarres. Des coïncidences étonnantes. — Je t'écoute.
— Le 14 septembre 1993, dans une petite ville proche d'Albany qui s'appelle Troy, une banque locale a été cambriolée par quatre individus masqués. Ils ont délesté la Troy Savings Bank de presque trente mille dollars. Et devine ce qu'ils portaient sur le visage ?
— Laisse-moi deviner : des masques en plastique à l'effigie des Peanuts. Je parierais même sur Linus, Lucy, Snoopy et Pig Pen.
Burroni en resta coi.
— Jordan, si un jour tu es tenté par la chirurgie esthétique et si tu acceptes de te balader avec ma tronche, je te céderai volontiers ma place dans la police. Se passer d'un talent pareil, c'est vraiment du gâchis. Mais ce n'est pas tout. — A ton tour de m'étonner.
— Je vais essayer. Entre autres choses, nous avons quadrillé les environs de Poughkeepsie, sur un rayon d'environ dix kilomètres. Le propriétaire d'un pub a reconnu Julius Whong sur les photos. Il se souvenait de lui à cause d'une discussion très animée que Whong aurait eue dans ce bar une dizaine de jours après le braquage, avec trois autres personnes - deux hommes et une femme. Si la dispute n'a pas dégénéré en rixe, c'est uniquement parce que le propriétaire les a chassés en les menaçant avec une batte de baseball. Et il a ajouté que l'un des deux autres hommes était certainement ton neveu. — Donc, en plus de tous les indices qui crucifient Whong, ce braquage pourrait bien être la piste qui nous manquait pour arriver au mobile. Tu es un vrai génie, James. — S'il y a un génie, ce n'est pas moi. J'aimerais bien avoir autant d'hommes à disposition sur toutes mes enquêtes. Je te garantis qu'au bout d'un mois, le pire criminel de toute la ville serait un gamin qui se cure le nez.
— Ça, je veux bien le croire. Dommage que ce ne soit qu'un doux rêve.
— Des rêves, toujours des rêves, oui. Mais malgré mes problèmes, je n'envie vraiment pas ton frère ou César Whong. Tu vois ce que je veux dire, pas vrai ?
Jordan comprenait parfaitement. Dans sa tête, il visualisa l'image de Burroni qui ajustait la casquette sur la tête de son fils.
Bye, champion...
Tout en parlant avec Burroni, Jordan s'était déplacé vers le séjour, où la réception était meilleure. Par la fenêtre, il vit un taxi s'arrêter le long du trottoir. Quelques secondes plus tard, Maureen en sortit et leva les yeux vers le haut pour regarder l'immeuble à travers ses lunettes noires. Jordan se pencha au dehors pour lui indiquer l'étage. Puis il alla lui ouvrir la porte. — James, je dois te laisser maintenant. Tiens-moi au courant pour la suite.
— D'accord, à bientôt.
Jordan raccrocha. En ouvrant la porte d'entrée, il entendit le ronronnement de l'ascenseur. Peu après, Maureen émergea par les portes automatiques, comme si elle venait de se matérialiser dans la cabine.
Jordan s'écarta pour la laisser entrer. Elle marchait avec les épaules légèrement rentrées et on devinait qu'il y avait derrière les verres foncés des yeux fatigués de voir ce qu'ils étaient contraints de voir.
Jordan lui sourit, plus par solidarité que par simple politesse. — Bienvenue. Je te dirais bien bonjour, mais je doute que ta journée ait été très bonne.
— En effet. Mais essayons de faire en sorte qu'elle soit utile, au moins.
Jordan l'invita à s'installer sur le canapé. — Mets-toi à l'aise et raconte-moi. Il devina que Maureen n'attendait rien d'autre que la possibilité de se débarrasser d'un poids qu'elle avait supporté seule jusque-là et qu'elle ne pouvait partager qu'avec lui. A peine assise sur le divan, elle commença sans attendre à décrire les nouveaux fragments de cette vie qui appartenait à un autre. Jordan était resté debout et l’écoutait en silence. Maureen gardait les yeux baissés en parlant et elle ne vit pas ses réactions au fur et à mesure qu'elle progressait dans le récit. Quand elle eut fini, il alla s'asseoir à côté d'elle et lui prit la main. Il essaya de lui transmettre son excitation, à la fois comme source d'énergie et comme rempart contre la peur. — Maureen, je viens de parler avec Burroni au téléphone et ce qu'il m'a dit concorde parfaitement avec ce que tu viens de décrire. Ce que tu as vu, c'est un braquage en règle perpétré par mon neveu, Julius Whong, Chandelle Stuart et Alistair Campbell. La seule chose qu'il nous reste à découvrir, c'est l'identité de cette femme ligotée. Si les quatre de Vassar portaient les mêmes vêtements dans tes deux visions, la femme noire est sûrement liée à l'homicide que tu as vu l'autre fois. Et si Julius Whong est coupable d'attaque à main armée et d'un quatrième meurtre, je veux les ajouter à la liste de ses crimes.
Maureen retira ses lunettes pour regarder Jordan dans les yeux, bien que la lumière la gênât.
— Voilà qui va entraîner une complication supplémentaire dans ma vie, dit-elle.
— Comment ça ?
Il aurait préféré ne pas voir cette grimace sur le visage de Maureen Martini.
— César Whong vient d'engager Mary Ann Levallier pour la défense de son fils. Et cette femme, au cas où tu l'aurais oublié, se trouve être ma mère.
Jordan lui sourit à nouveau avec la même complicité. — Quand mon frère l'apprendra, ça entraînera quelques complications dans sa vie aussi. Remarque, je parie qu'il est déjà au courant. Mais nous n'allons pas tarder à en être sûrs. — Qu'est-ce que tu comptes faire ? Jordan se mit debout et tendit la main à Maureen pour l'aider à se lever.
— Christopher est à Gracie Mansion en ce moment. Et c'est justement là que nous allons.