Droit dans les yeux
Chapitre 1 · Jerry Kho se laissa glisser jusqu'au sol.…
Jerry Kho se laissa glisser jusqu'au sol. À genoux sur l'énorme toile blanche fixée au plancher, il se concentra comme un artiste de cirque juste avant son numéro. Il plongea les mains dans le gros bidon de peinture rouge qu'il tenait entre ses jambes puis leva les bras au plafond, laissant la couleur dégouliner lentement. Tel un rituel païen destiné à draper l'humanité de couleurs sacrées, son geste semblait invoquer une entité supérieure. D'un mouvement fluide qui se voulait empreint de mysticisme, il étala la couleur sur son corps entièrement nu, n'épargnant que les zones autour du sexe, de la bouche et des yeux. Il abandonna ainsi peu à peu son corps d'homme pour adopter une identité rouge sang : celle d'une immense plaie béante, palpitante, douloureuse, sécrétant un poison auquel on ne pouvait survivre qu'en abdiquant purement et simplement sa nature humaine. Il regarda la femme debout face à lui. Elle aussi était nue, le corps recouvert d'un bleu de Chine intense.
Jerry unit ses mains à celles de la femme. Leurs paumes se collèrent dans un bruit étouffé de succion, liquide contre liquide, et les couleurs commencèrent à se fondre et à se contaminer. Lentement, il la fit s'agenouiller devant lui. Il ne se rappelait pas le nom de cette femme, créature indéfinissable tant par son âge que par son aspect physique. En temps normal, Jerry l'aurait jugée presque repoussante, mais elle était parfaite pour l'œuvre qu'il souhaitait composer. L'esprit embrumé par les drogues avalées ce soir-là, il trouvait même que le dégoût constituait une composante essentielle de son projet. Pendant qu'il regardait les seins flétris et avachis que même le voile de couleur échouait à embellir, son pénis commença à frémir. Pas à cause de la nudité de la femme, mais plutôt de l'excitation sexuelle qui accompagnait toujours la réalisation de ses œuvres. Il s'allongea. Son esprit se concentra sur la trace de couleur laissée par son corps sur la toile. Il allait composer un tableau gigantesque, unique, divisé en plusieurs panneaux de dimensions égales.
Pour Jerry Kho, l'art résultait surtout d'un heureux accident, d'un événement que l'artiste pouvait provoquer puis découvrir, mais jamais d'une création. L'acte créatif dépendait uniquement du hasard et du chaos. Et seules deux choses surgissaient du chaos pour y retourner tôt ou tard : le sexe et la drogue - nature et artifice. Jerry Kho, artiste cinglé. Ou du moins était-ce ainsi qu'il aimait à s'imaginer dans son narcissisme absolu, alors qu'il invitait d'un geste la femme sans nom à s'approcher. Elle vint sur lui en appuyant les mains de part et d'autre de son torse, les yeux mi-clos, la respiration légèrement haletante. Jerry sentit les cheveux barbouillés de peinture lui effleurer le nombril. Il saisit la tête de la femme et la guida vers son membre, désormais en pleine érection, dont la blancheur se détachait du reste du corps. La femme écarta les lèvres et sa bouche visqueuse enveloppa entièrement le sexe de Jerry.
Le regard du peintre ne voyait plus qu'une superposition de taches d'intensités différentes, reflétées par le miroir fixé au plafond. Les mouvements verticaux de la tête s'évanouissaient dans la perspective. Jerry les sentait sans parvenir à les voir. L'acte créatif l'exaltait - avec l'aide d'une quantité de drogues non négligeable. Il écarta les bras et pressa ses paumes ouvertes sur le tissu blanc, excité par les deux nouvelles traces de couleur sur la toile. Les jeux de miroir étaient un truc vieux comme le monde, déjà utilisé à une époque où l'on baptisait complaisamment « art » le travail pathétique du pinceau qui s'essouffle sur la toile. Velâzquez, Norman Rockwell et tant d'autres : protagonistes d'un passé qui sentait le moisi et la décomposition.
Pourquoi s'échiner à peindre un corps sur une toile quand le corps peut se peindre lui-même ? Et même, pourquoi gâcher un support quand la chair elle-même peut servir de toile ?
Il vit dans le miroir, et sentit sur sa peau, les mains de la femme sans nom remonter le long de ses hanches, sillons bleus sur un corps rouge. Quelques mots susurrés lui parvinrent à travers le miroir. — Oh, Jerry, je suis tellement...
— Chut...
Il la fit taire d'un doigt posé sur ses lèvres et se redressa pour la regarder. Son doigt lui avait laissé un trait rouge sur la bouche. Rouge sur rouge à lèvres. Sang et vanité. L'écroulement et la destruction de tous les mythes modernes, jusqu'au dernier. Sa voix flotta tel un murmure dans la lumière diffuse du loft, que modulait une série d'écrans de télévision muets reliés les uns aux autres, semblables à un totem imposant. Programmés par ordinateur, ils diffusaient en séquence des mélanges de couleurs aléatoires et sans apparente continuité. De temps en temps seulement, le délire chromatique disparaissait dans un fondu qui réduisait l'image à des fragments dispersés puis recomposés en clichés reconnaissables. Défilait alors une chronique photographique des épisodes les plus meurtriers de l'histoire humaine : le champignon atomique sur Hiroshima, les horreurs de l'Holocauste, les eaux d'un fleuve charriant les cadavres du génocide rwandais. Des images pornographiques illustrant les pratiques les plus extrêmes venaient s'intercaler entre chaque scène.
