Droit dans les yeux

Giorgio Faletti · Chapitre 6 sur 45

Pages du PDF

Droit dans les yeux

Chapitre 5 · Quand Jordan déboucha sur la dernière portion…

 

Quand Jordan déboucha sur la dernière portion de Water Street, le soleil découpait la rue en deux. Droite et gauche, ombre et lumière, fraîcheur et chaleur. Avec détachement, il se rappela que lui aussi s'était complu jadis dans cette métaphore simpliste : noir et blanc, bien et mal. Désormais, tout cela lui paraissait étranger, comme les images imprécises d'un film dont on a oublié le titre. Outre le déploiement habituel des forces de police, les médias avaient débarqué en masse, ce qui ne le surprit guère. Les reporters de presse écrite se faufilaient tant bien que mal entre les voitures aux gyrophares allumés et les fourgons de Eyewitness News ou Channel 4 garés sur Peck Slip. Une journaliste de NY1 dont le nom lui échappait effectuait son reportage en direct, avec le cordon de police en arrière-plan. Rien d'étonnant à leur arrivée précoce : il y avait toujours un brave policier pour monnayer ses « informations de source sûre » afin de payer ses dettes ou lès frais d'université de son fils.

Jordan gara la Ducati à l'ombre pour éviter de retrouver le siège brûlant quand il la récupérerait. Il s'achemina vers l'immeuble tel un badaud quelconque, le casque de moto préservant son anonymat. S'il y avait bien une chose qu'il tenait à éviter, c'était de devoir se frayer un chemin au milieu d'une foule de journalistes avec leurs jolis bouquets de micros.

Un groupe de jeunes hommes en survêtement bleu du NYPD lui coupa la route. C'était des recrues de l'Académie de police qui couraient au petit trot derrière leur instructeur. En voyant l'agitation qui régnait, plus d'un élève tourna la tête, excité, devinant que la façade cachait une scène de crime.

Jordan dépassa le fourgon bleu de la Police scientifique et longea les barrières de police jusqu'à l'ouverture qui donnait sur la porte d'entrée. Elle était gardée par deux agents en uniforme. Jordan connaissait l'un d'entre eux, un flic du One Police Plaza, le quartier général. Le commandement central se trouvait à moins d'un kilomètre à vol d'oiseau et la zone était sous leur juridiction. L'agent s'apprêtait à lui barrer la route quand Jordan ôta son casque. Le policier le reconnut et se détendit, attendant qu'il arrive pour écarter la barrière.

— Bonjour, lieutenant.

Jordan inclinait la tête comme s'il faisait attention à l'endroit où il posait les pieds, et le policier ne put voir l'expression sur son visage quand il répondit :

— Je ne suis plus lieutenant, Rodriguez. — Bien sûr, lieut... Je vous prie de m'excuser. Gêné, Rodriguez baissa les yeux au sol. Jordan n'allait pas faire payer au garçon ce dont il n'était pas responsable.

— Aucun problème, Oscar. Tout le monde est là-haut? Oubliant le faux pas qu'il venait de commettre, Rodriguez se ressaisit. — Oui, au dernier étage. Mais le maire n'est pas encore arrivé. — Je sais. Il sera là d'un instant à l'autre. L'agent Oscar Rodriguez plissa les yeux et son visage d'hispanique se rembrunit. — Je suis désolé pour ce qui est arrivé à votre neveu... monsieur Marsalis.

Ce n'était pas qu'une barrière qui les séparait, mais toute une vie. Le policier se tut mais il hésitait, comme s'il voulait ajouter quelque chose. — Si je peux me permettre, un bon lieutenant comme vous le restera toujours aux yeux d'un flic comme moi.

— Merci, Oscar. J'aimerais que les choses soient aussi simples. Je peux monter ?

— Bien sûr. Personne n'a rien dit ouvertement, mais j'ai la nette impression qu'ils vous attendent.

Rodriguez lui ouvrit le passage vers la maison. Dans l'ascenseur mal éclairé, Jordan ne put contenir une poussée d'amertume en pensant que la vie creusait parfois entre les gens des distances qu'aucun instrument ne pouvait mesurer. Du New York City Hall où travaillait Christopher Marsalis, à l'appartement de Gerald sur Water Street, le trajet était ridiculement court. On pouvait se rendre d'un lieu à l'autre en quelques minutes à pied. Et pourtant, aucun homme, pas même le plus rapide des athlètes, ne courait assez vite pour franchir en une seule vie le fossé qui séparait père et fils.

Jordan n'avait jamais visité le domicile de son neveu. Un soir, il l'avait rencontré par hasard au Via délia Pace, un restaurant italien de ï'East Village. Le peintre était affalé dans un coin sombre avec un groupe de gens dont l'aspect et le comportement s'accordaient parfaitement au style de vie choisi par Gerald. Tous avaient sur le visage la même expression, à mi-chemin entre l'arrogance de se sentir libre au point de se détruire et l'écœurement de ne trouver que du vide autour d'eux. A en croire l'attitude soumise de sa cohorte, Gerald faisait manifestement office de chef charismatique. Quand Jordan s'était approché de la table, son neveu s'était interrompu en plein discours et avait posé sur lui un regard qui ne trahissait ni surprise ni plaisir. Jordan avait des yeux bleus pareils aux siens - mais beaucoup, beaucoup plus vieux.

— Salut, Jordan.

— Salut, Gerald.

Agacé, son neveu avait répondu en grimaçant : — Gerald, c'est de l'histoire ancienne. Un nom qui appartient au passé. De tout ce que j'ai été, il ne reste plus rien.

