Droit dans les yeux
Chapitre 45 · Le taxi déposa Maureen à quelques mètres…
Le taxi déposa Maureen à quelques mètres de l'auvent rouge foncé qui protégeait l'entrée du 80 Park Avenue. Elle régla la course et s'approcha de l'immeuble. Au moment où elle allait entrer dans le hall, elle fut surprise par la forme massive de M. Hocto. Maureen était en train de penser à la réaction de terreur et au visage décomposé de Thelma Ross, malheureuse pensionnaire de la prison dorée de The Oaks, enfermée derrière les barreaux rouilles de son esprit. Toute à sa réflexion sur l'incident inquiétant qui avait conclu leur voyage à Saratoga Springs, elle n'avait pas vu Hocto s'approcher. Habillé du même costume noir qui contenait à grand-peine son corps de culturiste, l'homme apparut à côté de Maureen et s'adressa à elle d'une voix douce et aimable, teintée d'un léger accent étranger difficile à identifier. On aurait dit qu'une nature capricieuse avait interverti les voix d'Hocto et de César Whong. — Mademoiselle Martini, je vous prie de m'excuser. M. Whong aimerait avoir le plaisir de s'entretenir avec vous. D'un geste, il indiqua une grosse berline noire garée derrière eux, la portière ouverte.
— Si vous voulez me suivre.
Bien que son instinct lui conseillât de refuser l'invitation, sa curiosité eut le dessus et, sans rien dire, Maureen accompagna Hocto jusqu'à la voiture. Elle se demanda de quoi voulait discuter le discutable businessman.
Après avoir refermé la portière, Hocto s'assit derrière le volant et Maureen se glissa sur la banquette en cuir de couleur claire, à côté de César Whong. Sobre dans ses vêtements sur mesure, celui-ci l'accueillit avec un sourire taillé au couteau dans son visage de cire.
— Bonsoir, mademoiselle Martini. Je vous remercie infiniment de m'accorder cette entrevue, d'autant plus que vous ne me portez guère dans votre cœur.
D'un geste de la main à peine esquissé, il empêcha Maureen de le contredire.
— Vous n'êtes absolument pas tenue de vous justifier. Je sais très bien qui je suis et à quoi m'attendre de la part des gens que je rencontre. Quand j'étais jeune déjà, je préférais être craint plutôt qu'aimé. C'est peut-être là qu'a été mon erreur. Surtout avec mon fils Julius...
Ses observations n'appelaient aucun commentaire et Maureen s'abstint de répondre. Elle se limita à écouter la suite en silence. — Vous n'avez pas d'enfants, mademoiselle. Vous m'excuserez de céder à la facilité de ce heu commun, mais quand vous en aurez, vous observerez le monde qui vous entoure selon une tout autre perspective - même si vous essaierez de le nier... Il laissa de nouveau sa phrase en suspens. Sa voix ne trahissait aucune émotion, il regardait droit devant lui avec dureté. Entre-temps, la voiture avait démarré pour aller se fondre dans les ombres et les lumières de la circulation nocturne. Whong avait probablement demandé à Hocto de tourner autour du pâté de maisons pendant sa conversation avec Maureen. Il se mit bien face à elle et parla avec une précipitation inattendue. Maureen songea qu'au fond, lui aussi était humain. — Mon fils est innocent.
Elle affecta un air ingénu pour poser une question néanmoins pertinente.
— N'est-ce pas le cas de tous les fils ? L'ombre d'un sourire traversa le visage de Whong.
— Vous devez comprendre que je ne dis pas cela par pur réflexe paternel. J'ai commis plus d'un acte contestable dans ma vie, mais j'aime à croire que je l'ai toujours fait avec astuce, voire avec intelligence. Le fait que Julius soit mon fils ne m'a pas rendu aveugle à son sujet.
Il tira un mouchoir immaculé de sa veste et se tamponna les coins de la bouche.
— Je sais qu'il est malade. Il souffre de graves troubles de la personnalité qui lui ont attiré beaucoup d'ennuis par le passé. A une ou deux occasions, c'est par miracle que j'ai réussi à lui éviter la prison, mais il ne m'a jamais paru susceptible d'en arriver au meurtre. Dans tous les cas, je me suis préoccupé de le garder sous contrôle et c'est pour cette raison que j'ai engagé M. Hocto.