— Maintenant, silence. Je ne peux pas parler. Je ne dois pas parler. Jerry s'allongea de nouveau et obligea la femme à s'étendre près de lui. Il lui indiqua leurs reflets dans le miroir au plafond. — À présent, je dois réfléchir. Je dois voir... Jerry Kho sentit que l'émotion et l'excitation de la femme l'enveloppaient comme une aura. Dans un seul mouvement brusque, il se retourna, lui écarta les cuisses et la pénétra. Dans son emportement, il renversa le bidon de peinture rouge posé à côté d'eux. La couleur s'étala sur la toile pour y dessiner une bouche grande ouverte de stupeur.
La femme allongée voyait la tache s'élargir comme si c'était son propre sang qui s'écoulait de son corps. Elle comprit alors qu'elle participait pleinement à la vocation quasi liturgique de cette union. En proie au désir, elle poussait des gémissements de plus en plus lourds au rythme des coups de reins de Jerry. Leurs corps étaient enlacés dans un ballet frénétique qui se peignait sur la toile tel un graffiti, en quête effrénée d'une satisfaction que, pourtant, ils se refusaient. La femme anonyme l'ignorait, mais Jerry méprisait ce genre de soubresauts pathétiques. Quelqu'un avait comparé le sexe au battement d'ailes d'un papillon sur la soie. Mais Jerry était convaincu de son inutilité, comme il était convaincu que chaque artiste portait en lui les germes de son propre anéantissement. L'art était bénédiction et Némésis.
Et tous les artistes, des ratés.
Peu importait le nombre de femmes qu'il avait baisées sur des toiles démesurées, peu importaient les mille pinceaux promenés sur mille canevas, peu importait la quantité de couleurs mélangées puis étalées : la plupart des peintres s'essoufflaient à la poursuite d'une œuvre à peine entrevue, qui apparaissait dans un éclair et s'évaporait aussitôt, remplacée par les images vulgaires que la réalité imposait au regard. On ne pouvait pas résumer l'humanité au cercle et au carré, car ces formes parfaites n'existaient pas - et l'humanité, encore moins. Dans un long soupir plaintif, ses doigts griffant la toile, la femme atteignit l'orgasme. La drogue et le sexe avaient enflammé les sens de Jerry au-delà du point de non-retour. Il bondit sur ses pieds et se masturba jusqu'à éjaculer sur les taches colorées, comme s'il voulait inséminer son œuvre - ou lui témoigner son infini mépris. Témoin de ce geste, la femme se sentit plus que jamais partie intégrante de l'œuvre et un second orgasme la traversa, si fort qu'elle se recroquevilla d'un coup en position fœtale.
Ayant soudain perdu toute motivation, Jerry se laissa glisser au sol et s'allongea, le visage tourné vers les baies vitrées lumineuses qui donnaient sur l'East River. Bien qu'il habitât au septième étage, la lueur de la lune reflétée sur les eaux sales parvenait jusqu'à son appartement. Seule cette lumière donnait un semblant de noblesse au fleuve. Tournant la tête vers la gauche, il vit le cercle brillant qui se découpait au centre de la vitre.
La veille, la radio avait annoncé qu'une éclipse nocturne serait visible depuis cette partie de la côte. A cet instant, Jerry aperçut une ligne d'ombre commencer à dévorer le disque lunaire. Il se mit à trembler d'émotion.
Son esprit divagua vers cette date fatidique pour toute l'Amérique, ce 11 septembre 2001 où chaque certitude s'était brutalement muée en cauchemar. Après l'impact du premier avion, Jerry avait entendu par ses fenêtres ouvertes la clameur qui s'élevait, un mélange de hurlements et de sirènes, et le son inoubliable de la foule plongée dans une panique absolue.
Il était monté sur le toit de son immeuble situé au bout de Water Street. De là, il avait tranquillement assisté au second impact, suivi par le chef-d'œuvre de dévastation que fut l'effondrement des tours jumelles. Il avait admiré la simplicité et la perfection de cette catastrophe démesurée : une telle civilisation ne pouvait connaître de rédemption que dans sa propre annihilation. Et cela était d'autant plus vrai pour l'art, qui représentait l'avant-poste de la civilisation. Le fait que des milliers de personnes aient perdu la vie le laissait plutôt indifférent. Chaque chose avait un prix, et ces morts ne représentaient pas grand-chose comparés à ce que le monde pouvait tirer de ce rugissement poussiéreux.
C'est ce jour-là qu'il avait opté pour le pseudonyme de Jerry Kho, un jeu de mots volontairement facile avec Jéricho, la ville biblique dont les murailles infranchissables s'étaient écroulées au son des trompettes de guerre. Jerry rêvait d'abattre mur après mur - pour les accompagner dans leur chute.
Quant à son véritable nom, à son ancienne vie, il préférait tout oublier. Rien dans son passé ne méritait d'être conservé, pas même en souvenir. Son art et sa vie, il n'en avait pas contrôlé la naissance. Mais il pouvait en programmer l'extinction.
