Droit dans les yeux
Chapitre 27 · Le taxi s'arrêta au fond du Cari…
Le taxi s'arrêta au fond du Cari Schurtz Park, à hauteur de Gracie Mansion. Après avoir réglé le prix de la course à un chauffeur enturbanné qui devait se nourrir exclusivement d'ail, Maureen sortit à l'air libre et emprunta le passage goudronné qui conduisait à la demeure officielle du maire de New York. Elle entendit sur sa gauche les cris des enfants qui s'amusaient. En bas du terrain de jeu se dressait la statue de Peter Pan, sur une placette qui avait servi de décor à une multitude de films. Elle se fit la réflexion que New York était finalement un énorme plateau de cinéma plein de lieux tellement vus et revu? que personne n'avait plus envie d'aller les découvrir par soi-même. Maureen se reposa sur un banc, désorientée par la sensation qu'une volonté inconnue s'imposait à elle et la poussait sur un parcours prédéfini. De l'extérieur, elle avait simplement l'air d'une belle femme qui profitait d'un moment de détente dans le parc, avant de reprendre le cours de sa journée. ^
Et c'était précisément ce que Maureen aurait pu être à ce moment-là. Une personne normale avec une vie normale, sans aucun souvenir - ou plutôt, sans souvenirs qui ne lui appartenaient pas. La veille, sa découverte l'avait d'abord bouleversée. Ces images violentes avaient surgi dans son esprit comme un appel lancé depuis un lieu inconnu. Ensuite, elle avait compris que le lieu en question était peut-être la scène d'un homicide.
Et la victime, c'était elle.
Encore, et encore, et encore.
Une première fois, à travers ses propres yeux ; et la seconde, à travers les yeux d'un autre, qui, dans un monde sans queue ni tête, étaient devenus les siens.
Maureen ôta ses lunettes et les posa à côté d'elle sur le banc, pour avoir le triste privilège de pleurer quelques larmes dans la chaleur réconfortante de ses mains. Quand elle avait vu le visage de l'homme assassiné et appris son identité, il lui avait fallu plusieurs minutes pour se dégager du carcan d'acier qui s'était refermé sur elle. Sa rationalité avait repris le dessus, elle s'y était agrippée comme à une ligne de vie tendue au-dessus d'un précipice.
Elle avait téléphoné au docteur Roscoe. Quand il avait décroché, sa voix lui avait procuré un sentiment de sécurité, telle une présence amicale dans une situation désespérée.
— Bonjour, Maureen. Quelque chose ne va pas ? Vous allez bien ? Elle avait immédiatement voulu dissiper l'anxiété du médecin. — Tout va bien. Aucun problème physique, si c'est ce que vous voulez dire. Je voulais simplement vous poser une question, si possible. — Bien sûr.
— Connaissez-vous l'identité du donneur ? Est-ce que vous savez à qui appartenaient les cornées que vous m'avez greffées ? Un instant de réflexion à l'autre bout du fil, que Maureen n'avait pas réussi à déchiffrer. Roscoe ignorait-il ce qu'elle voulait savoir, ou bien rechignait-il à le lui révéler ?
— Non. Quand un organe est disponible, on nous communique le génotype du donneur mais pas son identité. L'expiant est effectué ailleurs. Pour des raisons que vous pouvez comprendre aisément, l'opération est couverte par le secret médical. Maureen avait hésité. En tant que médecin, ce n'était sûrement pas la première fois que Roscoe devait répondre à une telle requête, d'un côté comme de l'autre - des patients qui voulaient connaître l'identité du donneur, des parents qui demandaient à savoir qui avait reçu les organes d'un proche pour se bercer dans l'illusion qu'une partie au moins de l'être aimé continuait de vivre.
— Maureen, je sais ce que vous ressentez. C'est compréhensible pour n'importe qui, et d'autant plus dans les circonstances qui ont été celles de votre transplantation. Mais ce n'est pas souhaitable. Vous ne devez penser à personne d'autre qu'à vous-même. Les souvenirs sont parfois des bêtes féroces. Mais il ne tient qu'à vous de les dompter peu à peu, jour après jour.
Maureen avait été tentée de lui parler de son expérience. La confidence aurait pu lui apporter un sentiment de délivrance passager, mais risquait surtout de la faire passer d'une cage à une autre - dont elle ne possédait pas la clef.
Ces eaux-là, elle devait y naviguer seule.
— Vous avez peut-être raison.
— J'ai sûrement raison. Ce n'est pas mon arrogance qui parle, simplement l'expérience. Relaxez-vous et acceptez ce que la vie pourra vous apporter dorénavant. Et si ça ne vous plaît pas, je suis convaincu que vous trouverez en vous la force de le changer. Elle avait remercié le docteur William Roscoe, la personne qui, sans le savoir, l'avait sauvée d'un cauchemar pour la livrer à un autre. Après avoir raccroché, elle avait parcouru la chambre du regard en se demandant à qui appartenait ce regard. Elle était retombée dans le même état d'esprit que la veille, quand elle attendait de savoir si elle allait recouvrer la vue ou pas.
Avec une différence.
Cette fois-ci, elle avait pu suivre par la fenêtre le parcours de la nuit qui s'étirait jusqu'à l'aube et elle n'avait pas rêvé - car elle n'avait pas dormi. Ses pensées étaient devenues une forêt impénétrable où chaque illusion d'avoir trouvé la sortie débouchait sur la déception d'avoir tourné en rond.
Et finalement, ce trop-plein d'irrationnel l'avait poussée à se raccrocher à la seule chose rationnelle qui lui restait : elle était officier de police et elle pouvait contribuer à résoudre une enquête criminelle. Même si elle ne savait pas encore comment. Ni avec qui.
Assise sur un banc devant Gracie Mansion, elle appréhendait la réaction de ses futurs interlocuteurs. Mais elle n'avait pas le choix : si elle voulait éviter de devenir folle pour de bon, une seule voie s'offrait à elle désormais. C'était la raison pour laquelle elle se trouvait là, assise sur un banc devant Gracie Mansion. Elle savait que le maire Marsalis connaissait bien Mary Ann Levallier. Elle comptait là-dessus et sur ses bons états de service en Italie pour contrebalancer l'énormité de ce qu'elle s'apprêtait à lui dire.
Si près du moment crucial, elle ne trouvait plus le courage de franchir le pas décisif.
Elle se demanda si un criminel ressentait la même chose au moment de se livrer à la police. Avant de se lever, elle remit ses lunettes pour se retrancher derrière la protection illusoire qu'elles offraient. Elle se dirigea enfin vers le portail, dressé devant elle tel un mur d'incertitude.