Droit dans les yeux

Giorgio Faletti · Chapitre 28 sur 45

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Droit dans les yeux

Chapitre 35 · Le temps était redevenu leur principal adversaire.…

 

Le temps était redevenu leur principal adversaire. La voiture de Burroni, une fois de plus, se réduisait à un point lumineux dans la circulation nocturne de New York, mû par la frénésie du hasard. Ils ne pouvaient que foncer à travers la ville en espérant avoir encore une toute petite voix au chapitre de ce chaos assourdissant. La révélation de l'agent Hitchin sur les dernières paroles d'Alistair Campbell avait fait sauter les gonds d'une porte qu'ils croyaient fermée et verrouillée. Mais s'ils savaient pertinemment qui  était Julius Whong, ils ignoraient pourquoi il était Pig Pen. Et ils se rendaient chez lui pour le découvrir. Le hurlement suraigu de la sirène faillit noyer la sonnerie du portable de Jordan.

Il le sortit de sa poche et eut l'impression d'entendre la voix de son frère avant même d'avoir décroché. — Jo, ici Chris. Du nouveau ? — Oui, du bon et du mauvais. Alistair Campbell est mort. Silence à l'autre bout de la ligne, coupé par le souffle rageur d'un juron étouffé.

— Encore lui ?

— On dirait bien, oui. Mais cette fois-ci, quelque chose s'est mal passé. Nous ne savons pas comment ni pourquoi, mais Campbell a réussi à s'enfuir. Il devait souffrir de problèmes cardiaques parce que la peur lui a causé une attaque fatale. Mais avant de mourir, il nous a laissé un indice.

— C'est-à-dire ?

— D'après ses dernières paroles, on peut supposer que la prochaine victime sera Julius Whong. Nous sommes en route pour chez lui.

— Julius Whong ? Nom de Dieu, Jordan, tu sais qui est son père ?

— Évidemment. Et je sais aussi qui est Julius. Christopher réfléchit rapidement, s'empressant d'analyser la situation. Il accepta finalement l'inévitable.

— Bien, vas-y. Mais fais très attention. Et laisse parler Burroni. — Entendu. Je te tiens au courant. Il referma le téléphone et le rangea dans sa poche. L'inquiétude de son frère se justifiait amplement. Il avait d'excellentes raisons pour lui conseiller de se tenir en retrait par rapport à Burroni. Quoi qu'il se passe chez Whong, Jordan n'avait aucune attribution officielle et Christopher ne voulait pas qu'un vice de procédure invalide tous leurs efforts. Julius était le fils de César Whong, ce qui suffisait à en faire un membre de la jet-set new-yorkaise. Mais surtout, le garçon était un pervers psychopathe à qui seuls l'argent, le pouvoir et les avocats onéreux de son père avaient évité la prison. Entre autres choses, deux femmes avaient déposé plainte contre lui pour agression et viol, avant de retirer leurs plaintes juste avant le procès, suite à des développements peu clairs mais que l'on pouvait attribuer à Whong senior.

Argent, menaces ou Dieu sait quoi encore. L'image publique de César Whong était celle d'un homme prospère dont les affaires s'étendaient à divers secteurs économiques, avec un intérêt particulier pour la grande distribution et la spéculation immobilière. En réalité, bien que personne n'eût jamais réussi à le prouver, il trempait dans des commerces bien moins reluisants - drogue et trafic d'armes. Il avait commencé à construire sa fortune colossale à l'époque où, jeune, plein d'imagination et sans le moindre scrupule, il avait monté un stratagème brillant pour recycler de l'argent sale grâce aux magasins chinois de Canal Street. Au fil des années, sa richesse avait crû avec une constance insolente, jusqu'à l'installer dans une position de force absolue. César Whong pouvait compter sur des couvertures inébranlables et, selon des rumeurs insistantes, il s'était attaché la loyauté d'un nombre indéterminé de sénateurs grâce à son carnet de chèques. Mais tout cela, pour l'instant, n'était que pure conjecture. Une seule certitude : César Whong n'était pas le genre de personne à qui il était conseillé de marcher sur les pieds. Et si jamais il arrivait quelque chose à son fils, le responsable le paierait très cher. L'avertissement de Christopher venait de le confirmer. Burroni coupa le moteur devant un bâtiment à deux étages dans la zone ouest de la 14e Rue, en plein Meat Market District. Lukas First et Sereena Hitchin se garèrent juste derrière Burroni, et un troisième véhicule vint compléter le cortège, avec à son bord des policiers qui les avaient suivis depuis Williamsburg.

