Droit dans les yeux
Chapitre 49 · Jordan roula sous les arbres et les…
Jordan roula sous les arbres et les réverbères jaunes de Henry Street jusqu'à rejoindre la maison qu'il cherchait. Juste après être sorti du Stuart Building, il avait allumé son téléphone. Quelques secondes plus tard, un signal sonore lui avait indiqué la présence d'un message sur son répondeur. Maureen. Sans rien savoir des progrès de Jordan, elle était parvenue à la même conclusion que lui. Et elle s'apprêtait à rendre visite à Roscoe. Ce message avait certes chassé les dernières incertitudes de Jordan, mais il lui avait surtout glacé le sang : Maureen avait l'intention de se confronter à Roscoe toute seule. Il s'en voulut terriblement d'avoir éteint son téléphone. Jordan représentait le seul repère pour Maureen, la seule personne à laquelle confier les images qui lui arrivaient par cette voie mystérieuse. N'ayant pu le joindre, elle avait décidé malgré tout de suivre son instinct.
D'une certaine manière, Jordan la comprenait, mais cela ne l'empêchait pas d'être inquiet. Il avait sauté sur sa moto et couvert la distance entre le Stuart Building et la maison de Roscoe en un temps record, redoutant tout le long de croiser une voiture de patrouille.
Il coupa le moteur, descendit et recula de l'autre côté de la rue pour avoir une vue d'ensemble de la construction massive à l'angle de Pierrepoint Street. Cette portion de la rue était plongée dans l'obscurité et, dans l'ombre projetée par les lumières de l'avenue, Jordan trouva la maison inquiétante, maléfique, vénéneuse.
De l'extérieur, elle semblait déserte.
Les cadres noirs des fenêtres se découpaient sur la façade. Mis à part la lueur orangée qui filtrait par le verre de la porte d'entrée, Jordan ne vit aucun signe d'une éventuelle présence humaine.
Ce qui pouvait être un bon présage - ou un très mauvais. Il fit le tour de la maison. La partie arrière était bordée d'un haut mur d'enceinte, fait avec les mêmes briques rouges que l'habitation. A en croire les cimes des arbres qui s'élevaient au-dessus, un jardin occupait tout le terrain. Après une estimation rapide de la hauteur, Jordan se rendit à l'évidence : il ne pourrait jamais escalader le mur, même en prenant appui sur sa moto.
Quelques mètres plus loin, cependant, un édifice de trois étages en cours de restauration jouxtait la propriété de Roscoe. Une palissade délimitait l'aire du chantier. Jordan leva les yeux sur les échafaudages et les protections. Et il prit sa décision, optant pour la seule voie qui lui paraissait empruntable. Sans grande difficulté, il réussit à se glisser à travers un interstice dans la clôture. Les travaux étant encore peu avancés, aucune précaution n'avait été prise pour éviter d'éventuelles intrusions. Jordan s'avança dans le rez-de-chaussée de la construction quasiment dépourvue de murs et partiellement illuminée par l'éclairage de la rue.
Il flottait dans l'air l'odeur des briques et du ciment, et cette atmosphère rugueuse et provisoire des bâtiments en devenir. Jordan repéra les escaliers - en ciment brut et sans balustrades- et monta au premier étage. Arrivé sur le palier, il trébucha sur un récipient en plastique sombre à peine visible dans l'obscurité, abandonné là par quelque ouvrier. Les outils qu'il contenait se renversèrent dans un fracas métallique qui, dans un tel silence, résonna plus fort que le choc frontal entre deux semi-remorques.
Jordan se figea et retint son souffle, les mâchoires serrées à cause d'une douleur lancinante au tibia. Il tendit l’oreille car le bruit avait peut-être alerté quelqu'un.
Aucun signe de vie.
Il se détendit et, du haut de son perchoir, il observa la petite portion du jardin de Roscoe visible malgré le mur d'enceinte et les arbres. A travers les feuillages, il lui sembla apercevoir le reflet d'une surface vitrée, mais il ne pouvait rien distinguer d'autre.
Jordan promena son regard autour de lui. Sur sa gauche, il vit un amas de larges planches de bois, probablement destinées à consolider les échafaudages aux étages supérieurs. Il en prit une, la souleva et, s'aidant de la balustrade métallique pour l'équilibrer, la fit glisser jusqu'au bord du mur. Il s'assura ensuite qu'elle était bien stable, puis alla chercher une autre planche qu'il cala à son tour pour la superposer à la première, en espérant qu'elle serait assez longue pour l'usage qu'il lui réservait.
