Droit dans les yeux

Giorgio Faletti · Chapitre 45 sur 45

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Droit dans les yeux

Chapitre 54 · L'avion atterrit avec un léger rebond souligné…

 

L'avion atterrit avec un léger rebond souligné par le crissement des roues sur la piste.

Maureen imagina le train d'atterrissage enveloppé par la fumée du freinage, tandis que le pilote inversait les turbines pour réduire la vitesse de l'avion. Par le hublot, elle reconnut le paysage familier de l'aéroport à taille humaine de Fiumicino, tellement éloigné de la froideur et du chaos technologique de JFK à New York.

Ni meilleur ni pire, seulement différent. L'appareil se positionna docilement contre la passerelle de débarquement pendant que la voix d'une hôtesse souhaitait aux passagers la bienvenue à Rome, en italien et en anglais. Maureen avait beau maîtriser les deux langues, l'une et l'autre lui semblèrent inexplicablement étrangères. L'avion s'immobilisa définitivement, donnant ce signal tacite qui marque la fin de tous les vols et déclenche la rafale des ceintures de sécurité que l'on détache.

Maureen tira son sac du compartiment au-dessus de sa tête et fit la queue jusqu'à la sortie. A l'instant où ils sortaient de l'avion, les passagers redevenaient des individus avec les pieds collés sur terre, que seul un hasard éphémère avait suspendus ensemble au milieu des nuages.

Maureen suivit le courant vers les tapis de retrait des bagages. Elle savait que personne ne l'attendait à l'extérieur et c'était précisément ce qu'elle souhaitait.

Son père l'avait appelée de Tokyo, où il s'occupait de l'ouverture d'un nouveau Martini's. Il avait entendu parler de la conclusion de l'enquête à laquelle elle avait participé et il l'avait traitée en star internationale.

Quand Franco Roberto lui avait appris que ses collègues du commissariat voulaient venir l'accueillir en masse à l'aéroport, elle avait décidé d'anticiper son retour, déplaçant sa réservation au vol qui précédait celui initialement prévu. Elle ne voulait pas être acclamée en triomphatrice alors qu'elle se sentait tout sauf triomphante.

Elle attrapa ses affaires, les posa sur le chariot et se dirigea vers la sortie.

Elle venait de quitter la zone de livraison des bagages et s'approchait des taxis quand un homme l'aborda. — Excusez-moi, vous êtes mademoiselle Maureen Martini ? Elle s'arrêta et le regarda. C'était un Chinois d'âge moyen, un peu plus grand que la moyenne, avec ces traits asiatiques que la plupart des Occidentaux sont incapables de différencier. — Oui. Je peux vous aider ?

— Non, mademoiselle. Je dois simplement vous faire une commission. J'ai été chargé par une personne aux États-Unis de vous remettre ce paquet.

Le Chinois lui tendit une boîte enveloppée d'un emballage sobre en parchemin, nouée par un élégant ruban doré. — Mais qu'est-ce que... ?

— La personne qui m'a confié cette tâche a dit que vous comprendriez. Elle m'a par ailleurs prié de vous remercier et de vous informer qu'elle n'attend aucune réponse de votre part. Bienvenue chez vous, mademoiselle. Je vous souhaite une agréable soirée.

Il s'inclina légèrement et, sans un mot de plus, tourna les talons et alla se mêler aux voyageurs qui marchaient vers la sortie, jusqu'à disparaître entre ces dizaines d'autres têtes inconnues. Maureen observa la boîte pendant quelques instants, puis la glissa dans le sac posé sur son chariot.

Tout le long du parcours de Fiumicino à sa maison, elle ne vit même pas défiler le paysage familier de la campagne romaine. Au moment de quitter sa mère, Maureen avait compris que quelque chose avait changé entre elles. Dans le passé, elles avaient été tellement absorbées dans leurs rôles respectifs, tellement figées dans leurs positions, qu'elles en avaient oublié d'être simplement deux femmes. Quand sa mère l'avait embrassée, Maureen avait ressenti une véritable gratitude pour ce vrai contact physique car Mary Ann Levallier l'avait étreinte avec une émotion sincère, sans se soucier de froisser ses vêtements. C'était un début, certes infime, mais qui laissait néanmoins présager une suite. Une suite qui arriverait peu à peu, avec le temps.

Elle avait vu Jordan Marsalis pour la dernière fois au One Police Plaza, quand ils avaient signé leurs dépositions définitives sur la mort de William Roscoe.

