Droit dans les yeux
Chapitre 43 · L'hélicoptère survolait l'Hudson en direction du nord,…
L'hélicoptère survolait l'Hudson en direction du nord, à une altitude de deux mille pieds.
De sa place à côté de la vitre, Jordan voyait l'ombre de l'engin volant qui les suivait en glissant sur les eaux ridées du fleuve. Sur demande pressante de Jordan, Christopher avait accepté sans poser de questions de mettre à leur disposition son hélicoptère personnel, un Agusta-Bell AB139. Avant de décoller du Downtown Manhattan Héliport pour rejoindre Saratoga Springs, ils avaient contacté The Oaks, la clinique où Thelma Ross était soignée. Jordan avait parlé au directeur, Colin Norwich et, en apprenant que l'institut possédait sa propre piste d'atterrissage, il avait décidé de rallier l'institut par les airs.
Lui et Maureen étaient à présent assis côte à côte derrière le pilote. Bien que le cockpit fût insonorisé, ils avaient suivi son conseil et mis des casques Peltor munis d'interphone pour pouvoir parler pendant le voyage sans être gênés par le bruit du rotor.
Jordan appuya sur le bouton qui excluait le pilote de la conversation et s'adressa à Maureen, installée sur son siège avec la tête légèrement relevée en arrière, comme si elle s'était assoupie, les yeux fermés sous ses lunettes. — Il y a une chose qui m'échappe. La réponse immédiate de Maureen fit comprendre à Jordan qu'elle était bien réveillée et qu'elle réfléchissait, tout comme lui.
— Peut-être que nous pensons à la même chose. — En considérant ce qui s'est passé jusqu'ici, on peut difficilement douter de l'authenticité de tes visions. Mais si Julius Whong a tué le fils de Thelma Ross, pourquoi est-ce qu'elle ne l'a pas dénoncé ?
— Nous pensions effectivement à la même chose... — Espérons qu'elle sera en état de nous en dire plus, même si le médecin auquel j'ai parlé est resté plutôt vague sur le sujet. Ils échangèrent un regard. Ils ne voyageaient qu'à sept cents mètres du sol mais, suspendus dans cette boîte d'acier et de verre dont les pales déchiraient le silence immobile de la campagne, ils avaient l'impression de flotter bien plus haut. Maureen profita d'un virage à droite de l'hélicoptère pour contempler le paysage sous ses yeux. Bien qu'elle tournât le dos à Jordan, sa voix lui arriva parfaitement claire - et amère comme un mauvais souvenir.
— Être ou ne pas être, être ou avoir... Les livres regorgent de ce genre de questionnements abstraits. Moi, en ce moment, tout ce que je demande, c'est comprendre.
Les pensées de Jordan le ramenèrent brusquement devant Le Radeau de la Méduse, l'énorme étude accrochée dans l'appartement de Chandelle Stuart. En retournant le voir, il n'aurait pas été étonné de reconnaître à présent, au milieu des naufragés, son propre visage et celui de Maureen. Peut-être parce qu'il n'en était pas amoureux, il se sentait proche d'elle comme cela lui était rarement arrivé dans sa vie. La fusillade de l'avant-veille lui faisait éprouver de manière encore plus intime l'histoire de cette étrange femme italienne à qui le destin avait réservé des épreuves aussi difficiles à surmonter. En voyant Lysa allongée sur le sol, avec cette tache de sang écarlate qui s'étendait sur sa poitrine en drainant les couleurs de son visage, il avait compris combien Maureen avait dû souffrir quand Connor Slave était mort sous ses yeux. Lysa...
La veille, après leur visite à Gracie Mansion et malgré son entretien téléphonique avec le docteur Leko, Jordan était allé au Saint Vincent pour rendre visite à Lysa. Il avait obtenu l'autorisation de la voir à condition de ne pas faire de bruit. Il était entré dans sa chambre sur la pointe des pieds et l'avait trouvée endormie, les cheveux en couronne sur l'oreiller, si pâle, tellement belle qu'elle semblait prête pour une séance photo, pas pour une nuit à l'hôpital. Les battements de son cœur, représentés par une ligne verte sur le moniteur, étaient réguliers. Bien plus que ceux du cœur de Jordan. Il se tenait debout à côté du lit quand Lysa avait ouvert les yeux pendant quelques secondes et posé sur lui un regard trouble, voilé par une torpeur narcotique. Jordan avait cru voir un demi-sourire flotter brièvement sur ses lèvres, immédiatement aspiré vers le heu sans douleur où les médicaments lui permettaient de se réfugier. Il avait quitté la pièce comme il y était entré, dans un silence absolu, laissant Lysa à un sommeil profond que lui n'avait pas réussi à trouver. Le pilote leva la main droite et ramena Jordan à la réalité. D'un geste vers le bas, l'homme aux commandes de l'appareil leur montra la surface étincelante du lac Saratoga. Jordan rouvrit le canal audio de son casque. — Monsieur Marsalis, nous voici au-dessus du lac. Notre point d'atterrissage se trouve juste au nord.