Il perçut un mouvement à ses côtés. Le corps de la femme s'approchait en traînant, ralenti par la peinture qui séchait. Une main sur son épaule, puis une voix, un souffle chaud dans son oreille : — Jerry, c'était magni...
Jerry leva les bras et frappa dans ses mains. Le senseur électronique éteignit toutes les lumières, et ils se retrouvèrent plongés dans une pénombre que seule la lueur changeante des écrans de télévision animait.
Il repoussa la femme d'un geste ferme.
Pas maintenant, pensa-t-il.
— Pas maintenant, dit-il.
— Mais je...
La voix plaintive se décomposa en un geignement indistinct quand Jerry l'éloigna encore d'une poussée plus appuyée. — Tais-toi, ne bouge pas, ordonna-t-il sèchement. La femme anonyme s'immobilisa et Jerry reporta son attention sur la lune, à moitié dévorée par les ténèbres. Il se moquait de connaître l'explication scientifique et rigoureuse de l'éclipsé : seule comptait sa signification profonde, le symbole qu'il voulait y voir.
Il resta ainsi, s'enfonçant peu à peu dans l'hébétude qui succédait à la drogue et à l'effort physique, jusqu'à ce que la lune devînt un disque noir cerclé de lumière, flottant dans le ciel des enfers. Il ferma alors les yeux et, juste avant de s'endormir, il émit un dernier souhait : ne plus jamais se réveiller.
Chapitre 2
Dès qu'elle ouvrit les yeux, la femme fut aveuglée par la lumière qui entrait par les fenêtres. A cause du Champagne absorbé la veille, elle avait la langue pâteuse et un goût atroce dans la bouche. Elle se rendit compte qu'elle avait dormi par terre, nue. Le froid l'avait réveillée. Frigorifiée, elle se replia en boule pour trouver un peu de chaleur, recroquevillée comme après l'orgasme de la nuit précédente. Une expérience dévastatrice. Pour la première fois de sa vie, elle avait éprouvé un véritable sentiment d'appartenance, devenant à la fois protagoniste et victime d'un événement sans précédent qui laisserait en elle une empreinte indélébile. Elle garda les paupières closes quelques instants encore, revoyant les images de sa nuit. Un frisson parcourut tout son corps.
Puis, en soupirant, elle entrouvrit prudemment les yeux pour les habituer à la lumière. La première chose qu'elle vit fut les épaules en mouvement de Jerry Kho, mais elle ne comprit pas tout de suite à quoi il s'activait. La peinture qui recouvrait son corps avait séché. La clarté bleue du petit matin inondait le loft et se mêlait au rayonnement des téléviseurs. Le totem était sûrement resté allumé toute la nuit. La femme se demanda si cette œuvre était bien celle qui... Comme s'il venait de percevoir le mouvement dans son dos, Jerry se retourna et posa sur elle des yeux aussi rouges que si la peinture avait coulé dedans.
Il la regarda mais il ne semblait pas la voir.
— Qui es-tu ?
Troublée par cette question, elle se sentit soudain honteuse. Elle s'assit, relevant les genoux contre sa poitrine pour cacher sa nudité. Sa peau la tiraillait à cause de la peinture séchée, comme si un millier d'aiguilles microscopiques la piquaient simultanément. Des rides colorées creusaient son épidémie, quelques écailles se détachèrent et tombèrent sur la toile.
— Je suis Meredith.
— Bien sûr. Meredith.
Jerry Kho acquiesça lentement, comme s'il se rappelait une évidence. Il lui tourna le dos et se remit à étaler de nouvelles couleurs sur la toile, plongeant les mains dans les pots qui l'entouraient. Meredith interpréta ces mouvements comme une volonté de l'effacer de l'appartement et de son monde.
Elle se relevait avec précaution, craignant d'avoir la peau irritée, quand la voix rauque de Jerry la fit sursauter :
— Ne t'inquiète pas, c'est de la peinture à l'eau, non toxique. Le genre qu'on donne aux enfants pour qu'ils s'amusent. Une simple douche et ça s'en va. La salle de bains est au fond à gauche. Jerry entendit les pas qui s'éloignaient dans son dos, et peu après, le crachotement de la douche.
Lave-toi et fous le camp, Meredith-sans-nom... Il connaissait parfaitement ce genre de femme. S'il lui avait laissé le moindre espace, elle se serait collée à lui comme un vilain tatouage -tout ce qu'il redoutait. Elle n'avait été qu'un outil pour réaliser l'œuvre qu'il traçait à présent sur le plancher. Un accessoire, et rien de plus. Une fois son rôle accompli, il ne lui restait qu'à disparaître. L'euphorie de la drogue était passée, et dans son esprit rendu confus par la descente, il se souvenait vaguement de l'avoir rencontrée à une exposition photographique, à Broadway. C'était LaFayette Johnson, le directeur de galerie qui s'occupait de Jerry, qui l'avait traîné au vernissage. La photographe avait vécu deux ou trois ans dans un coin reculé d'Afrique, pour faire un documentaire sur la vie d'une tribu primitive dans son habitat supposément naturel et non contaminé. Jerry avait remarqué la ressemblance troublante des ornements, amulettes et fétiches africains avec leurs équivalents amérindiens. Deux continents éloignés, et les mêmes matériaux imposés par la nécessité. Peaux de bêtes, ossements, pierres colorées. Essence et vanité, encore et toujours.