Le Meat Market s'appelait ainsi car, jusqu'à une époque relativement récente, les grossistes qui alimentaient toute la ville en viande y avaient leurs dépôts. À présent, le quartier était en cours de restructuration et de réhabilitation. Deux édifices entourés d'échafaudages se dressaient d'ailleurs de l'autre côté de Jackson Square, dominés par le bras d'une grue dont la silhouette inquiétante se découpait sur l'écran noir du ciel.

New York soignait de plus en plus son apparence, refoulant graduellement les catégories sociales moins aisées vers la périphérie. Éternel obstacle à la cupidité, la pauvreté avait été inexorablement repoussée vers la mer - et noyée dedans. Sur cette portion de route, le contraste entre l'être et le désir d'être vu était particulièrement marqué. D'un côté, les dépôts de viande aux rideaux métalliques grands ouverts. A cette heure-là, de nombreux camions étaient garés en marche arrière contre les rampes de déchargement et, à l'aide de crochets en acier, des hommes faisaient glisser d'énormes quartiers de bœuf sur les tapis d'acheminement.

Il y avait dans ce spectacle quelque chose de cannibale, de fascinant. On aurait dit un rituel souterrain de sang et de luxure pratiqué à la lueur de torches accrochées sur les murs - Vulcain et ses assistants dans les profondeurs de la terre, obligés de se nourrir sans cesser de forger les armes avec lesquelles Achille ferait couler le sang.

Et juste en face, à quelques dizaines de mètres, les immeubles remis à neuf et les boutiques de Stella McCartney, Boss et autres stylistes célèbres, aux, vitrines éteintes et impatientes que le commerce de la viande se retranche derrière les façades muettes, pour recommencer à briller le lendemain sur la même réalité mais une autre apparence. Cependant, Maureen, Jordan et Burroni étaient trop anxieux pour s'arrêter à admirer le paysage. Ils sautèrent hors de la voiture avec précipitation, et marchèrent d'un pas vif jusqu'à l'immeuble de Julius Whong, une construction légère en aluminium anodisé et vitres incassables. Le petit vestibule, presque entièrement occupé par l'ascenseur et un énorme dra-céna ornemental, venait visiblement d'être refait. Une plaque à droite de la porte portait les noms des locataires. Après un rapide coup d'oeil, Jordan appuya sur un bouton où apparaissait juste la lettre J.

Aucune réponse.

Jordan sonna encore, mais le vidéophone restait aveugle et muet. Il appela une troisième fois, gardant le doigt sur l'interrupteur pendant plusieurs secondes. Et enfin, le micro crachota et une voix mécontente en sortit. — C'est qui ?

Burroni montra son insigne à la caméra puis se plaça devant l'objectif.

— Police. Je suis le détective Burroni. Vous êtes Julius Whong ? — Oui. Qu'est-ce que vous me voulez, bordel ? — Nous vous l'expliquerons dès que vous nous aurez laissés entrer.

— Vous avez un mandat ?

— Non.

— Dans ce cas, allez vous faire foutre. Burroni serra les dents. Jordan savait qu'il aurait bien volontiers collé son poing dans la gueule qui lui parlait avec une telle insolence. Mais il se maîtrisa et parla d'une voix on ne peut plus calme.

— Monsieur Whong, nous n'avons pas besoin de mandat. Nous ne sommes là ni pour vous arrêter, ni pour fouiller votre appartement.

— Alors je répète ma question, puisqu'apparemment vous avez les cages à miel bouchées. Qu'est-ce que vous me voulez, bordel ?