L'ombre reprit à glisser sur l'eau tandis que l'hélicoptère virait tout en réduisant l'altitude. Le système de navigation par satellite guida le pilote jusqu'aux coordonnées exactes de la piste. Quelques minutes plus tard, l'ombre se raccrocha finalement à cet objet curieux qu'elle avait pourchassé avec acharnement.
Pendant la phase d'atterrissage, Jordan avait observé les deux bâtiments de la clinique, construite au sein d'un parc qui appartenait sûrement au complexe hospitalier et qui pouvait s'enorgueillir de gazons incroyablement verts, délimités par des arbres imposants et des carrés de végétation plus basse. L'édifice le plus proche de la piste d'atterrissage n'était pas aussi grand que l'autre, situé sur la droite face à une longue esplanade prolongée par un jardin fleuri. Le pilote coupa les moteurs. Jordan et Maureen descendirent de l'appareil, instinctivement penchés en avant à cause du sifflement menaçant des pales. Ils empruntèrent une allée bordée de houx et aperçurent un homme qui venait à leur rencontre. Maintenant qu'il la voyait de près, Jordan fut impressionné par la splendide construction de couleur claire, avec des appliques en pierre et de grandes baies vitrées. L'homme arriva à leur hauteur.
Jordan lui tendit la main, en parlant assez fort pour couvrir le bruit décroissant de l'hélicoptère.
— Bonjour, je suis Jordan Marsalis et voici Maureen Martini, un officier de la police italienne.
L'homme était presque aussi grand que Jordan, avec des cheveux châtains. Il avait l'air assez décontracté mais efficace. Tout en leur serrant la main, il se présenta. — Bienvenue. Je suis Colin Norwich, le directeur de The Oaks. C'est moi que vous avez eu au téléphone. — Merci de nous accueillir et de nous autoriser à rencontrer votre patiente.
Il se contenta de hausser les épaules et s'achemina vers le bâtiment principal.
— Vous avez parlé d'une affaire de la plus haute importance, mais ne vous attendez pas à grand-chose de la part de Mme Ross. Je doute qu'elle puisse vous être d'un grand secours. — Pourquoi ça ?
— Deux raisons, très simples. La première, c'est que Thelma, suite au traumatisme qu'elle a subi, a créé autour d'elle une barrière qu'elle ne franchit quasiment jamais, pour utiliser une image facile à comprendre. Nous avons longuement travaillé pour l'aider à atteindre une forme d'équilibre. Aujourd'hui, il lui arrive de passer des journées entières en silence, alors qu'à son arrivée, elle n'arrêtait pas de hurler.
— Et la seconde raison ?
Norwich s'arrêta et regarda Jordan puis Maureen d'un air grave. — Même si ce n'est pas évident à première vue, ceci est un hôpital, je suis médecin et Thelma Ross est ma patiente. Je suis responsable d'elle. Si je me rends compte que votre visite menace sa stabilité de quelque manière que ce soit, je me verrai contraint de mettre fin à votre visite ipso facto. Tout en parlant, ils avaient rejoint la place semi-circulaire devant l'institut. Norwich leur montra un jardinet incroyablement soigné, derrière un muret de briques rouges. Des femmes se promenaient librement dans les allées, seules ou en groupe. Des infirmières en blouse blanche poussaient les patientes en chaise roulante.
— Voici quelques-unes de nos pensionnaires. Comme vous pouvez le constater, nous n'accueillons que des femmes. Jordan écarta les bras d'un geste qui englobait tout le complexe. — Docteur Norwich, à voir de telles installations, j'imagine que ce heu est réservé à des patientes qui disposent de moyens financiers considérables, non ?
— Dit comme ça, c'est assez cru, mais oui, vous avez raison. — Madame Ross était infirmière. Comment peut-elle se permettre de séjourner ici ?
— D'après ce que je sais, elle disposait d'un patrimoine personnel approchant le million et demi de dollars. Il est géré par une banque et les intérêts sont suffisants pour couvrir ses dépenses de santé.