Seule différence, les vêtements africains ne portaient pas de franges -inutile de fabriquer des habits drainant l'eau de pluie quand il ne pleut presque jamais.
Jerry s'était longuement promené parmi les voix, les visages et les vêtements, sans se soucier de savoir qui étaient tous ces invités. Imperméable aux mots échangés, il traversait ces murs sonores que les gens érigent entre eux quand ils croient communiquer. Avec le temps, l'ennui avait commencé à estomper les effets de l'ecstasy que Jerry avait avalé avant de sortir. C'était l'une de ces soirées où il se sentait d'humeur à faire la tournée des coins de Manhattan capables de lui retourner les tripes - et cette salle d'exposition n'en faisait certainement pas partie.
— Excusez-moi, vous êtes bien Jerry Kho, n'est-ce pas ? Se retournant vers cette voix importune, il s'était trouvé face à une entité biologique de sexe féminin, grise de la tête aux pieds. Seul le rouge à lèvres apportait une touche de couleur. La femme lui fit penser à un de ces films en noir et blanc où le réalisateur a choisi de laisser un seul détail en couleur. L'adoration dans les yeux de la femme brillait comme son rouge à lèvres : c'était sans doute les deux seules nuances vivaces dans une existence aux mille teintes de gris. — C'est une question ? avait-il répondu en détournant le regard. La femme n'avait pas saisi son invitation subtile à lui foutre la paix. Imperturbable, elle avait enchaîné, comme si, à l'image des autres membres de l'assistance, elle s'enivrait du son de sa propre voix. — Je connais vos œuvres. J'ai vu votre dernière exposition. C'était tellement...
Jerry ne saurait jamais à quel point sa dernière exposition était tellement... Il avait continué à fixer les lèvres rouges sans entendre les mots qui en sortaient - et là, dans ce gros plan de cinéma muet, une vision s'était imposée à lui. Et la vision, comme toute révélation, exigeait un rituel.
Il avait saisi le bras de la femme pour l'entraîner vers la sortie. — Si tu aimes tant mes œuvres, alors viens avec moi. — Où ça ?
— Faire partie de la prochaine.
Dans la rue, à la recherche d'un taxi, ils étaient passés devant la vitrine de Dean & Deluca, une épicerie dont les prix rivalisaient avec ceux de la bijouterie Tiffany. Jerry s'était mis à rire en repensant à l'exposition de photos. Une image avait traversé son esprit comme un flash : l'un de ces Africains se baladant dans les allées du magasin, poussant un chariot rempli de denrées qui coûtaient plus cher que sa propre vie. Un taxi s'était arrêté devant Meredith-sans-nom, évitant à Jerry de devoir expliquer son hilarité.
Les yeux fermés, il revoyait la passivité soumise de la femme quand il lui avait demandé de se déshabiller, puis son excitation quand il avait commencé à l'enduire de peinture. Elle avait rapidement compris à quoi s'en tenir : en contrepartie de sa participation à l'œuvre, elle devait garder le silence.
Et à présent, le bruit de la douche. L'art expurgeait ses scories par le trou d'évacuation. Peut-être ces déchets avaient-ils plus de valeur que la réalisation finale de Jerry.
L'art et la merde, quelle différence P On trouve toujours quelqu'un pour les vendre, et toujours quelqu'un pour les acheter. La fatigue commençait à se faire sentir. Ses yeux le brûlaient et quelques larmes réparatrices vinrent soulager l'irritation. Il étira les muscles de son cou endolori. Il lui fallait quelque chose, n'importe quoi, pour sortir de cette impasse physique. Une seule personne pouvait lui procurer ce dont il avait besoin. Il se dirigea vers le téléphone et saisit le combiné, sans se soucier des taches qu'il allait laisser dessus. Il composa un numéro, et bientôt, une voix ensommeillée lui répondit : — Putain de connard, t'es qui pour m'appeler à une heure pareille ? — LaFayette, c'est Jerry. Je travaille et j'ai besoin de te voir. — Jerry, merde, il est six heures du matin. — Ravi de l'apprendre. J'ai besoin de te voir, maintenant. Il raccrocha sans attendre la réponse. LaFayette Johnson allait sûrement le vouer aux gémonies, mais il se lèverait et se dépêcherait de le rejoindre. Ce qu'il possédait, il le devait en grande partie à Jerry Kho ; il était normal qu'il se comportât en conséquence. Jerry leva le regard vers le miroir accroché au-dessus du téléphone. Dans le reflet, il vit toute l'horreur et la splendeur de son visage : la couleur le transformait en démon, et ses chairs semblaient en décomposition sous la peinture séchée.
Il sourit à cet autre moi, qui lui renvoya une grimace indéfinissable. — Tout se passe comme prévu, Jerry Kho. Tout se passe exactement comme prévu...