Ils n'avaient parlé de rien en particulier, mais Jordan lui avait paru serein. Ils s'étaient promis de se revoir en Italie. Que la promesse se réalise ou pas, une chose était sûre : aucun d'entre eux n'oublierait l'autre et l'expérience qu'ils avaient vécue ensemble.

Après avoir traversé les rues affolées de la capitale, le taxi déposa finalement Maureen devant chez elle, à côté de la masse antique et rassurante du Colisée. Le chauffeur l'aida à porter les bagages jusqu'à l'ascenseur.

Maureen vida sa boîte aux lettres pleine de courrier, qu'elle parcourut rapidement dans l'ascenseur. Pour l'essentiel, il s'agissait de publicités, de lettres d'associations caritatives et des factures de téléphone, gaz et électricité. Un pli du ministère de l'Intérieur, quelques lettres d'amis. Maureen n'avait aucune envie de les lire.

Seule une enveloppe attira son attention. Relativement épaisse, en papier kraft, avec du papier bulle. Elle venait des États-Unis. Le tampon sur les timbres indiquait qu'elle avait été expédiée de Baltimore. Elle l'ouvrit et y trouva un CD accompagné d'une feuille pliée en deux. Une lettre.

 

Chère Maureen,

Nous ne nous sommes jamais rencontrés en personne, et pourtant, j'ai tellement entendu parler de vous, depuis si longtemps, que je vous connais très bien. Je m'appelle Brendan Slave, je suis le frère de Connor. Vous et moi sommes unis par la douleur d'avoir perdu ce qu'il a emporté avec lui à jamais, mais aussi par la joie de pouvoir apprécier les paroles et la musique qu'il nous a laissées en témoignage de son talent. Après le drame, j'ai récupéré toutes ses affaires ; quand je les ai passées en revue, j'ai trouvé le CD ci-joint. Il con ent une chanson médite écrite pour vous. Vous remarquerez d'ailleurs votre nom sur la face supérieure du disque. Il m'a semblé juste de vous l'envoyer. C'est votre chanson, elle vous appar ent et vous pourrez en faire ce que bon vous semble. A vous de choisir si vous voulez l'offrir au monde ou la garder comme un pe t trésor privé à conserver en secret.

Par les mots de mon frère, je sais combien votre amour était profond - et c'est pourquoi je me permets de vous donner un conseil. N'oubliez jamais Connor, mais ne vivez pas dans son souvenir. Je suis convaincu qu'il vous dirait la même chose, si seulement il pouvait. Vous êtes belle, jeune et sensible. Ne vous privez pas de la possibilité de vivre et d'aimer à nouveau. Si cela vous paraît trop difficile, il y aura toujours ce e dernière chanson de Connor pour vous rappeler comment on fait. Avec toute mon affec on,

Brendan Slave

 

Maureen se retrouva avec le visage ruisselant de larmes, dans un ascenseur plein de bagages arrêté au dernier étage d'un vieil immeuble romain. Comme une petite fille, elle s'essuya les yeux du revers de la manche, insoucieuse des légères traces noires laissées par le maquillage sur le tissu. Elle souleva ses valises et les sortit sur le palier. En fouillant son sac à la recherche des clefs, elle tomba sur la boîte que le Chinois lui avait remise. A peine entrée dans l'appartement, elle alla ouvrir les volets pour inonder de soleil et d'air frais cette maison qu'elle avait pensé ne jamais revoir. Elle se régala du spectacle du ciel de Rome et des merveilleuses découvertes que chaque fenêtre offrait à son regard.

Appuyée à un des rebords, sa silhouette découpée sur un fond de crépuscule, elle défit le ruban et ouvrit la boîte empaquetée comme un cadeau.

À l'intérieur, posée sur une couche de coton jaune clair, il y avait une oreille sectionnée. Accrochée au lobe, une étrange boucle d'oreille en forme de croix avec un brillant au centre captait la lueur monochrome du soleil pour la refléter dans un prisme de couleurs.

Maureen la reconnut instantanément.

Une personne aux États-Unis, avait dit le Chinois.

Elle repensa aux paroles de César Whong, le soir de leur brève rencontre dans la voiture, quand il avait juré de l'innocence de son fils et qu'il avait prié Maureen de l'aider à la démontrer. Je vous promets que, d'une manière ou d'une autre, je saurai m'acquitter de ma dette. Je ne sais pas encore comment, mais je vous garantis que je le ferai...