— Vous ne trouvez pas ça étrange qu'une simple infirmière possède une fortune pareille?
— Monsieur Marsalis, je suis psychiatre, pas agent du fisc. Pour moi, ce qui est étrange, c'est ce qui se trouve dans la tête de mes patients, pas sur leur compte bancaire. Jordan réfléchit à une réponse adéquate mais l'arrivée d'une infirmière blonde et replète au visage charmant mit fin à son embarras. Elle s'arrêta à côté d'eux, irréprochable dans sa tenue blanche, et dévora Jordan des yeux. Maureen s'en rendit compte et imagina la femme posant le même regard sur une double portion de fraises à la chantilly. Norwich donna ses instructions.
— Carolyn, M. Marsalis et Mlle Martini sont ici pour voir Thelma. Accompagnez-les et assurez-vous que tout se passe bien.
La façon dont Norwich avait imperceptiblement insisté sur ses derniers mots n'échappa pas à Jordan. L'infirmière se décida enfin à décoller les yeux de Jordan.
— Bien, monsieur le directeur. — Carolyn va vous escorter. Si vous voulez bien m'excuser, je suis attendu dans mon bureau. Je repasserai avant que vous partiez.
Le psychiatre fit demi-tour et regagna rapidement le bâtiment. Maureen et Jordan suivirent l'infirmière, qui marchait d'un pas dynamique bien qu'elle n'eût pas exactement une taille de sylphide. Elle les conduisit à travers les allées de ce jardin aux couleurs si particulières que Maureen eut l'impression de pénétrer peu à peu dans un tableau de Manet. Les patientes qu'ils croisèrent avaient toutes cet air docile et étonné des gens qui vivent dans leur bulle. S'il s'était trouvé seul avec Maureen, Jordan aurait commenté la considération qu'elle avait exprimée dans l'hélicoptère. La partie la plus fragile de l'esprit de ces malades avait choisi : plutôt que de trancher entre être et ne pas être, être et avoir, elle avait opté pour la bénédiction de l'indifférence.
Thelma Ross était assise sur un banc en pierre, le dos bien droit, sous une pergola entièrement recouverte par les branches d'un rosier grimpant qu'un jardinier expert avait fait pousser sur toute la structure, qui semblait désormais incorporée à la terre. Thelma portait une jupe grise et un twin-set rose un peu démodé, mais qui offrait un joli contraste sur sa peau noire. Bien qu'elle fût évidemment plus âgée que sur la photo, elle n'avait pas de rides. C'était encore une très belle femme, comme si la fatalité, rassasiée après avoir détruit son esprit, avait décidé de montrer plus de miséricorde envers son corps.
Quand elle entendit le bruit de leurs pas sur le gravier, elle leva les yeux vers eux. Maureen fut parcourue d'un frisson malgré la chaleur du soleil. On devinait qu'une violence inouïe avait chassé la raison de ces yeux noirs si tranquilles. Thelma Ross était la première personne issue de ses hallucinations que Maureen rencontrait. Même si elle avait conservé le moindre doute, elle n'aurait eu qu'à tendre la main et la poser sur l'épaule de Thelma Ross pour le balayer définitivement : ces images étaient peut-être une illusion dans le présent, mais elles appartenaient à la réalité du passé. L'infirmière s'approcha de cette femme qui exerçait autrefois la même profession qu'elle et lui parla d'une voix douce.
— Thelma, j'ai une surprise pour toi. Regarde ces gens, ils sont venus te voir.
Elle regarda Carolyn et puis Jordan comme s'ils n'existaient pas. Ses yeux se posèrent ensuite sur Maureen. — Tu es une amie de Lewis ? Une profonde innocence imprégnait cette voix si douce. Maureen s'accroupit devant elle, prise de cette tendresse qu'on éprouve souvent pour les personnes sans défense. — Oui, je suis une amie de Lewis. Thelma leva la main, effleura les cheveux de Maureen. Cette dernière repensa à Thelma bâillonnée, les yeux grands ouverts pendant qu'une gamine idiote portant un masque de Lucy la ligotait à une chaise.
La femme sourit et son sourire illumina la pénombre. — Tu es très belle. Mon Lewis aussi est beau. Il étudie à l'université maintenant. Il veut devenir vétérinaire. J'aurais préféré qu'il fasse médecine, mais il aime tellement les animaux.