Ce face-à-face avec lui-même aurait duré éternellement si le retour de Meredith-sans-nom ne l'avait arraché à sa contemplation. Elle entra dans le champ du miroir et Jerry se retourna. Elle avait les cheveux mouillés et portait un peignoir incrusté de taches, auquel un passage en machine n'aurait pas fait de mal. Débarrassée de la peinture et des dernières traces de maquillage, elle se trouvait sans défense face aux rayons implacables du soleil. Cette vulnérabilité flagrante suscita en Jerry un profond mépris pour tout ce qu'elle représentait : l'attachement pathétique à une vie terne, cette quête désespérée d'un souvenir inestimable, l'adoration pénible qu'il Usait dans son regard. Cette femme ne lui inspirait plus que le dégoût, et pourtant son insignifiance confinait à la perfection.
— Habille-toi et va-t'en. Je dois travailler. Meredith-sans-nom rougit et devint Meredith-sans voix. En silence, elle ramassa ses vêtements épars ici et là, une main serrée sur l'échancrure du peignoir pour éviter qu'il s'ouvre. Tournant le dos à Jerry, elle commença à s'habiller. Il regarda la silhouette informe qui disparaissait peu à peu sous les habits, escamotée comme par magie. Quand elle lui fit face à nouveau, elle était redevenue la femme grise de la veille - une coquille vide, embellie l'espace d'une nuit par sa vision. Tenant le peignoir à bout de bras, elle demanda :
— Je peux le garder ?
— Bien sûr, garde-le.
Meredith-sans-nom sourit. Elle serra le tissu éponge contre sa poitrine et se dirigea vers la porte. Jerry la remercia mentalement d'être partie sans lui infliger un dernier regard ou des adieux écœurants. Il resta seul, tel un damné. Quand il entendit l'ascenseur se mettre en marche, il alla s'allonger au centre de la toile, bras écartés. Le miroir au plafond lui renvoya l'image d'un peintre crucifié sur son propre tableau. Il contempla longuement ce corps, son corps, sans trouver la force de se lever et de reprendre le travail.
À sa gauche, l'écran géant formé par les moniteurs continuait à transmettre ses couleurs et ses horreurs discontinues. L'État de New York lui avait commandé ce totem pour l'exposer dans l'énorme vestibule du palais du gouvernement, à Albany. Le jour de son installation, en présence du gouverneur et d'un public trié sur le volet, un murmure impatient et curieux avait accueilli l'allumage des écrans. Mais au fur et à mesure que les images s'étaient précisées, un silence de plomb était tombé sur l'assistance tétanisée. Le gouverneur avait réagi le premier. Sa voix de stentor avait résonné dans l'immense salon, tonnant comme l'orage : — Éteignez-moi ce scandale immédiatement ! On avait débranché le scandale en question, mais le véritable scandale devait encore se produire : en signant l'acte d'accusation pour outrage aux institutions et attentat à la pudeur, un juge anonyme avait projeté Jerry Kho vers la gloire et la célébrité. LaFayette Johnson, actuellement en route pour Water Street avec sa cargaison de drogues, avait ajouté quelques zéros aux prix de ses œuvres. Jerry avait découvert avec émerveillement les conséquences de son coup d'éclat : une condamnation, mais également la possibilité de baiser toutes les femmes qu'il voulait et de se payer toutes les drogues que le marchand d'art poserait sur le tapis.
La sonnette de l'entrée annonça l'arrivée du lupus in fabula. Jerry ne prit pas la peine de s'habiller et traversa le chaos du loft pour aller ouvrir. Il trouva la porte entrebâillée.
Cette gourde de Meredith ne l'a pas refermée, pensa-t-il après un instant de confusion. Mais si c'avait été LaFayette Johnson de l'autre côté, il serait entré sans sonner.
Jerry poussa grand le battant. Devant lui, un homme, enveloppé dans la pénombre du palier. Sous l'éclairage défectueux, Jerry ne put reconnaître le visiteur. Il ne s'agissait manifestement pas de LaFayette Johnson, car la silhouette était un peu plus grande. Quelques instants de silence - l'un de ces moments où le temps semble suspendu, comme lorsque le vent arrête de souffler juste avant que tombent les premières gouttes de pluie d'un orage d'été. — Bonjour, Linus. Tu ne veux pas inviter ton vieil ami à entrer ? Cette voix plongea Jerry dans des ténèbres qui n'étaient plus celles du palier mais remontaient à un millier d'années et de brouillards plus tôt. Bien qu'il ne l'eût pas entendue depuis une éternité, il la reconnut immédiatement. Dans les brumes de la drogue, Jerry Kho avait plus d'une fois imaginé sa propre mort - la seule certitude des hommes. Il avait souhaité ce dont rêve tout artiste : pouvoir la composer lui-même, choisir sa couleur et la toile qui lui servirait de suaire. Quand l'homme sur le plancher s'avança dans la lumière de l'appartement, Jerry eut la conviction soudaine que la réalité ne tarderait pas à dépasser tous ses fantasmes. Il regarda l'homme fixement, les yeux dans les yeux, faisant abstraction du pistolet serré dans son poing. La seule chose qu'il vit distinctement fut une main inconnue qui éclaboussait de peinture noire l'œuvre douteuse qu'avait été son existence.