L'air de défi dans son regard confirmait ce verdict sans appel. Jordan avait opté pour un ton de voix conciliant.

— Tout et rien sont des extrêmes. Il ne faut pas grand-chose pour qu'ils se rejoignent.

— De bien belles paroles, Père Marsalis. J'ignorais que tu te piquais de philosophie. Si tu es venu m'offrir un sermon... Jordan avait secoué la tête.

— Non, je suis venu dîner, mais je crois avoir choisi le mauvais endroit. — Je le crois aussi.

S'était alors installé ce silence interminable qui tombe lorsque deux personnes n'ont plus rien à se dire. Jordan avait tourné les talons et quitté le restaurant. Dans les murmures confus qui avaient accompagné son départ, Jordan n'avait discerné que les mots : « C'est juste un poulet. »

Ainsi s'était déroulée leur dernière rencontre. Et à présent, il montait vers le théâtre du meurtre de Jerry Kho, l'homme qui avait pris possession de Gerald Marsalis au point de mourir à sa place.

A peine sorti de l'ascenseur, il fut frappé par une forte odeur de peinture. Par la porte grande ouverte, il vit l'équipe scientifique en train d'effectuer les prélèvements habituels. Vu l'identité de la victime, nul doute que les effectifs, l'attention aux détails et les moyens employés seraient largement supérieurs à la normale. Christopher les avait probablement prévenus de l'arrivée de Jordan car le détective James Burroni vint l’accueillir sur le palier avant que l'agent posté à l'entrée lui barre le passage.

— Ça va, Pollard, je m'en occupe. Il connaissait Burroni depuis pas mal de temps. Comme flic, il se débrouillait plutôt bien. Ils avaient travaillé ensemble au Neuvième district à l'époque où c'était encore un poste frontière, mais on ne pouvait pas dire qu'ils étaient comme cul et chemise. Jordan ne lui en voulait pas : difficile de pardonner à un collègue d'être à la fois une légende de la Police criminelle et le frère du maire de New York. Evidemment, ils étaient nombreux à penser qu'il devait sa carrière fulgurante plus à son illustre famille qu'à ses mérites effectifs. Bizarrement, Jordan ressentait sa propre présence sur la scène du crime comme une intrusion, alors même que l'affaire le concernait personnellement. Et il soupçonnait Burroni de partager cette impression.

— Bonjour, James.

— Bonjour. J'aurais préféré te revoir dans d'autres circonstances. D'un geste vague de la main, Jordan balaya l'embarras de ces retrouvailles. Tous deux connaissaient parfaitement les enjeux de l'affaire - le genre d'enjeux auxquels ils auraient préféré ne jamais être confrontés.

— Entre. Je t'avertis : c'est pas beau à voir. Emboîtant le pas du détective, Jordan promena son regard tout autour de lui. Abstraction faite du chaos indescriptible qui régnait dans le loft - au point que le désordre semblait en être la pierre angulaire -, il flottait une ambiance étrangement paisible dans ce heu baigné d'une lumière printanière éthérée. Ici, Jerry Kho avait planifié sa guerre contre le monde et contre lui-même. Puis Jordan le vit.

Il lutta pour rester impassible et froid devant cette énième preuve de la sauvagerie humaine, devant l'icône d'horreur qu'était ce garçon assassiné et dégradé jusque dans la mort. Il n'avait pas encore trente ans.

Il s'agenouilla à côté du corps aux yeux écarquillés, recouvert d'une peinture rouge de marionnette infernale qui accentuait le ridicule de sa posture. Burroni n'attendit pas que Jordan l'interroge pour lui résumer les premières conclusions :

— D'après l'examen préliminaire du légiste, il aurait été étranglé et ensuite placé dans cette position. La mort remonte à quelques heures. Jordan indiqua les zones claires sur les poignets et les chevilles, où la peinture s'était écaillée.

— Regarde ces marques : on l'a attaché. Peut-être avec un ruban adhésif.

— C'est probable. L'autopsie nous le confirmera. — Et à part ça, que dit la Police scientifique ? Burroni fit un geste circulaire qui engloba tout l'appartement. — Tu as vu ce foutoir ? Il y a plusieurs siècles d'histoire dans cette baraque, et la propreté des lieux laisse franchement à désirer. Quoi qu'on trouve, ça pourrait appartenir à Dieu sait qui et remonter à Dieu sait quand.

— Et ça ? Qu'est-ce que c'est ?

Jordan désigna le pouce enfilé dans la bouche de la victime et la couverture appuyée contre l'oreille. Burroni comprit de quoi il voulait parler.

— De la colle. Ils ont prélevé un échantillon, ils nous diront ce qu'ils peuvent en tirer dès qu'ils l'auront analysée. — Et la peinture ?

— Il a fait ça tout seul. LaFayette Johnson nous a confirmé qu'il utilisait souvent cette technique pour peindre. Tu sais, encore une de ces conneries de foutaises avant-gardistes à la c... La fin de sa phrase resta bloquée dans sa gorge, comme s'il s'était soudain rappelé le lien de parenté entre Jordan et la victime. L'arrivée de Christopher Marsalis coupa court à d'éventuelles excuses. Lorsqu'il entra dans l'appartement, suivi par son omniprésent factotum Ruben Dawson, le frère de Jordan était en train de tailler en pièces le médecin légiste :

— ... c'était la volonté de mon fils, et j'entends bien qu'elle soit respectée ! Nom de Dieu, ça doit bien servir à quelque chose d'être le maire de cette ville de merde ! Faites le nécessaire ! Dépêchez-vous et emportez le corps.