Il leva le menton vers le conducteur.
— Il était chargé de surveiller Julius de loin et ainsi lui éviter de nouveaux désagréments. Les soirs où ces homicides ont été commis, Julius était chez lui. Indépendamment du fait qu'il ignorait être sous surveillance, il aurait pu échapper à la vigilance de Hocto une fois, mais certainement pas trois. — Pourquoi ne pas le faire témoigner au procès, dans ce cas ? César Whong prit l'expression d'un adulte qui explique la différence entre la nuit et le jour à une enfant. — Mademoiselle, vous connaissez ma réputation. Quant à M. Hocto, il a un passé dont il ne peut être fier. Et parmi ses erreurs de jeunesse, il y a une condamnation pour faux témoignage. Qui plus est, il travaille pour moi. Pour invalider sa déposition devant un tribunal, il n'y aurait même pas besoin de faire appel au ministère public. L'employé qui fait le ménage dans le bureau de votre mère pourrait s'en charger.
Maureen ne comprenait pas où il voulait en venir. — Vous avez déjà engagé les meilleurs avocats de la place pour défendre votre fils. Quel est mon rôle dans tout ça, à moi ? Juste après avoir parlé, elle comprit que César Whong n'occupait pas le sommet de la pyramide par hasard. Son expression se durcit et des mots acérés sortirent de sa bouche en lame de couteau.
— C'est précisément la question que j'allais vous poser. Mais cet instant de détermination glaciale passa immédiatement. Il reprit un air plus décontracté et s'enfonça dans son siège.
— Je sais presque tout à votre sujet, commissaire Martini. Je sais ce qui vous est arrivé en Italie et je connais la raison de votre présence aux États-Unis. Je sais également que vous avez participé à l'enquête qui a mené à l'arrestation de mon fils, même si j'ignore comment. Pour l'instant. Maureen se sentit tout à coup vulnérable en entendant ces paroles. Nue au milieu d'une foule d'inconnus. La conversation était terminée et la voiture s'arrêta à point nommé devant la tenture bordeaux qui portait « 80 Park Avenue » écrit en lettres d'or sur les côtés.
César Whong pointa sur Maureen ses yeux d'un noir d'encre. Elle ne pouvait pas réchauffer ce regard glacial, mais elle pouvait résister au froid.
— Qu'attendez-vous de moi ? demanda-t-elle sans se détourner. — De la même manière que vous avez collaboré à l'arrestation de mon fils, j'aimerais que vous contribuiez - à la lumière de ce que je viens de vous dire -à établir son innocence. — Vous me surestimez, monsieur Whong. — Non, Maureen, c'est vous qui vous sous-estimez. Je sais reconnaître les faiblesses des gens. C'est ce qui m'a permis de construire ma fortune. Et chez vous, j'en vois très peu.
Sa voix s'était adoucie et, si Maureen n'y avait pas perçu une sincérité indéniable, elle aurait pu la comparer au glissement sinueux d'un reptile dans le sable.
... les traces des serpents froids et indolents qui rampent et rampent sans fin...
— Aidez-moi, mademoiselle. Je ne vous insulterai pas en faisant miroiter une récompense financière, car je sais que l'argent ne guide pas vos choix de vie. Je vous promets cependant que, d'une manière ou d'une autre, je saurai m'acquitter de ma dette. Je ne sais pas encore comment, mais je vous garantis que je le ferai.
La portière s'ouvrit du côté de Maureen. Hocto était au garde-à-vous sur le trottoir gris.
Elle posa un pied hors de la voiture.
— Je vous crois sur parole, monsieur Whong, même si je ne suis pas sûre de pouvoir gagner votre gratitude. Je ne suis d'ailleurs pas sûre de vouloir la gagner. Je n'ai rien contre votre fils, mais ma nature et mon travail font de moi une personne attachée à la vérité, même lorsqu'elle est difficile à atteindre ou à accepter. Je tiendrai compte de ce que vous venez de me dire - et aussi de ce que vous avez eu la délicatesse de ne pas me dire. — Comment ça ?
