Droit dans les yeux
Chapitre 48 · — La vengeance. Voilà l'unique raison. Qui…
— La vengeance. Voilà l'unique raison. Qui de mieux placé que vous pour me comprendre ?
Maureen garda le silence, essayant de ne pas se laisser attirer et hypnotiser par la gueule noire du pistolet. La voix de William Roscoe se fit insidieuse, captivante, perfide. — Dites-moi une chose, Maureen. Quand cet homme a tué Connor Slave sous vos yeux, est-ce que votre douleur n'a pas été immédiatement noyée par une haine féroce et un désir de vengeance obsessionnel ? En ce moment même, n'aimeriez-vous pas avoir ce monstre devant vous, pour lui faire payer les souffrances que vous avez endurées et que vous continuerez à endurer pour le restant de vos jours ?
Oui, de toutes mes forces, pensa-t-elle. — Oui, mais ce n'est pas à moi de le punir, affirmât-elle sans conviction.
Roscoe sourit.
— Vous ne savez pas mentir, Maureen. L'éclat de haine qui a brillé dans vos yeux ne m'a pas échappé. N'oubliez pas que je connais la haine par cœur et que c'est moi qui vous ai donné ces yeux.
Quelques minutes plus tôt, quand une crise incompréhensible avait réduit Maureen à sa merci, William Roscoe avait eu un moment d'hésitation, comme s'il réfléchissait à la suite des événements en attendant qu'elle reprenne ses esprits.
— Tout va bien ? s'était-il inquiété. Malgré la situation, sa sollicitude de médecin demeurait intacte. Maureen avait répondu par un faible signe de tête, la voix bloquée dans les replis rocailleux de sa gorge. Quand elle s'était relevée, Roscoe avait agité le pistolet vers le rideau derrière Maureen.
— Par là.
Elle avait écarté la tenture pour découvrir un couloir étroit qui menait au reste de la maison. Elle avait senti la pression du canon contre son dos. Dans la lumière ténue qui filtrait depuis l'entrée, elle avait cru deviner au bout du passage le contour d'une porte en verre qui donnait sur une véranda. Impossible d'en être sûre car Roscoe lui avait dit de s'arrêter devant une autre porte, sur la gauche, qui semblait recouverte d'un épais blindage.
Il avait posé la paume sur un appareil encastré dans le mur, déclenchant l'ouverture de la porte de sécurité. La lumière s'était allumée automatiquement sur un escalier abrupt. Roscoe lui avait ordonné d'avancer la première. Elle l'avait donc précédé dans les deux rampes en colimaçon qui conduisaient au sous-sol, un espace énorme au carrelage blanc, qui s'étendait sous toute la surface de la maison. En débouchant sur la coursive qui prolongeait les escaliers, Maureen avait été impressionnée. Sous ses yeux, éclairé par la lumière du plafonnier, se trouvait un authentique laboratoire de recherches encombré de machines et d'instruments sophistiqués, dont elle ignorait la fonction mais qui coûtaient certainement une fortune. Tout le long de la paroi de droite trônaient plusieurs ordinateurs ainsi qu'un imposant microscope électronique, relié à des écrans par des câbles en fibre optique. Au centre de la pièce, semblable à une île, un plan de travail surmonté d'équipements à bras articulés servait manifestement aux opérations en milieu stérile. Enfin, la moitié de la paroi de gauche était occupée par une vitre opaque derrière laquelle on devinait une chambre frigorifique éclairée par des néons.
— Voici mon laboratoire privé, l'antre de Faust. Magnifique, n'est-ce pas ?
Après avoir descendu les dernières marches, Roscoe avait fait un grand geste pour montrer fièrement son installation. Mais Maureen avait remarqué que l'autre main, qui tenait le pistolet, n'avait pas bougé d'un millimètre.
— C'est dans des lieux comme celui-ci que l'on essaie de révolutionner la science. Même si parfois, ce n'est que de la poudre aux yeux.
Il avait indiqué la paroi en verre, derrière laquelle même la lumière bleuâtre des néons semblait gelée. — Ce que vous voyez là, en réalité, ce n'est rien de plus qu'un gros réfrigérateur alimenté par de l'azote liquide, où je conserve des embryons à environ moins deux cents degrés Celsius. A cette température, une rose se briserait comme un verre en cristal et aucun être humain ne pourrait survivre après avoir inspiré une simple bouffée d'air.
A côté du réfrigérateur, Maureen avait remarqué des bonbonnes pressurisées et un ensemble de manomètres connectés à d'épais tubes noirs. L'installation permettait de maintenir une température constante dans la salle frigorifique. Pendant que Roscoe parlait, ils avaient traversé le laboratoire jusqu'au mur face aux escaliers. Le chirurgien avait obligé Maureen à s'asseoir dans un fauteuil à roulettes. Il avait disparu dans son dos, avant de lui demander de mettre les bras en arrière et d'attacher ses poignets avec du ruban adhésif. Puis il était revenu face à Maureen, avec une expression de commisération sur le visage.
— Tous les scientifiques du monde commettent la même erreur. Ils poursuivent la connaissance dans l'espoir que la science les rendra un jour semblables à Dieu. Quelle naïveté ! Roscoe avait dévisagé sa captive qui, pour la première fois, avait clairement vu dans les yeux de l'homme la flamme livide de la folie.