Toujours accroupi, Jordan attendait le moment où son frère dépasserait les étagères et découvrirait enfin de ses propres yeux le sort inhumain qu'on avait infligé à son fils.

Et la terreur fut.

Christopher s'arrêta net en voyant le cadavre, Jordan le vit se pétrifier et s'écrouler en un seul instant. Son regard se voila de ténèbres dans la clarté de l'appartement. Jordan ignorait combien d'années son frère vivrait encore, mais il ne faisait aucun doute qu'il était mort à ce moment précis.

Il fit volte-face et disparut derrière l'écran providentiel formé par les étagères. Jordan se releva sans quitter des yeux les épaules de son frère, visibles entre les pots de peinture. Christopher enfouit son visage dans ses mains. Ses cheveux blancs se détachaient des aérosols colorés et autres lambeaux de toile maculés.

Jordan s'approcha et posa une main sur l'épaule de Chris, qui le reconnut sans lever la tête.

— Bon sang, qui peut avoir fait une chose pareille ? — Je n'en sais rien, Chris, je n'en sais vraiment rien. — Je n'arrive même pas à le regarder. Je n'arrive pas à croire que cette chose soit mon fils.

Christopher tituba jusqu'au mur et s'y appuya, dos voûté et tête baissée, son pardessus pendant de travers. Il tapotait nerveusement le sol d'un pied tremblant, comme s'il voulait creuser un trou jusqu'au centre de la terre. Il resta dans cette position tout le temps que prit l'enlèvement du corps.

Ruben Dawson se tenait debout près du maire, silencieux et prêt à réagir, comme toujours. On souleva le cadavre et on l'enveloppa dans une housse noire en polyéthylène. Jerry Kho sortit de la pièce sur un brancard, avec pour marche funèbre le grincement des roues et le bruit d'une fermeture éclair. Sur le mur, la suite de chiffres représentait une épitaphe incompréhensible, enfermée dans une bulle enfantine. Son aspect naïf détonnait dans un contexte aussi sinistre. Il ne manquait plus que quelqu'un se mette à chanter une berceuse. Seules quatre personnes restèrent dans l'appartement - quatre statues de sel confrontées à l'énigme posée par chaque crime. Deux éternelles questions : Qui ? Pourquoi ?  Et même quand la première trouvait une réponse, la seconde restait irrémédiablement insoluble. Christopher Marsalis sortit avant tous les autres de la stupeur qui les immobilisait. Peut-être grâce à la rage qui grondait dans sa gorge, il se ressaisit. Il alla examiner la paroi contre laquelle le corps de son fils était appuyé encore quelques instants plus tôt. — C'est quoi ce putain de numéro ? La question resta en suspens, comme un fil ténu qui se perdait dans le vide.

Jordan respira profondément et s'écarta des autres. Il fit complètement abstraction de leur présence - ils n'existaient plus. Il se savait depuis longtemps doté d'une capacité d'observation hors du commun. Au cours des tests d'aptitude de l'Académie de police, la psychologue responsable de son évaluation avait été impressionnée par sa faculté à décrire tout ce qu'il voyait avec une avalanche de détails. Se fiant à cet instinct, il fixa ses yeux sur le mur jusqu'à le faire littéralement disparaître.

Il vit le cadavre de Gerald, traîné contre le mur, installé dans cette position saugrenue... puis une main, qui traçait un nuage bleu sur la paroi...

— C'est un code T9, annonça Jordan, comme une évidence. Trois visages se tournèrent vers lui. Ruben Dawson rentra dans son rôle officiel de porte-parole du maire.

— Et qu'est-ce qu'un « code T9 », au juste ? Jordan sortit son téléphone portable de la poche. Il pianota rapidement sur les touches, levant la tête de temps en temps pour contrôler les chiffres sur le mur. Une fois obtenue la confirmation de son intuition, il ne changea pas pour autant d'attitude : le trophée de premier de la classe ne l'intéressait pas. — C'est un système de saisie intuitive des SMS. Au fur et à mesure qu'on appuie sur les touches du téléphone, le logiciel propose les mots complets qui peuvent correspondre. Ça évite de composer tout le message lettre par lettre.

Jordan attira leur attention sur les deux derniers chiffres. — Là, vous voyez ? Le 4 et le 6 à la fin sont encadrés. Et si on considère la position du corps...

Jordan s'efforçait de ne pas appeler la victime par son nom. D'après les normes comportementales de la police, se référer à une victime par son nom trahissait une implication émotionnelle excessive de l'enquêteur, au détriment de sa lucidité.

— En voyant la position du corps et le message, j'ai pensé que les chiffres faisaient peut-être référence à quelque chose de bien précis. Je les ai tapés sur mon téléphone, et voilà ce que ça donne. Il orienta l'écran du téléphone vers son auditoire attentif. On pouvait y lire une phrase :

the doctor is in

Les trois têtes se soulevèrent de concert, un air perplexe imprimé sur leurs visages. Le silence qui suivit la démonstration était plus éloquent que n'importe quelle question.

Jordan poursuivit ses explications. Quiconque le connaissant assez bien aurait compris à ce moment-là qu'il parlait plus pour lui-même que pour les autres.

— La position de la victime imite celle de Linus, un personnage de Charles Schulz qui a la manie de sucer son pouce en tenant sa couverture fétiche collée contre son oreille.

Puis Jordan pointa le doigt sur l'écran du téléphone. — Quant à cette phrase, elle aussi apparaît dans les Peanuts,  quand Lucy joue les psychiatres de rue. Sur son étal, il y a les mots The doctor is suivis d'un panneau in/out — d'où l'encadré. Burroni l'observait d'un air qui se voulait blasé. Le ton de sa voix, pourtant, était rien de moins qu'admiratif.