Chapitre 3
LaFayette Johnson dépassa l'angle de Water Street et gara sa Nissan Murano flambant neuve sur Peck Slip. Après avoir ôté les clefs du contact, il se baissa pour sortir un petit paquet caché sous le siège conducteur. Il sortit de la voiture et enclencha l'alarme avec sa télécommande. L'auto répondit par un clignotement de feux. Il s'étira en avalant une grande bouffée d'air chargé d'embruns. La brise chaude venue du sud chassait les dernières traînées de nuages qui avaient assombri le ciel pendant plusieurs jours. A présent, un incroyable ciel bleu s'étendait au-dessus de la tête de Johnson. Malheureusement, ce spectacle n'était pas gratuit puisqu'on ne voyait qu'un maigre rectangle d'azur découpé par les gratte-ciel. A New York, un tel panorama de soleil et ciel bleu restait le privilège des fortunés. Et LaFayette Johnson en faisait désormais partie. Grâce à Jerry Kho, ce malade pervers, il s'était fait un beau paquet de fric. Le coup de téléphone matinal ne l'avait pas étonné. La veille, en voyant Jerry quitter le vernissage au bras de cette morue, il avait immédiatement deviné ce que son esprit gangrené voyait chez cette femme. LaFayette, lui, ne l'aurait même pas baisée avec la lumière éteinte et un sac sur la tête, mais
il ne trouvait rien à redire aux bizarreries de sa poule aux œufs d'or : si Jerry avait besoin de ce genre de dégradation pour pondre ces croûtes repoussantes dont le public raffolait, grand bien lui fasse. Les œuvres de Kho avaient ravivé un certain intérêt pour l'art figuratif et les artistes émergents. Les collectionneurs mordus d'avant-garde étaient sortis de leurs tanières et il y avait pas mal d'argent en circulation. A croire qu'on était de retour au bon vieux temps de Basquiat et Keith Haring. Et LaFayette, comme ce filou d'Andy Warhol avant lui, s'était accaparé l'un des chevaux gagnants. En conséquence, il devait le soigner, le dorloter et le nourrir comme un véritable pur-sang. Peu lui importait que les idées de Jerry dépendent entièrement de toutes les drogues possibles et imaginables. LaFayette était assez lucide pour ne pas s'embarrasser de scrupules, et Jerry assez adulte pour décider tout seul comment se détruire. Leur relation lui semblait plutôt équilibrée : LaFayette fournissait à Jerry tout ce que le corps de ce dernier était capable d'absorber, et il recevait en échange cinquante pour cent de tout ce que son cerveau était capable de produire.
LaFayette Johnson fourra le paquet dans la poche de son survêtement et remonta Peck Slip en longeant les immeubles en brique. Arrivé à l'angle, il se trouva face au pont de Brooklyn illuminé par le soleil, dont les rayons n'avaient cependant pas encore envahi Water Street. Les voitures défilaient sur le pont mais on ne pouvait qu'imaginer les bruits de la circulation, car rien ne troublait le silence de la rue ombragée.
Derrière lui s'étendait le South Street Seaport District. Depuis qu'il vivait dans la métropole, quelque chose le troublait : Manhattan avait beau être une île et New York située sur la côte, on pouvait difficilement considérer celle-ci comme une ville maritime. L'océan se transformait en fleuve et les courants opposés se menaient une éternelle guérilla, comme si la mer authentique dédaignait ce coin de terre et n'y laissait affluer que des scories. Seules les mouettes régnaient sur cette frontière en perpétuel conflit. Il arrivait que l'une d'entre elles s'aventure jusqu'à Harlem pour voler leur nourriture aux pigeons, mais elles ne s'éloignaient que rarement de leur domaine. LaFayette se retourna pour jeter un œil à sa voiture rutilante et sourit en pensant au long chemin parcouru depuis son enfance miséreuse. Bien des années avaient passé et il pouvait enfin s'offrir tous les jouets auxquels il n'avait jamais eu droit.
Ses souvenirs se faisaient de plus en plus embrumés, comme si une part cachée de sa personnalité essayait de les effacer définitivement de sa mémoire. A seize ans, il avait fui sa ville natale de Louisiane, un bled minable où l'attente était inscrite dans le patrimoine génétique de chaque habitant. Ils restaient plantés là toute la journée, tellement occupés à somnoler qu'ils n'arrivaient même plus à dormir pour de bon. Et ils attendaient. Été, hiver, pluie, soleil, le train qui passe, l'arrivée d'un autobus. Ils attendaient la seule chose qui ne viendrait jamais : une étincelle de vie. Three Farmers, c'était quelques maisons branlantes construites à un carrefour, des millions de moustiques comme produit d'appel, et une carafe de limonade fraîche comme rêve le plus fou. Il se rappela cette phrase tirée d'un film, qu'il avait faite sienne :
Si fêtais Dieu et que je voulais faire un lavement à la planète, c'est à Three Farmers que j'enfoncerais la canule.
D'un côté, une mère prématurément vieillie qui empestait l'odeur tenace de la cuisine cajun et avait des vergetures jusqu'aux mollets. De l'autre, un père qui, dès qu'il avait quelques verres dans le nez, voyait sa famille comme un défouloir pour sa colère et sa frustration. LaFayette Johnson en avait eu marre des patates et des baffes : un soir où son père avait levé la main sur lui pour la énième fois, il lui avait fracassé les dents avec une vieille batte de base-ball. Puis il s'était tiré en emportant tout le fric planqué dans cette baraque nauséabonde qui n'avait rien d'une maison.
Bye bye Louisiane.