— Chaque progrès ne fait que nous placer face à une nouvelle énigme. La spirale est sans fin. La seule chose susceptible de nous rendre égaux - voire supérieurs - à Dieu, c'est la justice. Maureen avait essayé de le contredire, avant de se rendre compte qu'elle ne faisait que servir son propos. — Mais la justice des hommes est la seule que nous ayons. — Faux. Ce que les hommes mettent en application, c'est la loi. Et la loi ne garantit pas toujours que justice soit faite. Appuyé nonchalamment contre la paillasse derrière lui, il avait regardé le pistolet dans sa main comme s'il s'agissait plus d'un bibelot curieux que d'une arme. Quand Maureen lui avait finalement demandé la raison de ces meurtres absurdes, sa réponse avait été sèche, tranchante et sans appel. La vengeance. L'heure des comptes était arrivée, le moment magique où tous deux allaient abattre leurs cartes et obtenir les réponses qu'ils cherchaient.
Elle voulait savoir pourquoi, lui voulait savoir comment. Il parla le premier, avec détachement, presque indifférent. — Qui sait que vous êtes venue ici ? — Personne.
— Et pour quelle raison devrais-je vous croire ? — A cause de la manière dont j'ai découvert que vous avez tué Gerald Marsalis.
— C'est-à-dire ?
Maureen comptait sur le fait que, tôt ou tard, Jordan écouterait son message et passerait à l'action. Roscoe avait beau être un assassin, il n'en restait pas moins un médecin et, surtout, un chercheur. Pour gagner du temps, une seule possibilité : exciter sa curiosité en lui racontant l'expérience sans précédent qu'elle avait vécue et qui résultait directement de la greffe. — Vous n'allez pas me croire, mais je vous ai vu le tuer. Roscoe lui jeta un regard stupéfait comme si elle venait de prendre feu sous ses yeux, puis il éclata de rire. — Vous m'avez... Si c'est une plaisanterie, elle n'est pas drôle. — Vous avez ri, pourtant. Je vous avais bien dit que vous ne me croiriez pas. Vous vous rappelez quand je vous ai téléphoné pour vous demander si vous connaissiez l'identité du donneur ? — Oui, absolument.
— Et bien, je pense que les cornées que vous m'avez greffées ont été explantées de Gerald Marsalis.
— Qu'est-ce qui vous fait dire ça ? — A partir du moment où j'ai rouvert les yeux, j'ai commencé à être tourmentée par des images de sa vie passée. — Vous vous moquez de moi ? Vous vous croyez dans un épisode de X-Fïles ?
— Malheureusement, non. Si c'était le cas, je n'aurais eu qu'à éteindre la télévision pour tout arrêter. Mais les choses sont légèrement plus compliquées.
— Maureen, je suis un scientifique. Je crois seulement ce que je peux toucher ou voir de mes propres yeux. — Eh bien, il va pourtant falloir que vous croyiez ce que moi, j'ai vu avec les yeux d'un autre. Je suis ici devant vous, non ? C'est une preuve suffisante. Tout à l'heure, quand je me suis effondrée, c'était à cause d'une de ces crises. Et je vous ai vu. La porte de l'appartement était entrouverte. Vous portiez un survêtement à capuche et, quand Gerald a ouvert, vous avez émergé de l'ombre du palier, pistolet au poing. Et lui, il était recouvert de peinture rouge.
Roscoe resta sans voix. Toutes ses certitudes d'homme de science venaient d'être remises en question. De même que toutes ses certitudes d'homme.
— C'est incroyable.
— Incroyable, en effet. Voilà pourquoi personne ne sait que je suis ici, William. Imaginez la réaction du fonctionnaire de police moyen devant une femme qui prétend avoir vu un meurtrier à travers les yeux de sa victime.
Maureen espérait que son argumentation suffirait à le convaincre. Malheureusement, elle était obligée de s'en tenir à une version expurgée, en omettant ses autres visions et ce qu'elles avaient permis de mettre au jour à travers l'histoire de Thelma Ross. Sans cela, Roscoe aurait compris que d'autres personnes étaient au courant et, dans la meilleure des hypothèses, il l'aurait laissée attachée à la chaise et se serait enfui.
Quant à la pire...
Le médecin était plongé dans ses réflexions. Ce qu'il venait d'apprendre représentait sans doute à ses yeux une nouvelle contrée à explorer, vierge et fascinante. — Il doit y avoir un message inscrit au niveau cellulaire, une sorte d'empreinte, un lien neuronal qui, d'une manière ou d'une autre, se conserve indépendamment de l'individu. C'est fantastique. Nous pourrons y travailler ensemble et arriver à... Maureen l'interrompit.
— Ensemble ?
— Évidemment. Pour un tel chantier de recherche, il faudra que je vous aie à disposition pour les analyses et les tests que je devrai effectuer.
— Et pourquoi est-ce que je collaborerais avec vous, au juste ? Roscoe sembla se rappeler soudain le contexte dans lequel ils se trouvaient : elle était un commissaire de police ligoté à une chaise, et lui un meurtrier qui tenait un pistolet pointé sur sa tête.
Néanmoins, comme à chacune de leurs précédentes rencontres, il réussit à glisser un fil d'ironie dans ses paroles. — Pourquoi ? Oh, rien, à cause d'un tout petit détail. Personne d'autre que moi ne sait où se trouvent les cultures de cellules nécessaires pour poursuivre votre thérapie. Dénoncez-moi et je garderai ce secret pour moi. Si vous me privez de ma justice, vous redeviendrez bientôt telle que vous étiez le jour de notre première rencontre.
Ses derniers mots furent plus froids que le gaz qui alimentait la machine frigorifique.
— A l'instant même où Julius Whong retrouvera la liberté, vous perdrez la vue.