— Et qu'est-ce que tu en déduis ? Jordan rangea son téléphone dans le blouson.

— A mon avis, l'assassin a fait exprès de laisser un message facile à déchiffrer. Le code est tellement évident que n'importe quel programme de la police ou du FBI l'aurait décrypté en quelques secondes. Jordan tira une cigarette de sa poche sans sortir le paquet. Il l'alluma et conclut son raisonnement en expulsant une bouffée de fumée. — En fait, ce n'était rien de plus qu'une sorte de divertissement" pour le meurtrier. Et cette plaisanterie a pour but de nous aiguiller... Jordan s'interrompit brusquement. Je ne suis plus lieutenant, Rodriguez. — ... a pour but de vous aiguiller sur son prochain coup. Personne ne sembla remarquer la précision apportée par Jordan, un distinguo qui le plaçait pourtant sur une autre planète qu'eux. Christopher avança d'un pas. Burroni était blême. — Explique-toi.

L'homme qui avait autrefois été flic et qui, d'après l'agent Oscar Rodriguez, le resterait à jamais, fit un geste vers les chiffres sur le mur. — C'est simple. Le meurtrier a transformé la victime en un personnage de BD, Linus. On peut s'attendre à ce que la victime suivante subisse un sort analogue.

Involontairement, il avait pris le contrôle de la situation et tout le monde était suspendu à ses lèvres.

— Impossible de prévoir le prochain nom sur sa liste, mais si mon hypothèse tient la route, on peut s'attendre à deux choses : la première, c'est qu'il s'agira d'une femme...

— Et la seconde ? le pressa Christopher. — La seconde, c'est que dans son esprit malade, il l'aura baptisée Lucy.

Chapitre 6

 

L'inertie du train qui s'arrêtait poussa doucement Lysa Guerrero en avant. Le crissement rouillé des freins annonça l'arrivée à Grand Central Station, New York. Encore une nouvelle ville, des gens indifférents, une maison pleine de meubles qu'elle n'avait pas choisis. Mais cette destination-ci était la dernière, le heu où tout finissait pour mieux recommencer.

Elle se leva et descendit sa valise à roulettes du porte-bagages. Comme animés d'une vie propre, ses longs cheveux ondulés flottaient autour de son visage. Du coin de l'oeil, Lysa surprit l'expression rêveuse de l'homme assis face à elle avec un garçonnet de sept ou huit ans. Un visage anonyme d'employé de bureau, le genre à porter des cravates à élastique et des chemises à manches courtes sous sa veste. Il avait passé une bonne partie du voyage à la regarder, s'imaginant qu'elle ne s'en rendait pas compte. La beauté de Lysa l'intimidait sans doute, et la seule fois où leurs regards s'étaient croisés, il s'était précipitamment réfugié dans le flot ininterrompu de questions que son fils lui posait. Elle lui fit un clin d'œil.

Il rougit comme un homard et s'affaira à aider le garçon, aux prises avec son sac à dos.

Lysa sortit du train et remonta le quai en suivant les panneaux, indifférente aux regards qui la précédaient et la suivaient jusqu'à la sortie comme un souffle de vent. Personne ne l'attendait et, à ce moment de sa vie, elle ne voulait être attendue par personne. Elle se retrouva dans l'énorme hall de Grand Central, véritable monument de marbre, de boiseries, d'escaliers et de souvenirs fixés sur mille bobines de pellicule.

Le plafond élevé formait une voûte céleste pour la petite ville contenue dans ces murs. Dressé au milieu des gratte-ciel futuristes, ce morceau d'histoire sauvé de la destruction par Jacqueline Kennedy témoignait d'un passé à peine révolu.

Tirant sa valise derrière elle, Lysa se dirigea vers le passage souterrain qui menait au métro.

A l'étage inférieur de Grand Central prospérait un restaurant célèbre, l'Oyster Bar, où l'on trouvait tous les types d'huîtres que la nature et l'homme avaient créés pour satisfaire les gourmets. Lysa décida de célébrer son arrivée à New York comme il se devait. Huîtres et Champagne : l'idéal pour démarrer sa nouvelle vie sous les meilleurs auspices. L'idéal aussi pour oublier l'ancienne, pour l'empêcher de devenir un souvenir trop lourd...

Tu y es arrivée, Lysa. Plus qu'un petit effort et c'est bon. Toute sa vie, elle avait cherché un endroit tranquille où se réfugier. Ce qu'elle désirait le plus au monde, c'était un peu de sérénité, ainsi que cette chose que la plupart des gens fuyaient comme la peste : l'anonymat. Elle rêvait de passer inaperçue mais son aspect physique provoquait précisément l'effet inverse. Elle avait vécu le plus clair de son existence sous des dizaines de regards scrutateurs qui exprimaient toujours la même attente. Et elle avait reçu des dizaines de réponses toujours identiques à ses attentes, même les plus modestes. Elle avait fini par abandonner.

Comprenant que le monde qui l'encerclait ne changerait jamais, elle avait rendu les armes. Mais tout en agitant son drapeau blanc, elle avait décidé de vendre très cher son abdication.

Elle descendit le plan incliné qui menait au restaurant. Elle franchit les portes vitrées de l'Oyster Bar, en regardant droit devant elle.

Deux yuppies accoudés au comptoir juste en face de l'entrée, modérément éméchés, s'arrêtèrent de parler. Deux tabourets plus loin, un type grassouillet laissa tomber sur ses genoux l'huître qu'il s'apprêtait à gober.

