Droit dans les yeux

Giorgio Faletti · Chapitre 44 sur 45

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Droit dans les yeux

Chapitre 53 · L'après-midi était déjà bien avancée et Jordan…

 

L'après-midi était déjà bien avancée et Jordan se tenait immobile devant la chambre de Lysa, casque en main et sac à l'épaule. Une infirmière passa à côté de lui et l'examina comme s'il était une statue.

Jordan haussa les sourcils et lui sourit.

Elle tourna la tête d'un coup et glissa jusqu'au bout du couloir, sa blouse immaculée engloutie par la blancheur des parois. Jordan était figé devant cette porte depuis une éternité et il n'arrivait pas à frapper. Il repensa aux paroles de Maureen, quelques heures plus tôt. A son bref discours passionné et à cette leçon qu'elle avait apprise bien malgré elle. C'est l'amour, Jordan. Tellement difficile à trouver et tellement facile à perdre...

Il se décida finalement.

Il attendit que la voix de Lysa l'autorise à entrer avant de tourner la poignée.

Elle était devant lui, assise sur le ht, le dos appuyé contre les coussins. On lui avait enlevé la perfusion et il ne restait qu'un petit cercle bleu là où avait été plantée l'aiguille. Ses cheveux tombaient librement sur ses épaules, sa peau avait gardé une pâleur extrême. Dans la lumière du crépuscule qui entrait par la fenêtre, ses yeux semblaient dévorer son visage de leur éclat. Elle sursauta en le voyant et rajusta ses cheveux d'un geste instinctif très féminin.

— Bonsoir, Jordan.

— Bonsoir, Lysa.

Après ces brèves salutations, il y eut un instant de silence pareil à un cristal à travers lequel ils pouvaient se voir, mais sans réussir à trouver les mots pour communiquer. Lysa se dit qu'heureusement il n'y avait plus de moniteur à côté du ht pour enregistrer son rythme cardiaque.

— Comment tu te sens ? demanda Jordan, conscient de la stupidité de sa question.

— Bien, répondit Lysa, consciente de la stupidité de sa réponse. C'est elle qui réagit la première. Elle montra du doigt la télévision, allumée sur NY1 avec le son coupé. — Je viens de voir un reportage aux infos. Toi et cette femme, Maureen Martini, vous êtes les héros du jour. Elle avait parlé d'un ton neutre mais elle avait involontairement baissé la voix en prononçant le nom de Maureen. A présent, elle savait qui elle était - mais dans son esprit, elle restait avant tout la femme qu'elle avait vue dans les bras de Jordan. — Avant, j'aurais été fier de ce dénouement. Mais maintenant, je me dis simplement qu'il fallait le faire, c'est tout. En ce qui concerne Maureen...

Lysa ressentit une pointe de jalousie en l'entendant prononcer ce nom avec tant de familiarité. Jordan alla poser la besace et le casque sur la table.

— Tu te souviens de Connor Slave, le chanteur kidnappé en Italie avec sa fiancée, et assassiné ? Le type qui habite juste en dessous de chez nous n'arrête pas de passer ses chansons. La façon dont Jordan avait dit « chez nous » provoqua un pincement au cœur à Lysa. Deux mots tous simples qui contenaient le monde entier. Un monde qu'elle avait perdu. — La fiancée, c'était Maureen. Jordan s'assit sur la chaise en aluminium, s'installant convenablement pour reposer son épaule bandée.

— Moi, je suis libre de retourner à ma vie, maintenant. Mais je ne sais pas quelle vie elle peut attendre, elle. J'espère juste qu'elle réussira à oublier et qu'elle pourra un jour être heureuse.

Et pas seulement elle.

Lysa indiqua à nouveau l'écran.

— Regarde, c'est ton frère.

Jordan se tourna vers le téléviseur. Christopher se tenait debout derrière un pupitre hérissé de micros, dans la salle des conférences de presse du New York City Hall. Il était seul face à un parterre de journalistes tel un matador devant le taureau. La caméra fit un gros plan sur son visage et Jordan eut de la peine pour son frère. Depuis la mort de Gerald, il semblait avoir vieilli de dix ans. Il avait visiblement refusé les soins du maquilleur que sa conseillère en image lui imposait avant tous ses passages télévisés.

Lysa saisit la télécommande et augmenta le volume, au moment où le maire de New York commençait sa déclaration.

 

« Mesdames, messieurs, je ens avant tout à vous remercier d'être venus si nombreux. Ceci me rend la tâche à la fois plus facile et plus difficile. »

 

Christopher laissa passer quelques secondes d'un silence qu'aucun commentaire ne vint troubler. Sa tension et sa concentration étaient palpables. Jordan savait que son talent pour communiquer faisait partie de sa nature profonde, et pas seulement de son personnage public. Sa voix, cependant, trahissait le même épuisement que son visage.