Jordan poussa délicatement Burroni et se mit face à l'œil froid de la caméra.

— Monsieur Whong, nous avons de sérieuses raisons de penser que quelqu'un a l'intention de vous tuer. Vous voulez bien nous laisser entrer, ou vous préférez poser votre question à l'assassin quand il aura un pistolet braqué sur vous ? Le souffle du micro s'interrompit d'un coup. Quelques secondes de silence. Bien que ce fut peu probable, Jordan espéra que, par quelque justice divine, Julius s'était chié dessus en entendant ses mots, comme le malheureux Alistair Campbell. Finalement, la porte s'ouvrit et Burroni poussa le battant. Jordan le retint par le bras.

— James, il vaut peut-être mieux que Maureen et moi restions en dehors de ça.

Même s'il n'avait pas parlé avec Christopher, Burroni comprit instantanément la réticence de Jordan. — Oui, tu as sûrement raison. Il se tourna vers les quatre agents qui attendaient sur le trottoir. Il fit signe à Lukas First et Sereena Hitchin. — Vous deux, venez avec moi. Vous autres, surveillez le quartier et gardez bien les yeux ouverts.

Burroni et les deux agents entrèrent dans le vestibule et disparurent dans les escaliers. Les policiers restants se mirent à inspecter les parages.

Jordan et Maureen se retrouvèrent seuls au milieu du trottoir. Pendant quelques minutes, les hommes qui déchargeaient la viande s'étaient intéressés à eux, mais puisque l'arrivée de la police n'avait débouché sur rien de bien excitant, ils s'étaient remis au travail.

De l'autre côté de la rue, à l'angle avec la 11e Avenue, les videurs en costume gris du High Noon montaient la garde sur le trottoir. Le célèbre night-club était essentiellement fréquenté par des mannequins et autres personnages du milieu de la mode, ce qui accentuait encore plus le mélange des genres déroutant qui caractérisait le quartier.

Jordan se tourna vers Maureen et remarqua les cernes sous ses yeux. Elle avait l'air épuisée. Il espéra que les années lui permettraient d'oublier les événements qu'elle traversait en ce moment - ou au moins, pour sa sérénité, de leur trouver un nom.

— Je n'arrive pas à comprendre ce qui se passe, Jordan. Trop de choses en trop peu de temps. Et pour être honnête, j'ai vraiment peur. Je suis terrifiée.

Sa voix s'était affaiblie sur la dernière phrase. Puis elle baissa la tête, comme honteuse de cet instant de faiblesse. Il s'approcha d'elle et lui releva doucement le menton. — A ta place, moi aussi j'aurais peur. — Mais toi, au moins, tu peux te situer dans toute cette histoire. Moi, je ne sais plus rien.

Jordan secoua la tête et esquissa un demi-sourire en signe d'amitié.

— Maureen, moi non plus, je ne connais pas bien mon rôle dans cette affaire. Et maintenant que tu en fais partie, je comprends que ces bouleversements soient difficiles à accepter. Mais tu es une femme très courageuse et je suis convaincu que tu étais - et que tu redeviendras - un policier exceptionnel. Sans répondre, Maureen plongea son regard dans ces yeux d'un bleu incroyable.

Elle ne connaissait cet homme que depuis quelques heures mais elle savait qu'elle pouvait se fier à lui, Sans pouvoir expliquer pourquoi ni comment, elle sentit que, malgré l'océan qui les séparait, ils avaient vécu des expériences semblables qui aujourd'hui créaient entre eux un rapport de confiance instinctif.

Elle se leva sur la pointe des pieds et l'éclat d'une larme refléta la nuit qui les entourait, la nuit dans ses nouveaux yeux. Jordan sentit la chaleur humide des lèvres de Maureen sur sa joue. L'idée qu'il pût y avoir dans ce baiser la moindre intention romantique ne l'effleura même pas. C'était simplement une façon de lui dire, sans parler, tu m'as comprise et je t'ai compris. — Tout va bien se passer, Maureen. Il prit le corps mince de la jeune femme entre ses bras, elle appuya le visage sur son torse. Il attendit que les larmes bienfaitrices viennent commencer leur petit travail réparateur. — Tout va bien se passer, répéta-t-il. Ils restèrent ainsi immobiles dans le rectangle lumineux que l'éclairage du vestibule découpait sur l'asphalte, unis dans une communion silencieuse.