Il fouilla parmi les outils renversés sur le plancher et y trouva ce qu'il cherchait : un pied-de-biche assez robuste pour désolidariser des poutres clouées dans du béton armé. Il l'introduisit sous sa ceinture.
Il retourna devant le pont improvisé et posa un pied dessus, en se tenant prudemment à l'un des tubes de l'échafaudage. Puis il lâcha prise et fit le premier pas sur la planche branlante. Aux dernières nouvelles, il n'était pas sujet au vertige. Il espéra que sa peur du vide n'allait pas choisir ce moment-là pour se révéler.
S'efforçant de regarder droit devant, il posa un pied après l'autre sur la passerelle, tel un équilibriste avec du sable et des sacs de ciment en guise de filet de sécurité, et rejoignit bientôt l'autre côté. Il se rendit compte qu'il avait retenu son souffle pendant toute la traversée et laissa échapper un long soupir de soulagement. Il s'assit à califourchon et, serrant les genoux de part et d'autre du mur pour se stabiliser, il fit glisser la seconde planche jusqu'au sol. À cause de l'effort qu'il dut fournir, son sang se mit à battre violemment à ses tempes. Il s'arrêta quelques instants pour respirer et surmonter un léger étourdissement.
Il vérifia comme il pouvait que la planche était solidement appuyée contre le mur. Il avait l'intention de s'en servir comme glissoire, s'allongeant dessus et se coulant peu à peu jusqu'à terre à la force des bras.
Malheureusement, quand il mit son projet à exécution, l'appui se révéla moins stable que prévu. Il s'était à peine allongé sur son toboggan de fortune que l'extrémité posée par terre dérapa d'un coup vers l'avant. Il chercha instinctivement à se rattraper au mur mais sa main gauche ripa sur les briques recouvertes de mousse et il resta accroché d'une seule main. La chute infligea à son corps une violente torsion et Jordan entendit nettement le craquement de l'articulation qui cédait tandis que son épaule se déboîtait. La douleur aiguë lui fit lâcher prise. Un laurier freina sa dégringolade mais l'envoya rouler en avant, ce qui ne fit que décupler les élancements de son épaule luxée, comme si on l'avait lardée de coups de poignard.
Il se retrouva étalé par terre, haletant. Allongé sur le côté, il attendit que la souffrance devienne tolérable puis essaya de s'asseoir.
La luminosité avait sensiblement diminué. Le feuillage des arbres et le mur faisaient écran contre l'éclairage des réverbères. Il fallut quelques minutes aux yeux de Jordan pour s'ajuster à l'obscurité. Quand il réussit enfin à deviner les formes alentour, il se leva et chercha un tronc d'arbre contre lequel réduire sa luxation. Il s'appuya à l'écorce rugueuse d'un érable et la frappa d'un coup sec de l'épaule pour remettre l'os à sa place. Il fut traversé par un spasme qui le mit au supphce et faillit lui faire perdre connaissance. Il palpa la zone lésée avec la main gauche. L'agression de Lord et ses hommes avait déjà fragilisé ses ligaments et la manœuvre de Jordan n'avait pas eu l'effet escompté. Il continuait d'avoir très mal et l'épaule n'était pas rentrée dans son axe, ce qui réduisait presque à zéro la mobilité de son bras droit.
Jordan inspira profondément et essaya de ne pas trop y penser. Maureen se trouvait peut-être en danger quelque part dans cette maison, il n'avait pas le temps de se plaindre. Il se concentra de nouveau sur les environs. De l'autre côté du jardin, il aperçut la verrière qu'il avait cru deviner de l'extérieur. Il se fraya précautionneusement un chemin sur le terrain inégal et, quand il se fut suffisamment approché, il remarqua que la véranda s'étendait sur toute la longueur du jardin et sur un tiers de sa largeur, formant une sorte de jardin d'hiver. Dans la lumière incertaine, il entrevoyait en transparence les formes des plantes et de quelques meubles en rotin. La verrière communiquait avec l'intérieur de la maison par trois portes-fenêtres, dont l'une était faiblement éclairée. Jordan se plaça juste devant pour essayer de voir au-delà du seuil. Un couloir s'enfonçait dans l'habitation ; au milieu, une ouverture sur la paroi de droite projetait un rectangle lumineux sur le plancher ; tout au fond, l'éclairage de la pièce suivante révélait une ouverture encadrée par des rideaux.
