Droit dans les yeux
Chapitre 15 · Chandelle Stuart bondit sur ses pieds. Ses…
Chandelle Stuart bondit sur ses pieds. Ses cheveux noirs tombèrent en désordre sur son visage déformé par la colère. L'élégante robe Versace se retroussa juste assez sur ses jambes longues et minces pour laisser entrevoir aux deux hommes une bande de peau claire au-dessus des bas autofixants.
— Merde, mais vous vous foutez de ma gueule, bordel de Dieu ! Elle parlait du ton hautain et méprisant de qui est habitué à commander sans avoir jamais dû en gagner le droit. Elle toisa un instant ses interlocuteurs, puis leur tourna le dos et saisit d'un geste vif le paquet de cigarettes posé derrière elle. Elle en alluma une, actionnant son briquet rageusement, comme si elle voulait incendier le monde entier. Elle fit quelques pas vers la baie vitrée qui s'ouvrait sur la terrasse et contempla Central Park, dévorant sa cigarette, dévorée par sa fureur.
Dans le ciel, les nuages annonciateurs d'un orage d'été s'amoncelaient méthodiquement pour avaler jusqu'au dernier rayon de soleil. L'avocat Jason Mclvory se tourna vers Robert Orlik, l'autre moitié de Mclvory, Orlik & Partners. Leur cabinet spécialisé en gestion patrimoniale était installé dans un immeuble prestigieux du centre-ville, face à Battery Parle. Ils échangèrent un regard entendu : tous deux étaient habitués depuis des années aux caprices et à la grossièreté de leur cliente.
Et ils ne comptaient plus les supporter bien longtemps. Mais pour le moment, ils se contentèrent de se redresser sur le canapé, en attendant patiemment que cette énième crise de nerfs se tasse. Mclvory croisa les jambes, et si Chandelle Stuart s'était retournée à ce moment-là, elle aurait surpris un léger sourire de satisfaction sur son visage à la Anthony Hopkins, cheveux blancs coiffés vers l'arrière, moustache fine et soignée. Puis l'avocat estima lui avoir laissé suffisamment de temps pour se reprendre, et il continua l'exposé que l'avalanche d'obscénités hystériques avait interrompu. — Nous sommes on ne peut plus sérieux, mademoiselle Stuart. Vous êtes ruinée. Ou presque.
Chandelle se retourna, semblable à une furie. Ses cheveux battaient autour de son visage, menaçants comme un drapeau pirate dans le vent. — Comment c'est possible, espèces d'abrutis ? Mclvory désigna l'attaché-case en cuir posé à ses pieds, appuyé contre une table basse en cristal qui coûtait plusieurs centaines de dollars par centimètre. Chandelle Stuart était trop enflammée pour saisir l'intransigeance et l'indifférence glacée qu'il y avait dans le geste de son avocat. — L'intégralité des comptes rendus est là-dedans. Les ordres pour chaque opération portent tous votre signature, et si vous vous rappelez bien, nous vous avons demandé à plusieurs reprises de signer des décharges pour certains... comment dire... investissements peu orthodoxes d'un point de vue financier.
Chandelle Stuart écrasa la cigarette dans le cendrier avec une hargne qu'elle aurait bien dirigée contre les deux hommes. Elle siffla comme un serpent mystificateur pris à son propre jeu.
— Qu'est-ce qui me dit que c'est pas vous qui m'avez escroquée pendant toutes ces années ?
Robert Orlik, qui n'avait jusque-là pas pipé mot, décida d'intervenir. Sa voix ressemblait singulièrement à celle de son partenaire, comme si tant d'années de collaboration les avaient fondus l'un dans l'autre. — Mademoiselle, au nom de l'amitié qui me hait à feu votre père, je vais faire semblant de ne pas avoir entendu ce que vous venez de sous-entendre. Pendant des années, je me suis efforcé de tolérer votre attitude capricieuse et votre vocabulaire pittoresque de reine du rodéo. Mais je ne suis pas - nous ne sommes pas disposés à tolérer la moindre insinuation sur la correction et l'honnêteté de notre façon d'opérer. Ceci étant dit, par souci de clarification - autant pour vous que pour nous-mêmes -, permettez-moi de faire un pas en arrière pour vous résumer les faits. Lorsque feu votre père, Avedon Lee Stuart, est décédé il y a sept ans, il vous a légué un patrimoine composé de biens immobiliers, de portefeuilles d'actions et obligations, et de liquidités dont la valeur globale atteignait environ cinq cents millions de dollars... La femme l'interrompit avec la fougue d'un prêtre qui surprend l'une de ses brebis en train de blasphémer - et avec la rancœur de la brebis en question.