 

« Vous êtes tous au courant des événements tragiques qui ont bouleversé ma famille ces derniers temps. La perte d'un enfant est un drame qui pousse fatalement à la réflexion. Et quand elle s'inscrit dans un contexte à ce point atroce, ce e réflexion doit être d'autant plus grave et se doubler d'une autocri que lucide. J'ai réalisé que pendant toutes ces années, je me suis a aché à être un bon homme poli que, puis un bon maire. J'en ai oublié - et je ne me le pardonnerai jamais - d'être un bon père. A présent, je me trouve dans l'incapacité de répondre à la ques on que chacun d'entre vous pourrait logiquement m'adresser : comment pouvez-vous prétendre aider nos enfants, alors que vous avez été incapable de secourir le vôtre ? C'est pour ce e raison - parmi d'autres de nature personnelle - que j'ai décidé de donner ma démission. Mais avant de qui er le poste que les habitants de ce e ville m'ont confié, je dois rendre jus ce à mon frère, le lieutenant Jordan Marsalis de la police de New York. Il y a plusieurs années, afin de me protéger, il a endossé une faute qu'il n'avait pas commise et dont j'étais seul responsable. Je l'ai laissé faire, et c'est une autre chose que je ne me pardonnerai jamais. Je me rappelle ce qu'il m'a dit ce soir-là : "Un bon maire est beaucoup plus important qu'un bon flic." Le dénouement posi f de l'enquête lui est en grande par e imputable, et je ne peux répondre qu'une seule chose à ses mots : un policier excep onnel est beaucoup plus important qu'un maire qui ne mérite sans doute pas de l'être. J'espère de tout cœur que ce e ville en endra compte, sinon pour lui rendre la place qu'il mérite, au moins pour lui témoigner la reconnaissance dont il est digne.

Ceci conclut ma déclara on. Ma démission est irrévocable. Mesdames, messieurs, je vous remercie. »

 

Sans rien ajouter, Christopher tourna le dos aux journalistes en effervescence et disparut derrière la porte au fond de la salle. Lysa coupa de nouveau le son.

Elle s'adressa alors à Jordan avec une ébauche de sourire sur le visage.

— Je suis heureuse pour toi. Jordan fit un geste vague. — Crois-moi, cette histoire ne compte plus du tout à mes yeux. C'est moi qui suis content pour lui. Ce n'est pas facile de prendre une décision pareille, et c'est encore moins facile de faire un discours pareil devant des dizaines de milliers de personnes. Je suis content qu'il en ait trouvé la force et le courage.

Depuis le lit, Lysa indiqua finalement le sac et le casque vers lesquels son regard dérivait constamment malgré elle. — Tu es sur le départ ?

— Tôt ou tard, il fallait bien que je parte. Lysa aurait voulu que Jordan ne la regardât pas ainsi. Elle aurait voulu qu'il s'en aille immédiatement pour l'imaginer sur sa moto qui l'emportait de plus en plus loin, parce qu'aucune distance physique n'aurait pu dépasser celle qu'elle ressentait en le voyant juste devant ses yeux.

— Je suis ravie que cette histoire n'ait rien changé. Jordan secoua la tête pour appuyer ses paroles. — Tu te trompes. Quelque chose a changé et je ne peux pas me voiler la face.

Il se leva et alla ouvrir la besace. Il fouilla à l'intérieur, en sortit un casque et le posa à côté du sien sur la table. Lysa le reconnut immédiatement. C'était celui qu'ils avaient acheté le matin de leur expédition à Poughkeepsie.

— Quand je partirai, j'aimerais que tu enfiles ça et que tu viennes avec moi, si tu en as envie.

Estomaquée, Lysa dut reprendre son souffle avant de pouvoir répondre.

— Tu en es sûr ?

— Oui. Je ne suis sûr de rien en ce qui concerne tout le reste, mais à ce sujet, je n'ai pas le moindre doute. Juste après, Jordan couvrit le trajet le plus court et le plus important de sa vie. Il fit deux pas vers le ht, se pencha et posa ses lèvres sur celles de Lysa. Elle sentit son parfum d'homme et l'odeur de sa peau et enfin, elle se sentit libre de rêver. Alors elle se pha en avant, enfouit le visage dans ses mains et ne vit plus rien, n'entendit plus rien, car elle avait les yeux et les doigts baignés de larmes.

Elle aurait aimé que Jordan l'embrasse encore, mais elle songea qu'ils avaient tout le temps pour ça.

Quatrième Partie

 

Rome