Et après un long et lent voyage, au bout du chemin, hello New York. S'il avait eu un permis de conduire, il serait peut-être devenu chauffeur de taxi à l'instar de tant d'Indiens, Pakistanais et autres. Mais il avait trimé dans la mine new-yorkaise jusqu'au jour où il avait découvert son filon, grâce à un boulot de coursier pour une galerie d'art de Chelsea. Le propriétaire se nommait Jeffrey McEwan, la cinquantaine, snob, légèrement efféminé, invariablement habillé à l'anglaise. A leur première rencontre, LaFayette s'était à grand-peine retenu de rire en l'imaginant en train de chier avec une écharpe en papier toilette autour du cou.
Le sourire sur son visage s'élargit et se transforma en grimace de mépris alors qu'il approchait de l'appartement de Jerry, les poches pleines de drogue.
Bon Dieu, quel putain d'hypocrite tu faisais, Jeffrey McEwan. Il avait beau être marié, ce pédé avait un trou du cul aussi large qu'un tunnel pour train électrique, et LaFayette ne pouvait réprimer un frisson de dégoût à chaque contact avec sa chair blanche et molle. Mais McEwan était riche et il aimait les beaux garçons de couleur. LaFayette, lui, aimait les femmes, mais il possédait toutes les caractéristiques qui plaisaient tant à son employeur vicelard. Il avait rapidement compris qu'il se trouvait à un tournant de sa vie. Il avait de bonnes cartes en main, il comptait bien ne pas les gâcher. Il s'était alors lancé dans un jeu de regards et de silences, d'ostensibles avances suivies de retraites astucieuses juste au moment où l'affaire semblait entendue. Après plusieurs mois de ce manège, Jeffrey McEwan était cuit à point. LaFayette lui avait délivré le coup de grâce en se laissant surprendre -quel hasard ! - alors qu'il était nu sous la douche, dans la salle de bains de la galerie. La vieille tantouse avait littéralement perdu la tête. Il était tombé à genoux et lui avait embrassé les jambes en pleurant, avant de se lancer dans une véritable déclaration d'amour accompagnée de mille serments et promesses.
LaFayette avait relevé sa tête et lui avait enfilé la queue dans la bouche, puis il l'avait forcé à se pencher sur le lavabo avant de l'enculer avec violence, une main écrasée sur son dos et l'autre qui lui tirait les cheveux pour qu'il regarde leur reflet dans le miroir. Sans penser aux conséquences, le vieux McEwan avait alors décidé de quitter sa femme pour s'installer avec LaFayette, soudainement promu au rang d'associé. Ils avaient ainsi travaillé et vécu ensemble jusqu'à ce que Jeff ait la bonne idée de quitter la scène avec panache, emporté par un infarctus au vernissage d'un peintre relativement coté dont ils s'occupaient en exclusivité.
Malheureusement pour LaFayette, la tafiole n'avait jamais divorcé, et sa conne de femme avait empoché tout ce que Jeff n'avait pas expressément légué à LaFayette. Cela représentait environ la moitié du patrimoine.
Mais en fin de compte, il n'avait pas à se plaindre. Qui plus est, Jeff lui avait laissé en héritage une chose inestimable pour son travail : il lui avait enseigné la valeur de la culture. Lafayette avait compris que la connaissance constituait l'outil principal de son métier et il s'était adapté. Après que la veuve McEwan l'eut dépouillé de la galerie de Chelsea, il s'était mis à voler de ses propres ailes. A l'époque, Soho s'imposait de plus en plus comme centre de gravité de l'art figuratif ; il avait donc acheté un grand local au deuxième étage d'un élégant immeuble en cours de rénovation sur Greene Street, une petite rue pavée non loin de Spring Street. La L&J Gallery avait bientôt ouvert ses portes, avec pour seul patron un LaFayette Johnson fidèle à sa résolution de n'avoir aucun autre associé que lui-même. Des biens dont il avait hérité, il n'avait finalement conservé que son petit appartement et le loft au septième étage de Water Street, qu'occupait à présent Jerry. Chaussé d'une confortable paire de Nike, il marchait d'un bon pas vers le bâtiment.
Il s'arrêta devant un restaurant-grill et admira son reflet dans la vitre : bel homme noir, une quarantaine d'années, survêtement Ralph Lauren. Pas de doute, le destin avait misé gros sur sa pomme. Il répéta cette phrase que Jerry Kho affectionnait :
— Tout se passe comme prévu, LaFayette. Tout se passe exactement comme prévu.
Après le grill, il dépassa un portail rouillé muni d'une chaîne et d'un cadenas. Derrière la grille, un petit chemin conduisait à la cour intérieure, où étaient garées des voitures en sale état. Un panneau accroché au portail invitait les gens à tenir leurs chiens en laisse.
Il arriva enfin devant l'immeuble de Jerry, un édifice décoré de moulures en grès défraîchies, avec les escaliers d'évacuation en façade. Il fouilla ses poches à la recherche de ses clefs, en vain. Il les avait sûrement oubliées dans le 4x4. Il sonna donc une première fois, en espérant que cet imbécile de Jerry n'était pas trop abruti par la drogue pour l'entendre.
Il sonna une seconde fois. Toujours pas de réponse. Il s'apprêtait à rebrousser chemin jusqu'à la voiture quand une silhouette émergea de la pénombre du hall et ouvrit la porte. L'homme portait un survêtement gris, la capuche rabattue sur le front, et des lunettes de soleil.