Un serveur en chemise blanche et gilet noir vint à sa rencontre et l'accompagna jusqu'à une table dans un coin de la salle. Nappe à carreaux rouges et blancs, couverts pour deux. Lysa s'assit et posa sac et valise contre le mur. Le serveur, discret, lui proposa poliment le menu, sur lequel était imprimé le logo du restaurant.

Elle le repoussa délicatement et adressa au serveur son plus aimable sourire, parvenant à ouvrir une brèche dans son indifférence courtoise. — Ce ne sera pas nécessaire. Je voudrais simplement une sélection de vos meilleures huîtres et une demi-bouteille de Champagne bien frais. — Bien, mademoiselle. Est-ce qu'une douzaine d'huîtres vous conviendrait ?

— Deux douzaines me conviendraient nettement mieux. Le serveur prit note et, cédant à la sympathie, il se pencha vers elle, l'air complice.

— Je pense être en assez bonne intelligence avec le maître d'hôtel pour vous obtenir une bouteille de Champagne au prix d'une demie. Je vous souhaite la bienvenue à New York, mademoiselle. — Comment avez-vous compris que je ne suis pas d'ici ? L'homme sourit d'un air entendu.

— Vous avez une valise et vous souriez. Vous ne pouvez pas être de New York.

— Mais les gens qui partent ont bien une valise, non ? Lysa avait aiguillonné le serveur et reçut exactement le genre de réponse escomptée.

— Oui, mais ceux qui quittent la ville ne retrouvent le sourire qu'une fois bien loin d'ici.

Après cet abrégé de petite philosophie apocalyptique, l'authentique newyorker s'éloigna et Lysa resta seule à sa table. Dans le coin opposé du restaurant, six hommes étaient assis à une grande table. De toute évidence, eux non plus n'étaient pas du cru. Lysa savait reconnaître au premier coup d'œil les « gens du dehors » : elle-même l'avait été trop souvent et trop longtemps. Pendant qu'elle passait commande, elle les avait observés par intermittence, cachée par le serveur. Depuis qu'ils l'avaient repérée, installée seule à une table, ils se chamaillaient comme des chats sauvages dans les herbes folles. Lysa farfouillait dans son sac à main quand le serveur providentiel revint, chargé d'un plateau d'huîtres élégamment disposées sur un lit de glace. Il apporta ensuite un seau à Champagne chromé dont dépassait la bouteille.

Les hommes attablés patientèrent jusqu'au départ du serveur, puis l'inévitable se produisit. Après un dernier round de conciliabules, l'un des joyeux compères quitta sa chaise et traversa la salle. Il était plutôt grand, au crâne dégarni, avec une bedaine de buveur de bière qui gonflait sa veste claire.

Il arriva juste au moment où Lysa se servait une huître Belon appétissante.

— Salut, ma belle. Je m'appelle Harry et je viens du Texas. Lysa leva à moitié les yeux de son assiette puis entreprit d'assaisonner son huître. Elle parla sans regarder l'homme en face. — Et ça fait de toi quelqu'un de spécial ? Parti sur sa lancée, Harry le Texan n'entendit pas le point d'interrogation à la fin de la phrase et la prit pour une reconnaissance méritée de ses qualités.

— Ça, tu peux le dire.

— Je l'aurais parié.

Sans y être invité, il s'assit à côté de Lysa sur la banquette en cuir. — Comment tu t'appelles ?

— Quoi que tu aies à me proposer, laisse-moi te prévenir : ça ne m'intéresse pas.

— Oh, allons. Un homme comme moi a toujours quelque chose qui peut intéresser une femme dans ton genre.

Harry le Texan galopait à bride abattue vers une conquête qu'il imaginait inéluctable, au point qu'il ne remarquait même pas la répulsion affichée sur le visage de sa proie. Il était une mouche qui s'imaginait araignée. Lysa se cala contre le dossier, poussant légèrement ses seins en avant. Le regard qu'elle lança au séducteur le fit frissonner.

Puis elle lui adressa un sourire radieux, tel un océan de promesses. — Tu vois, Harry, s'il y a bien une chose que j'adore chez un homme, c'est l'esprit d'initiative. Et toi, tu en as à revendre. Tu es dégourdi, ça se voit. Très dégourdi.

Harry le Texan sourit à son tour et bomba le torse, se pavanant grossièrement devant ses amis. Son coup d'œil vers leur tablée n'échappa pas à Lysa.

— Tu n'imagines même pas à quel point. — J'en étais sûre. Il faut que tu saches que moi aussi, je suis dégourdie. Regarde ma main.

Lysa caressa la table de la main gauche, lentement. Fasciné, Harry suivait le parcours des ongles sur le tissu à carreaux. C'était un mouvement simple, le bout des doigts glissant sur la nappe, mais l'expression de cette femme lui conférait une sensualité inouïe. Sa pomme d'Adam bondit dans sa gorge et il déglutit avec difficulté. — Tu vois ce geste ? Imagine que je pourrais faire la même chose sur toi, dans ton dos, sur ta nuque, ta poitrine, ou encore ailleurs... Cet ailleurs arriva aux oreilles de Harry porté par un souffle chaud qui lui ouvrait des perspectives vertigineuses. Lysa plissa les yeux et continua ses cajoleries.

— Tu imagines ?

Toute limitée que fût sa fantaisie, Наrrу le Texan imaginait, oui. Puis la femme assise à ses côtés changea brusquement d'attitude. Elle détourna le regard et poussa un soupir en ajoutant, d'une voix légère et insouciante :

— Et maintenant imagine ce que je pourrais faire avec l'autre main. Elle désigna du menton un point sous la table. Harry regarda entre ses jambes et devint blanc comme un linge. La main droite de Lysa serrait le manche d'un couteau à cran d'arrêt.

