Droit dans les yeux

Giorgio Faletti · Chapitre 31 sur 45

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Droit dans les yeux

Chapitre 39 · Assis dans la salle d'attente de l'hôpital,…

 

Assis dans la salle d'attente de l'hôpital, Jordan patientait. Quelques minutes plus tôt, après avoir arrêté la Ducati devant le panneau qui indiquait en lettres rouges l'entrée des ambulances, il avait remarqué l'enseigne blanc, bleu et or sur le fronton de l'établissement : Saint Vincent Catholic Médical Center.

Il n'avait pu retenir une grimace, gêné par cette affiliation religieuse.

L'impuissance des hommes et le pouvoir de Dieu rassemblés dans un même endroit.

Jordan avait pensé à César Whong et Christopher Marsalis, deux hommes très riches et influents qui, malgré tout, n'avaient pas réussi à éviter que leurs enfants donnent ou reçoivent la mort.

Quant au pouvoir de Dieu...

A quelques dizaines de mètres du Saint Vincent, des centaines de petites plaques colorées étaient accrochées en rangées régulières sur les grilles d'un parc de stationnement. Elles avaient été fabriquées par les enfants des écoles primaires en souvenir des victimes du 11-Septembre. Devant de tels témoignages, Jordan avait du mal à croire en l'existence d'un Dieu infiniment bon, qui chérissait chaque être humain comme son enfant. Combien de personnes s'étaient trouvées dans la salle d'attente de ce bâtiment en brique sombre, en train de prier pour une personne aimée avec toute la ferveur de leur foi, obtenant pour toute réponse un médecin qui sortait de la salle d'opération en secouant la tête ? Jordan avait garé sa moto dans la rue, malgré le risque qu'elle ne soit plus là à son retour. Il avait rejoint l'entrée, franchi les portes automatiques en verre et ôté son casque, offrant son visage à la vue des hommes et sans plus se soucier du regard des dieux.

Une sœur blanche comme les murs du hall était passée devant lui, frêle enveloppe humaine qui marchait à petits pas pressés dans sa quête de sainteté.

Jordan l'avait suivie du regard tout en cherchant à s'orienter. Quand la forme immaculée était sortie de son champ de vision, il avait aperçu Annette sur une chaise à sa droite, encore vêtue de l'uniforme du restaurant.

Elle s'était levée pour venir à sa rencontre et avait répondu immédiatement à la question qu'elle Usait dans ses yeux. — Toujours rien.

Jordan avait essayé de se convaincre que la sagesse populaire disait vrai : pas de nouvelles, bonnes nouvelles. — Merci, Annette. Rentre chez toi, je vais rester ici. La serveuse avait fait un geste timide vers le bureau d'accueil, où une employée en tailleur bleu gardait les yeux rivés sur un écran d'ordinateur.

— Je crois qu'il y a des formalités administratives à régler. Ils m'ont posé des questions auxquelles je ne savais pas répondre. — Ne t'inquiète pas, je m'en charge. Jordan avait alors baissé la voix et parlé sans regarder Annette dans les yeux, non par honte mais pour ne pas la mettre dans l'embarras.

— Est-ce qu'ils t'ont dit que Lysa est un homme ? Ses paroles et ses hésitations n'avaient pas eu grand effet sur Annette. Elle faisait partie de ces gens que plus rien n'étonne.

— Non, ils ne m'ont rien dit. Mais si c'est le cas, tout ce que je peux dire c'est que, pour un homme, elle est la plus belle femme que j'ai jamais vue.

Elle avait glissé la main dans la poche de sa robe pour en tirer le téléphone de Jordan.

— Tu les as attrapés, au moins ? Ceux qui vous ont tiré dessus ? — Oui. Ils ne tireront plus jamais sur personne. — Amen, avait commenté Annette, laconique. S'était ensuivi un bref instant de flottement, que la serveuse avait désamorcé en regardant sa montre.

— Bien, il est temps que je m'en aille. Jordan avait sorti son portefeuille.

— Laisse-moi te donner de l'argent pour le taxi. Elle avait bloqué son geste en lui prenant le poignet. — Même pas si je devais rentrer jusqu'à Brooklyn à pied. Le métro ira très bien, comme toujours.