Jordan empoigna le pied-de-biche de sa seule main valide et, avec difficulté à cause de son bras droit inutilisable, il l'inséra entre les deux montants en bois de la porte couhssante. Un coup sec et peu bruyant. Les deux vitres glissèrent aisément sur les rails bien huilés et Jordan entra.
Il traversa la véranda en prenant garde à ne pas trébucher et arriva devant la porte-fenêtre qui donnait sur le couloir. Avant de la forcer, cependant, il essaye à tout hasard de tourner la poignée et, à sa grande surprise, la serrure n'était pas verrouillée.
Il franchit le seuil et s'engagea dans le repaire du meurtrier. Arrivé à côté de la première source lumineuse, il s'arrêta et découvrit une porte qui donnait sur un escalier en spirale. En voyant le blindage et le mécanisme d'ouverture à reconnaissance d'empreintes digitales, Jordan songea que la cave devait contenir plus que quelques bouteilles de bon vin. Il descendit la première marche et quelque chose se brisa sous sa semelle avec un craquement sec.
Il souleva le pied et aperçut une paire de lunettes de soleil. Quand il s'accroupit pour ramasser les débris, son épaule se rappela à son bon souvenir avec un nouvel élancement de douleur. Bien que les verres fussent brisés, Jordan reconnut immédiatement la monture.
C'étaient les lunettes de Maureen.
Le fait que la maison soit vide pouvait être un bon comme un mauvais présage - mais ces lunettes, elles, ne laissaient rien augurer de positif.
Dans le silence, il crut entendre des voix provenant du sous-sol. Il commença à descendre avec précautions en balançant son poids sur le côté pour éviter des contrecoups douloureux à son épaule, qu'il essayait de stabiliser au mieux avec son bras valide. Il atteignit un premier palier puis, sur la droite, une seconde rampe d'escaliers.
Les voix devenaient de plus en plus fortes, même si elles restaient trop confuses pour que Jordan comprenne ce qu'elles disaient.
Jamais autant qu'à cet instant il n'avait souhaité avoir un pistolet. Que ce soit à l'Académie de police ou pendant ses années de service, il n'avait jamais été un fanatique des armes à feu. S'il visait plutôt bien, c'était par instinct et certainement pas grâce à un entraînement assidu : il ne pratiquait le tir à la cible que le minimum d'heures nécessaire pour atteindre le quota obligatoire.
Mais à présent, il aurait payé à prix d'or le calibre .38 qu'il avait rendu avec son insigne. Il reprit sa descente et chaque marche le rapprochait des voix. Bientôt, le bourdonnement sonore devint assez clair pour que Jordan puisse y discerner deux timbres distincts, l'un masculin et l'autre féminin. Il arriva enfin au bas des escaliers et remercia les semelles silencieuses de ses Reebok.
Les voix étaient désormais facilement reconnais-sablés. L'une appartenait à Maureen, l'autre à cet homme qu'il n'avait rencontré qu'une fois mais dont il se souvenait très bien. Les bribes de conversation venaient d'une porte grande ouverte sur une coursive légèrement surélevée par rapport au plancher. La partie du sous-sol que Jordan voyait depuis son point d'observation ressemblait à une sorte de laboratoire. Sur la paroi face à lui étaient accrochés de nombreux appareils et instruments qui lui rappelèrent le QG de la Police scientifique. Jordan se plaqua contre le mur et avança la tête pour repérer les lieux. Et la scène qu'il découvrit ne lui plut pas du tout. A l'autre extrémité de l'énorme pièce, au-delà d'un plan de travail qui en occupait le centre, Maureen était assise sur une chaise, les bras immobilisés dans le dos, le visage tourné vers lui.
De dos, il reconnut la silhouette de l'homme qu'il avait vu traverser le hall du Stuart Building et gagner prudemment la sortie après avoir assassiné Chandelle Stuart. Mais il y avait deux différences cruciales : il était présent en chair et en os, et il avait un pistolet braqué sur la poitrine de Maureen.