Et la lame acérée menaçait directement ses testicules. — Maintenant, je te laisse le choix, Harry le Texan. Soit tu repars chez tes amis avec tes couilles, soit tu repars sans. Harry affecta une moue ironique, mais les tremblements dans sa voix trahissaient son malaise.

— T'oserais pas.

— On parie ?

Il y eut un instant de flottement. L'espace de quelques secondes, le monde entier sembla s'arrêter, à l'exception de la goutte de sueur froide qui s'écoula sur la tempe de Harry. Puis Lysa décida de remettre le monde en marche.

— Nous allons passer un accord. — Quoi ?

— Étant donné que tu n'es pas méchant mais juste crétin, je vais te rendre un service. Tu vas gentiment glisser la main dans la poche de ta veste et tu vas me donner ta carte de visite. Je la prendrai avec un grand sourire. Tes amis nous observent ; libre à toi de leur raconter ce que tu voudras. Ce soir, tu pourrais - pourquoi pas - sortir seul et te planquer dans un cinéma. Demain, tu leur raconteras ta fabuleuse partie de jambes en l'air avec la fille du restaurant. Je m'en balance. Mais en contrepartie, je te demande juste une chose : disparais et fous-moi la paix pendant que j'avale mon repas.

Harry se leva en faisant très attention à l'épée de Damoclès miniature qui pendait au-dessus de sa virilité.

Lysa posa les deux mains sur la table : le couteau avait disparu. D'un geste volontairement suggestif, elle prit la belle huître posée dans son assiette, la porta à ses lèvres et l'avala avec un léger bruit de succion. Dans un sursaut d'orgueil, Harry cracha :

— T'es qu'une sale petite pute.

Le sourire angélique que cette femme ravissante lui décocha alors paraissait incompatible avec l'image du couteau pointé sur ses parties sensibles. La main de Lysa disparut sous la table. — Si c'est vraiment ce que tu penses, pourquoi ne reviens-tu pas t'asseoir ?

Harry tourna les talons sans rien ajouter et rejoignit ses amis. Elle suivit sa retraite du regard, sans se départir de son air avenant. Quand il eut repris place

à la table texane, elle saisit sa coupe de Champagne et la leva dans sa direction. Aucun de ses camarades ne remarqua le sourire crispé qu'il composa en retour.

Calmement, Lysa reporta son attention sur une énorme huître du Maine qui trônait sur le plateau de métal.

Trois quarts d'heure plus tard, un taxi la déposait à l'adresse qu'on lui avait donnée.

Chelsea, au 54 Ouest de la 16 e Rue, entre la Cinquième et la Sixième Avenue.

Elle sortit de la voiture et, pendant que le chauffeur extirpait sa valise du coffre, elle leva les yeux jusqu'au sommet de l'édifice puis chercha les fenêtres à l'angle du troisième étage. Elle sortit le trousseau de clefs de son sac à main, agrippa la poignée de la valise et se dirigea vers l'entrée de l'immeuble.

Elle ignorait pour combien de temps, mais cet endroit était désormais sa maison.

Chapitre 7

 

Jordan passa les grilles du Cari Schurz Park et engagea sa moto sur le chemin qui montait vers Gracie Mansion, la résidence officielle du maire de New York. Son frère avait décidé d'y habiter bel et bien pendant toute la durée de son mandat, même s'il possédait un splendide appartement au dernier étage d'un immeuble de la 74 e. Jordan se souvenait par coeur du discours d'investiture de Chris, qui avait pris sa plus belle voix - un véritable aimant à électeurs - pour déclarer : « Le maire de New York doit vivre là où ses administrés ont décidé qu'il devait vivre, car c'est là qu'ils le chercheront quand ils auront besoin de lui. »

Jordan s'arrêta devant le portail et ôta son casque. L'agent de service, un jeune homme avec quelques traces d'acné sur les joues, s'approcha pour vérifier son identité.

— Je suis Jordan Marsalis. Le maire attend ma visite. — Puis-je voir vos papiers ?

Sans un mot, Jordan lui tendit le permis de conduire qu'il gardait dans son blouson.

En attendant que le contrôle soit terminé, il vit plusieurs voitures de police garées autour de la maison, ainsi qu'un certain nombre de policiers en faction. Ce n'était pas étonnant : le fils du premier citoyen de New York venait d'être assassiné, et rien ne permettait d'exclure l'éventualité que le meurtrier en voulût également au père. L'agent lui rendit son document.

— Je vous ouvre immédiatement. — Merci.

Si le jeune homme connaissait Jordan et son histoire, il n'en laissa rien paraître. Il regagna sa guérite et le portail automatique se mit en mouvement.

Jordan gara sa moto devant l'entrée principale de Gracie Mansion. Alors qu'il s'approchait de la porte, celle-ci s'ouvrit et un majordome impeccable apparut sur le seuil. Son allure et sa physionomie n'étaient pas sans rappeler l'illustre John Gielgud.

— Bienvenue, monsieur Marsalis. Je vous prie de bien vouloir me suivre. Le maire vous attend dans le petit bureau. — Inutile de m'accompagner, je connais le chemin. Merci. — Très bien, monsieur.