— On avait des dizaines de milliards de dollars et ce fils de pute les a dilapidés Dieu sait où avec ses conneries.
— Je me vois dans l'obligation de vous contredire. Des milliards, il y en avait cinq, pour être précis. Et cet argent n'a pas été dilapidé, comme vous dites. Votre père a simplement consacré la plus grande partie de votre patrimoine familial à un ensemble de fondations caritatives, afin de garantir la pérennité du nom des Stuart tout en l'associant à un souvenir positif.
— Et par un heureux hasard, vous avez été nommés administrateurs du patrimoine en question.
Elle avait prononcé ces mots d'une voix basse, avec une apparente douceur, pour les rendre plus mordants et allusifs. Mais elle ne parvint qu'à être mielleuse et le sous-entendu tomba à plat. Il y avait dans les yeux de Robert Orlik l'acuité du professionnel ; si Chandelle Stuart voulait tenter sa chance au jeu, elle s'était assise à la mauvaise table.
— Notre rôle de fiduciaires est un aspect de la question qui ne vous concerne en rien. Tout comme la raison pour laquelle votre père a choisi de ne vous laisser qu'une portion de l'héritage : nous-mêmes, nous l'ignorons et il ne nous appartient pas d'en juger le bien-fondé.
— La charité et le nom des Stuart, quelles foutaises ! Ce foutu mégalo a fait ça parce qu'il me détestait, c'est tout. Ce sac à merde m'a toujours détestée.
Si c'était le cas, impossible de lui donner tort. Étonnant qu'il ne t'ait pas étranglée dans ton berceau, connasse !
Le visage de Robert Orlik, avocat chevronné aussi impassible qu'un champion de poker, ne laissa rien paraître de ces pensées plutôt conformes au langage habituel de sa cliente. Il les rangea entre les cloisons insonorisées qui délimitaient le cadre général de sa vie, et en particulier de son travail au cabinet. La gestion des legs testamentaires du défunt et des activités personnelles de Chandelle Stuart avaient représenté un nombre conséquent d'heures facturées, qui pesaient lourdement dans le bilan annuel de Mclvory, Orlik & Partners. Maintenant que la gabelle représentée par la demoiselle assise face à eux se trouvait d'un coup réduite à zéro, leur disponibilité et leur seuil de tolérance avaient radicalement dégringolé. — Si un héritage de cinq cents millions de dollars est synonyme de haine, j'aurais aimé que mon père fût animé des mêmes sentiments à mon égard.
Il se pencha et sortit un dossier volumineux de la mallette. Il le posa avec précaution sur le plan de cristal, comme si son poids risquait de le fêler.
— Quoi qu'il en soit, voici le compte rendu détaillé de toutes vos activités pendant ces années, et des conséquences de certains choix personnels.
— Tout est de votre faute. Vous auriez dû me conseiller. — Et nous l'avons fait. Permettez-moi de vous rappeler que vous avez toujours refusé de nous écouter. Votre société de production cinématographique et théâtrale...
Succédant à la surexcitation de la colère, la sombre réalité des faits semblait avoir teint de gris la pâleur coutumière de son visage. La peau de Chandelle Stuart était celle d'une vieille femme. Elle eut néanmoins un dernier sursaut altier, un accès de superbe presque pathétique. — J'ai étudié la réalisation. Je m'y connais, en cinéma. Il n'y a rien de mal à produire des films.