Gardant la tête légèrement inclinée, il se déplaçait comme s'il voulait cacher son visage. Dans sa précipitation, il bouscula durement LaFayette mais ne s'excusa pas pour autant. À peine sorti, il se redressa et partit en courant à petites foulées.
LaFayette le suivit du regard alors qu'il s'éloignait. L'homme courait de façon étrange, presque en boitant, comme si un problème à la jambe droite l'obligeait à faire attention quand il posait le pied. Tête de nœud, pensa LaFayette Johnson à l'adresse de tous les joggers en général et de celui-ci en particulier. Il entra dans le hall et appela l'ascenseur. La porte s'ouvrit immédiatement, ce qui signifiait que le camarade athlète l'avait probablement utilisé. Sportif, oui, mais pas au point d'emprunter l'escalier. A moins que son problème à la jambe l'empêchât de descendre facilement les marches. LaFayette haussa les épaules. Il avait bien assez de préoccupations comme ça, pour se soucier en plus d'un aspirant marathonien boiteux et mal dégrossi. Il devait approvisionner Jerry et le faire travailler à vitesse maximum. Il comptait organiser une exposition en automne et, pour cela, il avait besoin d'un vaste choix d'oeuvres, afin de sélectionner les plus représentatives. Il avait déjà prévu une visite privée pour quelques collectionneurs qui faisaient la pluie et le beau temps, et il avait activé ses contacts pour obtenir l'appui des publications spécialisées les plus influentes.
Le moment était venu de franchir le pas décisif qui allait les propulser de New York à l'Amérique tout entière, puis au reste du monde. Dans un murmure métallique, l'ascenseur s'ouvrit sur le palier du septième étage, entièrement occupé par le loft de Jerry Kho. La porte était entrouverte.
Soudain, sans raison apparente, un goût de rouille envahit la bouche de LaFayette Johnson. S'il existait réellement un sixième sens, alors le sien venait de se manifester.
Il entra dans l'appartement, où l'accueillit le chaos habituel de couleurs, de désordre et de saleté, comme si son artiste ne pouvait survivre que dans un tel environnement.
— Jerry ? Silence.
LaFayette se fraya un chemin à travers le fatras de toiles, assiettes, livres, canettes de bière, restes de nourriture, et draps trop usés et trop peu lavés pour qu'on puisse en deviner la couleur originelle. Sur sa gauche, LaFayette vit les étagères en métal où Jerry rangeait ses pots de peinture et son matériel. Par terre devant lui, il découvrit la toile pleine de taches colorées.
Une forte odeur de peinture flottait dans l'air. — Hé, Jerry, tu ne devrais pas laisser la porte ouverte. Tu te rends compte que si un voleur entrait chez toi, il pourrait devenir d'un seul coup l'heureux propriétaire de plusieurs chefs-d'œuvre de l'art contemp...
Tout en parlant, LaFayette avait contourné l'obstacle des étagères. Et le spectacle qui s'offrit à sa vue fit taire tout net ses considérations sur l'art moderne, le laissant sans voix.
Jerry Kho, le corps nu recouvert de peinture rouge séchée, était assis contre le mur dans une position si grotesque que seule la mort parvenait à la rendre tragique. On aurait dit qu'il suçait le pouce de sa main droite, alors que la gauche, comme paralysée, maintenait une couverture sur le côté de son visage, collée à l'oreille. Grands ouverts sur le néant qu'ils contemplaient désormais, ses yeux médusés d'horreur exprimaient sa stupéfaction à se voir ainsi ridiculisé dans la mort.
Sur la paroi derrière lui, à hauteur de sa tête, on avait dessiné avec une bombe de peinture bleue une bulle en forme de nuage, comme celles qui servent à indiquer les pensées des personnages de bande, dessinée. Dans le nuage, une suite de chiffres :
84336286747 46
Le goût de rouille dans la bouche de LaFayette fit place à une nausée glaciale qui lui perça l'estomac comme une griffe d'acier. Brutalement, il réalisa deux choses : la première, c'était que sa poule ne pondrait plus un seul œuf en or ; la seconde, qu'il était dans la merde. La seule façon de s'en tirer, pour une fois, était de respecter les règles. Il sortit son portable et composa fébrilement le 911. Quand l'opératrice lui répondit d'une voix polie et impersonnelle, il lui dit qu'il voulait signaler un homicide. Il donna son nom ainsi que l'adresse, promettant de rester sur place jusqu'à l'arrivée de la police. Immédiatement après avoir raccroché, il photographia le cadavre sous toutes les coutures avec son téléphone. Il trouverait sans doute plus d'un journal disposé à payer ces clichés rubis sur l'ongle, même si leur qualité laissait à désirer. Il se glissa ensuite jusqu'à la salle de bains, jeta dans les toilettes la marchandise qu'il avait apportée et tira la chasse d'eau. En regardant les cachets disparaître dans le petit tourbillon, LaFayette Johnson se demanda s'il réussirait à sortir de ce merdier les tableaux de Jerry Kho, énième artiste maudit, énième crétin - paix à son âme. A l'heure qu'il était, il continuait sûrement de peindre ses fresques sur les parois de l'enfer.