Maureen descendit de la voiture et se pencha pour que l'homme à l'intérieur puisse voir son visage à la lumière du plafonnier.
— Pendant toute notre discussion, vous n'avez pas cité un seul proverbe chinois. Bonsoir, monsieur Whong. Elle s'éloigna et rejoignit la porte d'entrée, qui n'était plus surveillée. Le service de conciergerie finissait à dix-huit heures trente et Maureen dut batailler quelques instants avec le trousseau peu familier avant de trouver la bonne clef. Son entrevue avec César Whong l'avait distraite. Sans logique et sans raison, elle se sentait portée à le croire. Pendant la montée en ascenseur, elle continua à réfléchir à cette rencontre si difficile à déchiffrer. Elle ne s'interrogea pas sur la façon dont Whong avait obtenu ces informations sur elle. En homme d'affaires averti, il savait combien la connaissance des faits - et surtout de leurs coulisses - était essentielle pour quiconque prétendait suivre un parcours comme le sien. Et le monde était plein de gens sensibles au miroitement de l'argent, comme il l'avait dit si justement.
Elle trouva l'appartement désert. Sa mère était sortie. Étant donné que celle-ci ne voulait pas garder son personnel à demeure, Estrella était repartie chez elle à dix-neuf heures, comme tous les jours.
Maureen s'arrêta quelques instants dans l'entrée, heu de sa première rencontre avec Cesar Whong. Puis, après un instant de réflexion, elle se dirigea vers le cabinet de travail de sa mère. Peu impressionnée par l'ameublement austère qui célébrait le succès professionnel de Mary Ann Leval-lier, elle s'approcha de l'élégant bureau en bois qui trônait au centre de la pièce. Sur la surface en malachite, elle trouva immédiatement ce qu'elle cherchait : un gros dossier portant en couverture le nom de Julius Whong. Elle ouvrit le rabat en plastique vert épais et constata qu'il y avait là toute la documentation nécessaire pour mettre au point la meilleure défense possible. Maureen s'installa sur le fauteuil et, feuille après feuille, elle parcourut les pièces du dossier. Il contenait les copies des procès-verbaux, des autopsies et des rapports de laboratoire. Environ une heure plus tard, elle avait fini d'examiner tous les documents. Bien que sa mère fût - comme tous les avocats - une bonne acrobate, elle allait devoir faire des sauts périlleux au-dessus d'un ravin pour éviter la peine de mort à son client. Toutes les preuves détenues par la police l'incriminaient, sans laisser place au moindre doute. Témoins et caméras avaient établi la présence sur chaque scène de crime d'un homme qui boitait de la jambe droite, ce qui était le cas de Julius Whong depuis une opération récente du ménisque et des ligaments. En outre, le braquage perpétré avec les victimes ainsi que le thème des Peanuts commun à tous les homicides cadraient parfaitement avec le profil psychologique de Julius, consommateur notoire d'alcool et de stupéfiants qui avait essuyé plusieurs plaintes pour coups et blessures, agression sexuelle et pédophilie.
Cerise sur le gâteau, les tests ADN avaient démontré que le sperme dans le vagin de Chandelle Stuart était le sien. Même le hangar où il avait prévu de transformer Alistair Campbell en une grotesque parodie de Snoopy appartenait à son père. César avait acheté les avions entreposés à l'intérieur pour en faire don à la ville après restauration.
Son mobile était la seule zone d'ombre. Les enquêteurs favorisaient l'hypothèse d'une vieille rancune remontant à l'époque du braquage. Peut-être que Julius avait été lésé dans le partage du butin et qu'il avait ruminé sa rancœur pendant des années, jusqu'au jour où il avait explosé et s'était vengé. Et pourtant...
Mon fils est innocent...
Les mots de César Whong et son inaltérable conviction tournaient en boucle dans sa tête. Bien qu'elle éprouvât une répulsion instinctive pour les individus tels que Julius, l'un des principes fondamentaux du travail qu'elle avait choisi était de ne pas laisser ses sentiments personnels influencer son appréciation des faits.
Mon fils est innocent...