— Il n'y a effectivement aucun mal à investir de l'argent dans la production de films. Simplement, il faut garder une chose à l'esprit : si lesdits films rapportent suffisamment d'argent pour dégager des bénéfices raisonnables, cela devient un travail. Dans le cas contraire, cela reste un hobby - très onéreux qui plus est. Et dans votre cas, beaucoup trop.
— Qu'est-ce qui vous permet de parler d'art ? Qu'est-ce que vous y comprenez ?
— Pas grand-chose, je l'admets. Mais mon métier, c'est les chiffres - et les chiffres, je les comprends.
Il saisit le dossier, l'ouvrit sur ses genoux et commença à le feuilleter. Après avoir trouvé la page qu'il cherchait, il chaussa une paire de lunettes cerclées d'or.
Ils en étaient au règlement de comptes final - au propre comme au figuré.
— Voici. Prenons un exemple parmi d'autres. Le roman du dénommé Levine. Vous avez dépensé quatre millions de dollars pour arracher les droits à Universal, qui n'était d'ailleurs que superficiellement intéressé par leur acquisition. L'agent de Levine a fait monter les enchères et vous avez fini par payer une fortune quelque chose que vous auriez pu acheter pour deux cent mille dollars. Je vous rappelle que nous vous avions conseillé d'attendre patiemment en bronzant sur votre terrasse. Au lieu de quoi, vous avez plongé de ladite terrasse la tête la première. — C'était un roman époustouflant. Je ne pouvais pas risquer qu'il me file entre les doigts.
— Et il ne vous a pas échappé, félicitations. Le problème, c'est qu'avec une telle somme, vous auriez pu acheter tous les romans que Levine aurait jamais écrits. Passons au film que vous en avez tiré. Voulez-vous qu'on parle de ça, aussi ?
— Le film était une pure merveille. À l'avant-première de Los Angeles, nous avons pris un vrai bain de foule.
— Et au box-office, c'a été un vrai bain de sang. Un budget de cent cinquante millions de dollars pour dix-huit millions de recettes, si je ne m'abuse. Mais vous préférez peut-être qu'on parle de Clowns, le spectacle musical censé être le nouveau Cats ? Plusieurs dizaines de millions, et pas une seule représentation. Écrit et mis en scène par vous, avec des chansons composées par un pianiste de cabaret rencontré pendant une croisière.
— Cet homme était un génie !
L'avocat eut un geste de dédain pour signifier que sa cliente avait perdu voix au chapitre.
— Si c'est le cas, alors vous seule l'avez compris. Le reste du monde s'obstine à le cantonner sur un bateau.
Orlik referma le dossier, le reposa sur la table basse. — Il me semble inutile de continuer. Les épisodes analogues ne manquent pas. Et ils sont encore moins anodins que rares. Tout est documenté dans ces pages, noir sur blanc, à la libre disposition de tout expert que vous souhaiteriez consulter.
Chandelle accusa un instant de confusion qui lui conféra brièvement l'apparence d'un être humain. Elle rentra les épaules, vaincue, humiliée et enfin consciente des conséquences de ses marottes. — Combien me reste-t-il ?
Mclvory reprit la direction des opérations.
— Après solde des arriérés d'impôts et remboursement des prêts bancaires, si on vend toutes les oeuvres d'art que vous possédez... il vous restera cet appartement et, disons, dans les deux cent mille dollars. Mais à la lumière des faits évoqués, je crois pouvoir affirmer que vous n'avez plus les moyens de vous offrir cette maison.
Les nerfs de Chandelle Stuart lâchèrent définitivement. Le visage cramoisi, elle voulait hurler le plus fort possible mais ne put que protester d'une voix étranglée.