Quand Jordan leva les yeux, il aperçut une silhouette familière de l'autre côté de la route, debout près d'une grosse BMW à l'arrêt. Lysa.

Une femme avec des yeux pareils...

Après leur voyage à Poughkeepsie et la conversation dans le restaurant sur le fleuve, Jordan avait déménagé ses quelques affaires dans un hôtel de la 38 e Rue. Us ne s'étaient plus vus ou parlé depuis. Quand Lysa se rendit compte que Jordan l'avait remarquée, elle se retourna vivement vers un groupe d'hommes et de femmes qui venaient de sortir de la discothèque et qui marchaient vers elle. En riant, ils se répartirent entre la BMW et la Porsche Cayenne garée juste derrière. Lysa s'engouffra à l'avant de la berline, sur le siège passager.

La voiture démarra et s'éloigna, sans que Lysa détourne jamais le regard d'un point imaginaire droit devant elle, imprimant dans l'esprit de Jordan l'image de son profil et de son mutisme. Après quoi il n'eut pas le temps de réfléchir à ce qui venait de se passer, car la porte de l'ascenseur s'ouvrit. Trois personnes émergèrent de la lumière crue de la cabine. L'une d'entre elles était l'agent Lukas First. Une autre, Burroni.

Et la troisième était un garçon d'une trentaine d'années, presque aussi grand que le détective, aux traits quasi parfaits, d'autant plus séduisant qu'il possédait quelques gouttes de sang asiatique - une origine lointaine diluée par deux ou trois générations ayant vécu aux États-Unis. Seule sa bouche, fine et cruelle, altérait la perfection de ce visage. Il avait le corps sec et les cheveux raides et brillants caractéristiques des peuples d'Extrême-Orient.

Il portait une chemise blanche, un jean sombre, et des menottes aux poignets.

Burroni le poussa hors de l'ascenseur en lui prenant le coude. Julius Whong se dégagea brusquement comme si le policier était un pestiféré.

— Ne me touche pas, sale connard de flic. Je peux avancer tout seul.

— D'accord, avance tout seul, mais avance. Guidé par Burroni, le garçon ouvrit la porte de verre et marcha dans la direction qu'on lui indiquait. Il promena un regard méprisant sur le monde qui l'entourait, comme s'il venait d'accepter une provocation en duel. Malgré la fureur qui y flamboyait, Jordan reconnut dans les yeux opaques de Julius Whong la marque du vice et de la dépravation.

En passant devant Jordan et Maureen, Burroni leur adressa une grimace qui se voulait une réponse à leur expression interloquée. Et qui signifiait : « Ne vous mêlez pas de cette histoire. »

Alors que le détective et son prisonnier marchaient vers la voiture garée quelques mètres plus haut, Jordan eut le temps de remarquer que Julius Whong boitait très nettement de la jambe droite.

Chapitre 36

 

Lysa Guerrero ôta le long tee-shirt avec lequel elle avait dormi et resta nue devant le miroir de la salle de bains. La surface argentée lui renvoya son reflet coupé à la taille par le lavabo en marbre blanc. La clarté de la pierre produisait un contraste sensuel avec sa peau olivâtre de femme latine, mais elle n'avait pas la tête à ce genre de considération. Elle leva les bras, se passa distraitement les doigts dans les cheveux puis posa les paumes à plat sur ses tétons sombres. Elle avait les seins fermes et hauts, d'une taille idéale pour se nicher dans la main d'un homme. Elle poussa un soupir qui alla embuer la vitre. Si elle avait eu un tempérament rêveur, elle aurait pensé que d'un instant à l'autre, Jordan Marsalis allait ouvrir la porte et apparaître dans son dos, la chemise rouge de sang, une expression de stupeur sur le visage.