Il y avait une chance sur mille que Julius ait effectivement été accusé à tort, et mille chances contre une que César ait menti. Elle repensa à sa dernière conversation avec sa mère, Pour moi, tout le monde est innocent jusqu'à preuve du contraire. se leva du fauteuil en soupirant et quitta le bureau de maître Mary Ann Levallier.
Elle voulait aller prendre une douche mais avant d'emprunter le couloir qui menait aux chambres, elle s'arrêta devant la cuisine, indécise. Elle se rendit compte qu'elle n'avait pas envie de manger - et surtout pas seule. Elle hésita à appeler Jordan, pour lui relater sa rencontre avec César Whong et, éventuellement, y réfléchir ensemble autour d'une table. Mais elle se rappela qu'à peine descendu de l'hélicoptère, Jordan avait paru pressé de s'enfuir sur sa moto - et c'est ce qu'il avait fait presque immédiatement. Le soir où ils avaient dîné au Martini's, il s'était montré particulièrement évasif quand il avait reçu ce coup de téléphone. Du temps où il appartenait à la police, Jordan était sûrement un excellent enquêteur mais, en ce qui concernait ses affaires personnelles, il était comme un livre ouvert. Maureen avait compris d'instinct que son embarras cachait une histoire qui le touchait profondément. Finalement, elle ne savait rien sur lui, elle ignorait s'il avait une compagne, une femme ou pas. Mais elle appréciait cet homme, elle le considérait désormais comme un ami et elle ne voulait pas faire intrusion dans sa vie privée en l'appelant à l'improviste. Arrivée dans sa chambre, elle ôta ses chaussures et se laissa tomber sur le ht, s'octroyant quelques instants d'une paresse exquise. Elle repoussa à plus tard le plaisir d'une bonne douche. Elle resta allongée sur le couvre-lit en piqué, à fixer le plafond. Elle se sentait inhabituellement calme, débarrassée de cette angoisse sourde qui la guettait depuis sa découverte du don obscur qu'elle portait comme un corbeau sur l'épaule.
L'esprit vif, éveillé, serein.
Une par une, elle repassa dans sa tête toutes ses visions de la vie malheureuse de Gerald Marsalis. Le corps écarlate, le visage de démon reflété dans le miroir, la femme peinte en bleu qui se tordait de plaisir, la sensation étrangère de posséder un pénis et d'éprouver l'orgasme expéditif d'un homme. Elle suivit le jeu de pistes fixé de manière indélébile dans sa mémoire : le dessin innocent d'un petit garçon, la fureur de Christopher Marsalis, l'expression de terreur de Thelma Ross, le dos de l'homme au couteau ensanglanté, le braquage et les masques des Peanuts, cette silhouette menaçante dans la pénombre du palier, qui disparaissait un instant avant d'émerger à nouveau, plus près, à visage découvert...
Les premières images l'avaient terrorisée, l'avaient fait vaciller et douter de sa santé mentale, jusqu'au jour où elles s'étaient avérées être non pas des hallucinations produites par un esprit dérangé mais des instants de vie gravés dans ses pupilles, perpétuant le souvenir de celui qui les avait vécus avant elle. A présent qu'elles semblaient lui appartenir depuis toujours, elle pouvait les disposer en ordre dans sa tête et les observer sans peur. Même si elle ne parvenait pas à trouver d'explication, elle pouvait réussir à les accepter.
Et alors qu'elle était ainsi étendue sous ce plafond bleu ciel, entourée d'objets qui faisaient partie du monde réel, la vérité éclata tel un coup de tonnerre. Maureen se releva brusquement et s'assit sur le ht, avec l'impression qu'une bouffée de chaleur étouffante venait de s'élever du matelas. D'un coup, elle avait visualisé ce qu'elle savait porter en elle comme une image kaléidoscopique qu'elle n'avait pas réussi à recomposer jusque-là. Mais désormais, tout était clair et, rétrospectivement, d'une évidence enfantine. Maureen se traita d'imbécile pour ne pas l'avoir compris plus tôt.
Même si elle ne saisissait pas bien pourquoi, elle savait qui avait assassiné Gerald Marsalis et Chandelle Stuart, et causé la mort d'Alistair Campbell.
A la seconde où cette certitude lui était venue, elle en avait vu le profond paradoxe.
En réalité, elle l'avait toujours su.