— Ici, c'est chez moi. C'est le Stuart Building, le domaine de ma famille. Je ne peux pas m'en aller d'ici. Je ne partirai jamais, compris ? Jamais ! Mclvory eut peur qu'elle se déchire les cordes vocales. Son hurlement hystérique était si aigu qu'il confinait aux ultrasons. L'avocat consulta sa Rolex pour ne pas avoir à affronter son regard injecté de sang. — Nous, par contre, nous allons partir. Vous avez besoin de rester seule pour réfléchir à la situation. Bonsoir, mademoiselle Stuart. Les deux hommes se levèrent. Maintenant qu'il s'était d'une certaine manière réalisé, leur vieux désir de gifler cette femme arrogante et présomptueuse laissait un arrière-goût amer. Ils ne se sentaient pas responsables de l'effondrement financier de leur cliente qui, malgré leurs conseils, avait saboté son propre navire avec une constance systématique. Mais le néant absolu qu'ils voyaient en elle les déconcertait. Même confrontée à la fin brutale de l'existence confortable qu'elle avait toujours connue, elle restait vide. Jason Mclvory et Robert Orlick se dirigèrent vers l'ascenseur qui s'ouvrait directement sur le salon. En les voyant de dos, Chandelle se sentit perdue. Sa rage devint angoisse et l'angoisse une chose visqueuse et gelée dans ses entrailles. Pour la première fois de sa vie, elle eut l'impression de ne plus dominer le monde : cette ombre envahissante qui s'étendait sur elle et en elle, c'était le monde qui menaçait de la broyer.
Elle fit quelques pas précipités et s'interposa entre les avocats et l'ascenseur. Elle s'agrippa au bras d'Orlik. Les deux hommes n'auraient jamais imaginé entendre un jour une voix suppliante sortir de la bouche de cette femme.
— Attendez. On peut sûrement en discuter. Demain, je passe chez vous, au cabinet, et je suis sûre qu'on va pouvoir tout arranger. Si on vend la maison d'Aspen, voire le ranch avec tous les terrains...
Malgré le détachement et l'indifférence que des années d'expérience avaient cultivés en lui, Robert Orlik ne fut pas loin de ressentir un début de compassion pour cette fille riche et gâtée, qui avait eu la chance de naître dans un paradis terrestre et la stupidité de le détruire de ses propres mains.
— Mademoiselle, vous n'avez plus ni maison à Aspen, ni ranch avec tous les terrains. Vous les avez vendus pour financer je ne sais plus quel film ou autre entreprise hasardeuse. Je ne sais pas comment vous le dire autrement, Chandelle : vous n'avez plus rien. La colère reprit le dessus et la tempête se déchaîna après ce bref passage dans l'oeil du cyclone.
— Tout est votre faute, bande de voleurs, fils de pute. Vous allez me le payer, sales raclures. Vous et tous les enculés de votre cabinet. Vous avez compris ? Je vais tous vous faire radier du barreau, vous allez finir en tôle !
Cette nouvelle explosion fit fondre comme neige au soleil l'once de compassion qui subsistait peut-être au fond d'eux. Le moindre sentiment humain que Chandelle Stuart pouvait encore susciter s'envola sous le souffle du Grand Méchant Loup. La porte de l'ascenseur s'ouvrit enfin devant eux. Orlik entra le premier. Mclvory bloqua un instant le mécanisme de fermeture et se retourna vers cette femme qu'une fureur impuissante défigurait. — Il y a une chose que je voulais vous dire depuis des années. Vous n'êtes plus une petite fille, alors permettez-moi d'emprunter temporairement votre vocabulaire habituel. Son sourire était courtois et impeccable, sa voix ténue et fluide, comme il convenait à cette perfidie suave, gratifiante et si longuement mûrie. — Vous l'avez bien profond dans le cul, mademoiselle Stuart. Et pour être honnête, ce n'est même pas un beau cul. Chandelle Stuart en eut le souffle coupé. Ses lèvres formaient un O de stupeur parfaitement rond. Elle avait les yeux grands ouverts, comme si elle cherchait du regard les mots que sa bouche ne trouvait pas.
Alors que les portes se refermaient, la dernière chose que virent Jason Mclvory et Robert Orlik fut l'image d'une harpie qui se précipitait vers le grand piano à queue, cherchant désespérément quelque chose à leur balancer dessus.
Quand la cabine entama sa descente, aucun des deux hommes ne fit de commentaire. Ils se demandaient l'un comme l'autre quelle pouvait être la valeur du vase chinois dont Chandelle Stuart s'était emparé, et qui venait de se fracasser contre la ronce de noyer.