Et elle aurait pu tout recommencer depuis le début. Mais ce n'était qu'un rêve. Ce ne serait jamais qu'un rêve. Et ce genre de rêve était un luxe que Lysa Guerrero ne pouvait plus se permettre depuis longtemps, car il se traduisait presque inévitablement par un désir tourmenté qui flottait, instable et fragile, dans le royaume informe des hypothèses. Elle se pencha en avant, observa ses pupilles de près et y trouva une froideur terne. Elle avait les yeux rougis par la nuit passée et le manque de sommeil.

En rentrant chez elle, la veille, elle s'était déshabillée et couchée immédiatement, espérant en vain que l'obscurité étoufferait la réalité qui l'assiégeait. Allongée dans le noir, les yeux ouverts, la protection dérisoire des draps n'avait pas suffi à éloigner sa peur et son amertume. La fenêtre ouverte laissait entrer la musique en provenance de l'étage inférieur, la même chanson passée en boucle par ce fan anonyme de Connor Slave qui s'obstinait à en poursuivre le fantôme.

 

Il n'existe point de gloire ou désir ardent

que Von puisse boire ou dévorer,

ni aucune roue de moulin à vent,

qui cette pierre dans mon cœur puisse broyer...

 

Dans la douceur de la mélodie et la mélancolie des paroles, l'image de Jordan serrant une femme dans ses bras ne cessait de se mouvoir et de ressusciter cet instant harmonieux où deux personnes se fondent en une seule. Ironie suprême du destin, ils se tenaient juste devant cette maison... Quand elle était sortie du night-club en compagnie de ces gens qui ne représentaient rien pour elle, prête à les suivre dans un autre lieu qui ne l'intéressait pas, elle s'était acheminée d'un pas léger vers les voitures stationnées le long du trottoir, s'efforçant de croire à l'illusion que le monde lui souriait, qu'elle n'avait qu'à tendre la main pour cueillir tout ce qui lui faisait envie.

Puis elle les avait vus, unis dans une étreinte qui définit en un instant et pour toujours le concept de normalité. Sous ses yeux.

Un homme né dans un corps d'homme qui embrasse une femme née dans un corps de femme.

Il n'existait aucune voie intermédiaire, aucun compromis possible à l'exception de quelques chemins de traverse que l'on n'empruntait jamais à deux. Chez les animaux, le mâle choisit toujours une femelle de son espèce, guidé par son instinct. Chez les êtres humains, la raison s'ajoutait à l'instinct pour ériger des barrières que, par cruauté, elle construisait en verre. On y trouvait parfois quelques zones d'ombre, mais aucune qui constituât un refuge durable sous le soleil aveuglant. Des zones d'ombre comme autant de malédictions pour qui était contraint de s'y cacher toute sa vie.

Elle s'écarta du miroir et cessa de scruter son visage pour ne plus voir à la surface les sentiments qui déjà la tourmentaient en profondeur. Elle ouvrit le robinet de la douche et entra dedans immédiatement, sans même attendre que l'eau devienne chaude, pour noyer ses larmes dans un million d'autres gouttes froides et identiques.

Cette fois-ci, ce n'était pas le monde qui l'avait repoussée, mais bien le contraire.

Elle était tombée amoureuse de Jordan en un battement de cœur, peut-être à l'instant même où il avait fait irruption dans la salle de bains, le nez ensanglanté

et ses superbes yeux bleus effarés de l'avoir surprise nue. De m'avoir surpris nu,  corrigea-t-elle rageusement pour se rappeler son identité et ce qu'elle représentait pour les gens normaux. Une élégante et sublime pirouette de la nature, qui ne faisait jamais économie de moyens quand elle mettait en scène ses curiosités. Et qui ensuite éclatait de rire devant l'embarras d'un pauvre être humain incapable de choisir entre les toilettes des hommes et celles des femmes.