Elle contempla la relique macabre sans ressentir la moindre émotion. William Roscoe avait affirmé que la seule chose susceptible de nous rendre supérieurs à Dieu était la justice. Maureen ignorait si Jordan, au moment de l'attaquer, avait entendu ses derniers mots à propos de Julius Whong. Un monsieur très professionnel s'occupera de lui régler son compte...

S'il avait entendu et compris ce que Roscoe suggérait, Jordan n'en avait rien laissé paraître, Maureen l'avait imité. Il existait bel et bien une justice humaine et, à ce moment-là, elle et Jordan s'étaient arrogé les pouvoirs d'un jury. Le troisième secret qui les unissait. Peut-être devraient-ils un jour affronter leur conscience - mais ils y penseraient en temps voulu. Maureen alla jeter le contenu de la boîte dans la cuvette des toilettes et tira la chasse. Elle resta là pour s'assurer que ce résidu de l'abject Arben Gallani était bien descendu dans un heu qui lui convenait parfaitement : les égouts de Rome. Après quoi elle prit l'enveloppe marron qu'elle avait posée sur un meuble et monta à l'étage supérieur. Elle ouvrit la grande vitre coulissante qui donnait sur des toits à perte de vue, puis elle marcha jusqu'à la chaîne hi-fi. Elle prit l'album de Connor posé à côté et observa pendant quelques secondes le visage aux yeux intenses sur la couverture.

Les Mensonges des ténèbres.

Mais les ténèbres s'étaient dissipées. Elle ignorait jusqu'à quand, mais c'était là le cœur même de la vie - ne pas savoir comment, où et quand. Elle sortit le disque qu'elle venait de recevoir. Sur la surface brillante, quelques mots écrits au feutre noir indélébile.

Sous l'eau

Maureen

Elle alluma le lecteur et glissa le CD sur le plateau. Elle le referma et appuya sur PLAY.

C'était une maquette sobre, dépouillée, et d'autant plus émouvante. La chanson se suffisait à elle-même, elle n'aurait pas supporté d'être ensevelie sous des plâtras d'arrangements superflus.

Quelques mesures de cordes samplées, un arpège de guitare très doux - et puis le violon de Connor commença à glisser sur cette base éthérée avec l'élégance et l'énergie d'un patineur artistique qui trace des volutes mélodiques dans les airs tout en sculptant la glace avec les lames de ses patins. Et enfin arriva sa voix, un couteau acéré de douleur et de bonheur, le tranchant et la pointe. Maureen se laissa couler dans le sentiment magique d'un secret partagé ; cette chanson dissimulée au reste du monde n'appartenait qu'à elle - non parce qu'elle en possédait le seul exemplaire, mais parce qu'elle en était la seule destinataire.

 

Toi qui es née sous l'eau

Et qui sous l'eau est restée

A danser pendant des mois

lente et seule et moirée

dans un ralenti liquide et clair

à présent tu marches cachée

dans tes voiles de douleur aride

tu veux croire que ton cœur

est resté au fond de l'eau

et tu ignores pourtant

qu'il suffirait d'un court instant

pour transformer ce désert stérile

en un bouquet de possibles

mais tu veux croire que sous l'eau

où il n'y a pas de couleurs

tu trouveras une bulle d'air

pour redonner souffle à ton amour

que l'on a caché là

et qui a résisté pour toi

drapé dans sa lueur ténue

sous l'eau il continue

à briller comme une bougie

pour toi qui te réfugies sous l'eau

quand tu as perdu la foi.

 

Maureen comprit le sens intime de ces mots et, au heu des larmes, elle s'accorda la tendresse illogique d'un sourire. Elle s'assit dans le fauteuil en osier devant la porte-fenêtre, arrangeant les coussins pour être plus confortablement installée. Elle se laissa envelopper par la musique et s'abandonna à la voix et aux souvenirs, désormais consciente que personne ne la priverait jamais de la richesse profonde qu'elle avait connue. Elle contempla le crépuscule triomphal qui enflammait le ciel de Rome, dans l'attente de ce qui viendrait, sans certitudes et avec pour seule force cette vérité qu'elle avait apprise malgré elle - et qu'elle parvenait enfin à affronter. Maureen Martini ferma les yeux et songea que les ténèbres et l'attente ont la même couleur.

 

1* Les mots en italique suivis d'un astérisque sont en français dans le texte. (n.d.T.)

2*IAD : Internai Affairs Division, inspection générale de la police de New York. (N.d .t.)

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Giorgio Faletti

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