Le majordome s'effaça discrètement. Jordan emprunta le couloir qui menait à l'aile opposée du bâtiment, côté East River. En quittant l'appartement de Gerald, Christopher lui avait demandé de le rejoindre à Gracie Mansion. Sorti de l'immeuble, Jordan s'était une nouvelle fois prémuni de l'assaut des journalistes grâce à son casque. La barrière protectrice s'était révélée utile mais pas indispensable, puisque Christopher était sorti juste après lui. Un bourdonnement d'excitation s'était élevé de la ruche des journalistes, qui avaient fondu sur Chris avec la frénésie d'insectes dont on aurait détruit le nid. Jordan avait rejoint la Ducati, mis le contact et quitté les lieux sans regarder en arrière.

Et à présent, il se tenait devant cette porte à laquelle il n'avait aucune envie de frapper. Il donna deux petits coups sur le bois brillant et, sans attendre qu'on l'y invite, il entra dans la pièce. Assis à son bureau, Christopher parlait au téléphone. Il lui fit signe d'approcher. Ruben Dawson était installé dans un fauteuil sur le côté, aussi élégant, rigide et aseptisé que d'habitude. Il hocha imperceptiblement la tête pour saluer Jordan. Au lieu de s'asseoir, ce dernier préféra marcher jusqu'à la fenêtre qui donnait sur le Roosevelt Channel. Une chaleur agréable émanait des vitres. La même lumière qui inondait Water Street se reflétait sur l'eau du canal. Une péniche naviguait paisiblement sur le West Channel. Un homme se promenait sur la rive en tenant deux enfants par la main, en direction du terrain de jeux. Deux adolescents s'embrassaient, appuyés à la rambarde.

Tout était normal. Sous ses yeux, une banale journée de printemps. Et dans son dos, la voix glacée d'un homme qui venait de perdre son fils.

— J'ai dit non. Hors de question d'instrumentaliser ce qui vient de se passer. Pas de photos du père rongé par le chagrin, rien de tout ça. Nous envoyons des soldats américains partout dans le monde. Je ne veux pas donner l'impression que la mort de mon fils est plus importante que la mort de l'un de ces jeunes. Le deuil du maire de New York ne doit pas être plus important que celui d'un plombier de Detroit. Tu peux dire que notre ville pleure la disparition d'un grand artiste, mais c'est tout. Une pause.

Jordan ignorait avec qui parlait Christopher, mais c'était apparemment quelqu'un du service de presse, qui prenait ses instructions pour la gestion de la crise. Jordan repensa au visage tétanisé de son frère quand il avait découvert le cadavre de Gerald.

Et pourtant, à présent...

— D'accord. Dans tous les cas, ne prenez aucune initiative sans me consulter d'abord.

Il raccrocha au moment précis où la porte d'entrée s'ouvrait. Maynard Logan, le chef de la police, s'efforçait visiblement de se composer un masque adapté aux circonstances.

— Christopher, je suis infiniment désolé pour ce qui t'arrive. Je suis venu dès que j'ai...

Le maire l'interrompit sans même faire semblant d'avoir écouté un seul mot.

— Assieds-toi, Maynard.

Jordan n'avait jamais vu Logan dans un tel embarras. En fait, il ne l'avait jamais vu montrer le moindre embarras. Et quand le chef remarqua sa présence dans la pièce, la gêne s'accrut considérablement. Logan s'installa sur la chaise en bois comme sur un cactus. Christopher se pencha et, coudes sur la table, pointa l'index sur lui. — Maynard, je veux que tu trouves celui qui a fait ça à mon fils. Je veux qu'on l'enferme à Sing Sing. Je veux que les autres détenus le tabassent tous les jours jusqu'à lui faire pisser le sang, et je veux être celui qui enverra le poison dans ses veines quand le jour viendra de l'expédier en enfer.

En homme politique averti, Christopher Marsalis savait comment mener la danse face à une assemblée dont les membres étaient tous des électeurs potentiels. Dans le privé, toutefois, il laissait complètement tomber le vocabulaire soigné que les gens associaient d'ordinaire à son image.

— Et je veux que ce soit Jordan qui dirige l'enquête. Trois hommes restèrent immobiles : Jordan à côté de la fenêtre, son frère, le doigt pointé, et Ruben Dawson qui paraissait subitement fasciné par le bracelet de sa montre. Seul le chef de la police les regardait tour à tour.

— Mais Christopher, je ne...

— « Je ne » mon cul, Maynard !

Logan tenta de reprendre pied sur un terrain qui s'effritait sous ses pieds.

— OK, réfléchissons un instant. Sur le plan humain, je n'ai absolument rien contre Jordan. Et nous savons tous à quel point il est doué. Mais le NYPD compte d'autres excellents policiers, et il y a des procédures auxquelles même moi je...

Logan semblait condamné à ne jamais pouvoir terminer une phrase. Christopher se jetait sur chacun de ses mots comme un faucon sur sa proie.

— Je m'en contrefous des procédures. La plupart de tes hommes n'arriveraient pas à trouver leur propre trou du cul avec un traité d'anatomie à la main.

— J'ai des devoirs envers la communauté. Comment suis-je censé faire respecter les règles si je suis le premier à les violer ?

— Maynard, on n'est pas à un congrès national de police. Je connais la chanson. La moitié des flics de cette ville touche des pots-de-vin, et l'autre moitié qui n'est pas foutue d'en dégotter se contente de regarder ailleurs. Et entre les deux, ça joue les vases communicants. C'est la nécessité et les circonstances qui font et défont les règles. Logan adopta un nouvel angle d'attaque - ou de défense. Mais c'était sa dernière cartouche, il le savait pertinemment. — Jordan est impliqué émotionnellement dans cette affaire. Sa capacité de discernement pourrait s'en trouver compromise. — Maynard, j'ai vu de mes propres yeux ce qui s'est passé aujourd'hui. Si Jordan a pu garder la tête assez froide pour déchiffrer ce putain de code alors qu'il venait...