Elle avait proposé à Jordan de continuer à vivre chez elle. Elle l'avait fait instinctivement, mue par le simple désir de le garder près d'elle, douloureusement consciente que c'était une erreur. Tout comme elle avait fait cette autre chose,  en se retranchant derrière une myriade d'alibis fallacieux - non moins consciente que cette décision-là aussi était une erreur. Elle repensa à sa détermination en arrivant à New York, au déjeuner rituel à base d'huîtres et Champagne, à l'imbécile qui l'avait importunée, Harry, et à la façon dont elle l'avait traité. A sa décision de traiter tout le monde de cette manière dorénavant. Quand elle était sortie du restaurant, elle avait cru voir devant elle un splendide paysage à conquérir - et voilà qu'à présent, elle s'était résignée à l'idée qu'il n'y avait jamais rien eu à conquérir. Elle n'était arrivée que quelques jours plus tôt, et pourtant ces événements lui semblaient remonter à des années.

Toute sa vie, elle n'avait rien demandé d'autre que de pouvoir rester cachée en coulisses sans jamais tenter de gagner le devant de la scène. Elle l'avait désiré avec ardeur, tout comme elle avait désiré une personne douce, qui la voulût et l'acceptât pour ce qu'elle était. Elle cherchait la même chose que tout le monde : quelques maigres certitudes et une illusion modeste, raisonnable.

Elle avait rêvé tout cela, elle s'était battue pour l'obtenir, mais elle semblait condamnée à échouer.

A cause de son aspect physique, tous les hommes qu'elle rencontrait la sollicitaient et la courtisaient, mais quand ils découvraient qui et ce qu'elle était, les visages souriants venus vers elle se transformaient en dos et nuques qui s'éloignaient. Ne restaient que les coups de téléphone à deux heures du matin, les voix rendues pâteuses par l'alcool, ces hommes qui passaient dans le quartier « par hasard» et lui demandaient s'ils pouvaient monter quelques instants prendre un verre, lui promettant que si elle acceptait, elle ne le regretterait pas. Ainsi, Lysa avait compris que beaucoup de gens, en cachette, en secret, désiraient les créatures comme elle. Il existait une foule de passionnés - pour ne pas dire de déviants - qui ne demandaient pas mieux que de passer quelques heures onéreuses avec des femmes dans son genre, avant de s'en retourner à leur vie normale, avec une épouse, des fils et des filles normaux.

Et toujours, elle avait tracé sa route, les dents serrées et refusant de pleurer, tournant parfois sa propre vie en dérision pour ravaler ses larmes.

Puis, un jour, elle avait reçu une enveloppe. A l'intérieur, une proposition mystérieuse, folle et perverse, déterminante et insultante. Mais avec une rémunération incroyablement alléchante...

Elle avait rendu les armes.

Puisque c'était ce qu'ils attendaient d'elle, elle avait décidé de le leur donner. Cent mille dollars pouvaient représenter un nouveau départ, une somme qui lui permettrait de s'acheter une conscience en plus d'un corps.

Deux pour le prix d'un seul.

Mais Jordan s'était interposé entre elle et cet objectif discutable- qu'elle avait rapidement renoncé à discuter. Jour après jour, elle l'avait senti se rapprocher d'elle, entraîné malgré lui dans la danse éternelle du papillon et de la flamme. Puis, au restaurant, après ce voyage où lui, elle et la moto avaient traversé à une allure folle un temps qui paraissait immobile, Jordan avait prononcé ces mots merveilleux. Et pendant qu'il parlait, Lysa l'avait vu céder, mais elle ne l'avait pas entendu accepter. Et elle avait répondu à son hésitation non par de la tendresse, mais par une façade hermétique. Elle s'était endurcie, cachée et, comme toujours, enfuie. Elle l'avait repoussé par peur et lassitude mêlées, effrayée de subir une nouvelle désillusion, une déception d'autant plus douloureuse qu'elle aimait cet homme avec une force et une violence qu'elle n'avait jamais éprouvées auparavant.

Et voilà qu'elle se retrouvait seule pour la énième fois, avec pour toute compagnie la présence indésirable d'une honte cuisante.