Elle avait fait quelques pas vers la porte puis s'était arrêtée, comme si elle venait de changer d'avis. Elle s'était retournée pour revenir près de Jordan, un sourire malicieux sur le visage -une expression qu'il ne lui avait encore jamais vue. — Éventuellement, comme récompense, si un jour tu as le temps, j'aimerais bien que tu m'emmènes faire un tour sur ta belle cylindrée.

Jordan lui avait renvoyé un sourire teinté de stupeur auquel Annette avait répondu par un geste d'exaspération feinte. — Ah, les hommes...

Elle avait parachevé son numéro en secouant la tête avec une incrédulité ironique face à l'incompréhension de Jordan. — A mon âge, mon garçon, ça fait un moment que je suis sortie du circuit, mais c'est bien pour ça que je vais te dire une chose. Et j'ai l'impression que tu es tellement déconnecté de ces questions que tu ne t'en rends même pas compte...

— De quoi ?

— Du fait que toi aussi, tu es l'une des plus belles personnes que j'ai jamais vues. Bonne chance à toi et à cette pauvre femme. Sans rien ajouter, elle avait tourné les talons et quitté l'hôpital. Jordan n'avait pas bougé jusqu'à ce que les portes se referment derrière elle.

Puis il s'était rendu à l'accueil. La réceptionniste était une femme d'âge moyen à l'air aimable et intelligent, que le badge épingle sur sa veste bleu marine identifiait comme Franzisca Jarid. Il lui avait fourni les informations nécessaires sur Lysa, qu'Annette ignorait. Si elle était au courant de la discordance entre le sexe d'Alexander Guerrero et son apparence physique, l'employée n'en avait rien laissé paraître. Ignorant si Lysa avait une mutuelle ou pas, il avait laissé sa carte de crédit en promettant qu'il irait dès le lendemain chercher les papiers de l'assurance à l'appartement. L'aimable et intelligente Franzisca avait regardé attentivement le rectangle en plastique coloré, puis le visage de Jordan, et lui avait enfin indiqué la rangée de fauteuils à sa gauche. Le hall était désert. Elle l'avait prié de s'asseoir et de patienter, l'assurant qu'il serait immédiatement informé de toute évolution.

C'est donc ce qu'il avait fait et continuait de faire. Attendre. Et pendant cette attente interminable, la tempête qu'il traversait sur une coquille de noix depuis la mort de Gerald lui parut aussi lointaine que la plus distante des étoiles. Jordan ne pensait qu'à une chose : les yeux éperdus de Lysa allongée sur l'asphalte, la surprise et la peur qu'il y avait lues tandis qu'elle cherchait son regard à lui.

Il observa la salle d'attente, imprégnée de cette légère odeur de désinfectant qui marque l'identité olfactive de tous les hôpitaux. Il imagina l'arrivée de l'ambulance, la pochette de sang et l'aiguille plantée dans la veine, la précipitation organisée des infirmières, la course du brancard. Il imagina Lysa, les paupières mi-closes et encore consciente, qui voyait les lumières du plafond défiler au-dessus d'elle, tels autant des petits soleils qui se levaient et se couchaient. Et il réalisa qu'ils n'avaient jamais réellement parlé. Pendant leur seule véritable conversation, ils s'étaient raconté des fragments anodins de leurs vies respectives - lui, trop préoccupé par son enquête macabre, et elle, trop inaccessible dans sa tactique de guérilla, se montrant peu et restant cachée la plupart du temps.

Ils n'avaient jamais échangé leurs impressions sur un livre, discuté d'une comédie en sortant du théâtre ou écouté de la musique ensemble - excepté celle imposée par le voisin du dessous, littéralement obsessif dans sa commémoration de la mort de Connor Slave.

Le désir ressenti à cette époque n'est rien comparé à celui que j'éprouve aujourd'hui pour toi...

Les mots prononcés ce jour-là au restaurant sur le fleuve l'avaient fait fuir. Jordan comprenait seulement maintenant que ce n'était pas lui qu'elle fuyait, mais elle-même. Dans le couloir à sa gauche, à travers le verre dépoli des doubles portes, il vit s'approcher deux silhouettes blanches. Le cœur de Jordan bondit dans sa poitrine mais sa bouffée d'espoir retomba quand les battants s'ouvrirent pour laisser entrer deux jeunes infirmières. Elles passèrent devant Jordan en bavardant, traversèrent le hall et s'éloignèrent, le laissant dans l'expectative. Il ne saurait jamais ce que la plus grande avait fait avec Robert ce fameux week-end, ni ce qui était écrit sur la carte qu'elle avait reçue pour son anniversaire. Mais ce fragment de conversation, par association d'idées, lui rappela autre chose.