Christopher s'interrompit. L'espace d'un instant, l'homme que Jordan avait vu s'effondrer devant le cadavre de son fils refit surface. Mais cela ne dura qu'une seconde.

— S'il a pu le déchiffrer alors qu'il venait à peine d'assister à ce spectacle atroce, je pense qu'il n'aura aucune difficulté à poursuivre l'enquête.

A en croire l'expression de Maynard Logan, on aurait dit que Christopher lui demandait de déplacer une montagne avec une cuiller. — Je ne sais pas si...

Christopher ne lui accordait aucun répit.

— Moi, je sais. Je sais exactement ce que je veux. Et ce que toi, tu dois faire, c'est me donner un coup de main. Pour la première fois depuis qu'il avait mis les pieds dans la pièce, Jordan prit la parole.

-— Ça vous intéresse peut-être d'entendre mon avis sur la question. Maynard et Christopher le regardèrent comme s'il venait de surgir de nulle part. Sur le visage exsangue et impassible de Ruben Dawson apparut l'ombre d'un sourire, vite effacée.

Jordan abandonna son poste à la fenêtre et se rapprocha du bureau. — Je suis hors jeu, Christopher. Dieu sait que la mort de Gerald me bouleverse, mais à l'heure qu'il est je devrais déjà être à deux cents kilomètres d'ici.

Son frère croisa le regard bleu de Jordan - prêt à la confrontation, ou à la recherche d'un réconfort.

— La route sera toujours là à t'attendre quand ce sera fini, Jordan. Je ne peux faire confiance à personne d'autre que toi. Puis le maire s'adressa au chef de la police avec une amabilité aussi inattendue qu'intéressée.

— Tu veux bien nous accorder un instant, Maynard ? — Certainement.

— Ruben, peux-tu accompagner monsieur Logan et lui offrir quelque chose à boire ?

Dawson se leva sans changer d'expression et les deux hommes quittèrent la pièce, sans doute soulagés par cette pause. Jordan se réjouit que le désir de discrétion de son frère se soit également appliqué à son inséparable collaborateur.

Il s'assit sur la chaise New England précédemment occupée par Logan. Il s'attendait presque à la trouver brûlante.

Christopher se pencha de nouveau sur le bureau, adoptant un ton confidentiel qui se voulait persuasif.

— Logan fera ce que je lui dis de faire. Je peux t'obtenir toute l'aide dont tu auras besoin. Tu n'auras qu'à demander, et toutes les ressources possibles et imaginables seront à ta disposition. Officiellement, tu n'apparaîtras nulle part, mais tu mèneras cette enquête de A à Z et personne ne te dictera ton boulot. Si tu veux, ce Burroni pourra te servir de paravent pour l'aspect officiel.

— Ça m'étonnerait qu'il saute de joie à cette idée.

— 2 J'ai entendu dire qu'il avait l'IAD sur le dos. Crois-moi, il fera des cabrioles une fois qu'on l'aura débarrassé d'eux et qu'on lui aura fait miroiter une jolie promotion.

Jordan gardait sa réserve. De confidentiel, le ton de son frère devint suppliant.

— Je t'en prie, tu dois accepter.

Il répondit par une question à plusieurs sens. — Pourquoi ?

— Parce que ce matin, on a tué ton neveu. Et parce que le boulot de flic, c'est toute ta vie.

Le regard de Jordan se perdit sur le sol, comme s'il réfléchissait. En réalité, il sentait une certaine frustration monter en lui car il ne pouvait rien rétorquer à son frère. Pour une raison très simple : son affirmation était rigoureusement exacte.

Je ne suis plus lieutenant, Rodriguez...

Fidèle à son habitude, il prit sa décision en quelques secondes. Il s'en était parfois mordu les doigts, d'autres fois félicité. Il espéra que cette décision-ci viendrait illustrer le second cas de figure. — D'accord, j'accepte. Fais en sorte qu'on me communique au plus vite une copie des dépositions, les résultats de l'autopsie et toutes les analyses de la Police scientifique. Je procéderai à ma façon, à mon rythme. Je te dirai au fur et à mesure de quoi j'ai besoin. — Tout ce que tu voudras. Ruben s'est déjà procuré le procès-verbal de l'interrogatoire de LaFayette Johnson, ainsi que les premières conclusions du légiste. L'autopsie se déroule en ce moment même. Un rapport préliminaire devrait nous parvenir avant ton départ. — Parfait. Je te tiens au courant. Jordan se leva et se dirigea vers la porte. Il se figea main sur la poignée quand son frère ajouta :

— Merci, Jordan. Je sais que tu fais ça pour moi et... Ce fut au tour de Christopher Marsalis de se voir couper la parole, une chose à laquelle il n'était pas habitué.

Un regard froid posé sur son frère, Jordan prononça d'une voix plate quelques mots qui dissipèrent leur solidarité précaire et momentanée.

— Pour une fois, permets-moi d'être égoïste. Je ne fais pas ça pour apaiser ta culpabilité. Je le fais pour étouffer la mienne. — Quelles que soient tes raisons, je te remercie. Je m'en souviendrai. Jordan ne put retenir une grimace d'amertume. — C'est bizarre, j'ai comme l'impression d'avoir déjà entendu ça quelque part.

Une ombre traversa le visage de Christopher. Refermant la porte derrière lui, Jordan souhaita à son frère de ne pas posséder de conscience - car attendre entre ces quatre murs, seul avec ce spectre impitoyable, serait une rude épreuve même pour lui.