Elle ferma le robinet et se pencha hors de la douche pour attraper le peignoir. Elle renfila et se frotta les cheveux avec la capuche, sortit du bac et posa les pieds sur le tapis en éponge. Le miroir était embué et son reflet se réduisait à un mouvement flou et indistinct derrière le rideau de vapeur immobile. Immobile comme elle, incapable de se décider à essuyer la vitre pour retrouver son image sous le voile d'humidité. Elle détourna finalement le regard et finit de se sécher. Pieds nus, elle regagna sa chambre. Après s'être habillée hâtivement -jean, tee-shirt et tennis -, elle ouvrit l'armoire, sortit la plus grande de ses valises et la jeta sur le lit. Elle attrapa les vêtements accrochés aux cintres et les empila à côté. Elle commença ensuite à les ranger dans la valise, rapidement et avec une grande efficacité.

Lysa était douée pour faire ses bagages. Des années de pratique l'avaient entraînée à la perfection. Elle venait de passer la journée entière au lit, allongée sous les couvertures, à écouter les bruits de pas provenant de l'étage supérieur. Elle ne s'était levée que pour aller aux toilettes, sans avoir à choisir entre hommes et femmes. Par la fenêtre, elle voyait à présent les ombres du soir qui grimpaient sur les façades des immeubles. Elles n'allaient pas tarder à envelopper les sommets des gratte-ciel et, de là-haut, elles observeraient leurs rivales, les lumières de New York. Puis le jour se lèverait et les chasserait de nouveau au fond des parkings souterrains, des caves et des égouts. C'était la dernière fois qu'elle voyait ce spectacle. Elle saisit la télécommande sur la table de chevet et alluma le poste. Elle choisit la chaîne NY1 comme bruit de fond. A l'écran, un journal télévisé. Lysa ne connaissait pas les présentateurs, un homme et une femme assis derrière leur bureau. — ... c'est pourquoi nous restons dans l'attente d'informations supplémentaires, que nous vous communiquerons aussitôt. Revenons maintenant sur la mort du peintre Gerald Marsalis, le fils du maire de New York, mieux connu sous le nom de Jerry Kho. Il semblerait que l'enquête ait pris un tournant décisif. Rejoignons Peter Luzdick au One Police Plaza. Peter, c'est à vous.

Un reporter apparut à l'image, microphone au poing, encadré en plan américain. Derrière lui s'élevait un monument immédiatement reconnaissable : la sculpture rouge vif érigée devant le commissariat central de New York. — Oui, Damon. Comme vous le voyez, je suis devant le One PP et je peux vous confirmer que la garde à vue de Julius Whong vient de déboucher sur son arrestation pour le meurtre de Gerald Marsalis. Certaines indiscrétions laissent penser qu'il pourrait également être inculpé du meurtre de Chandelle Stuart et de l'enlèvement de l'écrivain Alistair Campbell, à l'origine hier soir de sa mort par crise cardiaque. Brutalement, Lysa sentit un poignard gelé déchirer son estomac et lui glacer le sang dans les veines, telle une infection qui contaminait tout son corps. Elle s'assit sur le lit avant que ses jambes cèdent, avec sur le visage la pâleur laiteuse du marbre de la salle de bains.

Le journaliste poursuivait avec professionnalisme son exposé des dernières nouvelles.

— Je le répète, ce ne sont là que des indiscrétions, mais il semblerait que la police soit en train d'effectuer des tests ADN à une vitesse record. Ces tests pourraient apporter une preuve définitive. Des traces de liquide séminal appartenant à l'assassin auraient été trouvées sur le corps de Mlle Stuart. Pour l'instant, nous n'avons pas d'autres informations. Tout le monde ici attend les résultats des analyses, après quoi une conférence de presse viendra sûrement éclairer les aspects les plus sombres de cette affaire.

Une photo couleur remplit l'écran pendant que le reporter continuait sa chronique.

— Ce n'est pas la première fois que Julius Whong, le fils de César Whong, est mis en cause dans un fait divers. Il y a quelques années, déjà...

Lysa coupa le volume.

Elle fixa la photo, les yeux grands ouverts. Julius Whong la dévisageait, froid et silencieux, son image se superposant au propre reflet de Lysa sur l'écran.