Il porta la main à sa poitrine et sentit le bruissement de l'enveloppe dans sa poche - cette enveloppe qu'il avait prise dans le blouson de Lord sans réfléchir. Il la sortit et l'examina : blanche, simple, sans aucune inscription. Jordan eut d'abord l'impression qu'elle était vide.

Il l'ouvrit et découvrit à l'intérieur un petit morceau de papier coloré. Il le sortit et constata avec étonnement qu'il s'agissait d'un chèque de banque de vingt-cinq mille dollars émis par la Chase Manhattan Bank. Il n'y en avait que la moitié, coupée en diagonale. Le nom du bénéficiaire n'apparaissait pas en entier car le début se trouvait sur la partie manquante, mais Jordan le devina facilement.

...au Lonard.

DeRay Lonard, nom de rue «Lord», dernière adresse connue : un congélateur à la morgue. Cette ordure représentait pour Jordan la seule raison valable de croire en Dieu et au Paradis : il espéra que le Tout-puissant lui avait réservé une place d'honneur dans Son pire enfer.

Assis les coudes appuyés sur ses genoux, le regard fixé sur ce morceau de papier serré entre ses doigts, il se demanda vainement comment Lord avait obtenu ce chèque et pourquoi. Deux chaussons de papier vert entrèrent dans l'horizon restreint de son champ visuel - les pieds d'un chirurgien qui venait de sortir du bloc.

— Excusez-moi, vous êtes Jordan Marsalis ? Il se redressa d'un coup et se trouva face à un médecin qui portait encore blouse et bonnet. Il était relativement jeune et de constitution frêle, mais ses yeux marron donnaient une impression de maîtrise et de tranquillité. Jordan se leva. Il avait beau faire une tête de plus que le chirurgien, il se sentait tout petit.

— Oui?

— Je suis le docteur Melwyn Leko, c'est moi qui viens d'opérer votre amie.

— Comment va-t-elle ?

— La balle est entrée et ressortie sans endommager aucun organe vital. Si vous croyez aux miracles, ne cherchez pas plus loin. Elle a perdu beaucoup de sang et il faut attendre les vingt-quatre heures habituelles avant de pouvoir se prononcer, mais elle est en très bonne santé générale et nous pouvons raisonnablement espérer un rétablissement complet. Jordan expira tout l'air de ses poumons et toute son inquiétude. S'efforçant de tempérer son impatience, il demanda : — Je peux la voir ?

— Pour l'instant, il vaudrait mieux que non. Elle se trouve actuellement en salle de réveil et l'anesthésie ne devrait pas tarder à se dissiper, mais je pense que nous allons prolonger son sommeil et la garder en soins intensifs jusqu'à demain. Le médecin s'écarta ensuite du pur compte rendu médical pour devenir un homme qui essaie simplement de rassurer un autre homme, confirmant la première impression positive que Jordan avait eue de lui.

— Croyez-moi, vous ne pouvez rien faire pour l'instant. Vous devriez rentrer chez vous. Faites-moi confiance, elle est entre de bonnes mains.

Jordan hocha la tête à plusieurs reprises pour montrer qu'il avait compris et qu'il se fiait à son interlocuteur. Ils se serrèrent la main.

— Merci, dit Jordan simplement. — C'est mon travail, répondit le médecin avec la même simplicité.

Puis il s'éloigna, les mains derrière le dos. Jordan ramassa son casque et s'achemina vers la sortie. Il attendit l'ouverture des portes automatiques et quitta l'hôpital. Dehors, le second miracle de la soirée l'attendait : sa moto n'avait pas bougé. Il décida d'y voir un bon augure et, à la lumière du pronostic optimiste de Melwyn Leko, il s'autorisa une petite considération ironique.

En remettant son casque, il se demanda avec un sourire caché qui résoudrait la question de savoir si Lysa devait être hospitalisée avec les hommes ou avec les femmes.