Maureen releva la tête et croisa le regard de Jordan. Le cœur serré, tous deux réalisèrent qu'ils avaient fait le voyage pour rien. Néanmoins, Maureen saisit avec délicatesse les mains de Thelma, recueillies sur ses genoux.
— Madame Ross, vous vous souvenez de ce qui est arrivé à Lewis quand il s'est fait piquer par des bourdons ? Sa question ne sembla pas rejoindre le heu où vagabondait l'esprit de Thelma.
— Lewis est aussi un très bon joueur de basket. C'est le meilleur, il court très vite. Son entraîneur dit qu'il fera un excellent meneur.
Jordan sortit de sa poche les photos de Julius Whong et de ses victimes. Il les montra à Maureen, qui était devenue l'interface entre leur monde et celui de Thelma.
— Thelma, vous reconnaissez ces personnes ? Elle fit défiler les portraits devant le visage serein de Thelma. Son expression ne changea pas alors que passaient sous ses yeux les gens qui l'avaient mise là, sur un banc en pierre, à construire dans sa tête le futur d'un enfant qui n'avait jamais grandi. Jordan rangea les photos dans la poche intérieure de sa veste et en sortit des feuilles pliées en deux. Il les déplia et les passa à Maureen. Il y avait un dessin de Snoopy sur la première. Jordan l'encouragea d'un signe de tête.
Maureen posa le dessin sur les genoux de Thelma. — Madame Ross, vous avez déjà vu ce personnage ? La femme prit le papier entre ses doigts et le regarda avec le même air absent qui avait accueilli leurs questions. Mais brusquement, sa respiration s'accéléra. Quand Maureen lui montra Linus, Lucy et Pig Pen, une terreur indicible s'empara de Thelma Ross. Ses pupilles se dilatèrent et elle se replia sur elle-même en secouant la tête avec des mouvements saccadés, inspirant par la bouche tout l'air qu'elle pouvait happer. Il y eut une parenthèse d'immobilité parfaite -puis un hurlement lacérant sortit de sa gorge, un cri de peur, de souffrance et de souvenirs refoulés, si déchirant que Maureen se releva d'un bond.
L'infirmière réagit au quart de tour. Elle sortit un beeper de sa poche et appuya sur un bouton, après quoi elle repoussa brutalement Maureen et Jordan et s'approcha de Thelma, qui se noyait dans ce hurlement sans fin.
— Thelma, calme-toi, tout va bien. Elle l'entoura de ses bras pour l'immobiliser alors que Thelma tirait sur son gilet avec des mouvements convulsifs, essayant de l'arracher comme s'il avait soudain pris feu. — Vous deux, disparaissez.
Juste au moment où ils sortirent de l'ombre de la pergola, le docteur Norwich arriva en courant, suivi par deux infirmières aussi robustes que Carolyn. L'une d'entre elles apportait une seringue. Elle se précipita vers le banc et, avec l'aide de ses collègues, retroussa une manche du pull de Thelma et planta l'aiguille dans son bras.
Furieux, Norwich empoigna Jordan par le coude et le fit tourner avec force.
— Je vous avais pourtant prévenus. J'espère que vous êtes fiers de vous. A partir de maintenant, votre présence ici n'est plus tolérée. Vous avez causé assez de dégâts comme ça. Il tourna les talons et s'empressa de rejoindre les infirmières auprès de sa patiente qui, sous l'effet de l'injection, commençait à se calmer sans pourtant cesser de crier. Jordan et Maureen étaient seuls.
Dans ce heu, ils faisaient partie des rares personnes qui n'avaient pas perdu la raison. Ils se demandèrent tous deux si c'était réellement une chance.
Ils regagnèrent la piste d'atterrissage sans trouver le courage de se regarder l'un l'autre. Alors qu'ils étaient de nouveau assis côte à côte, immobiles et silencieux dans l'hélicoptère qui les ramenait à New York, Jordan ressassait ce qui venait de se passer, incapable de penser à autre chose qu'au visage bouleversé de Thelma Ross et à ce hurlement qui lui vrillerait les oreilles encore longtemps.
Sa réaction quand elle avait vu les dessins des Peanuts prouvait définitivement que l'article de journal ne rapportait pas la vérité et que la mort du petit Lewis Ross était bien liée à ce que Maureen avait vu.
Il se demanda pourquoi Thelma, face à deux inconnus qui cherchaient à communiquer avec elle, s'était instinctivement tournée vers Maureen.
Il se tourna pour regarder son profil régulier, découpé en contre-jour sur la vitre, et se rappela ses pensées de la veille, pendant le trajet en taxi vers Gracie Mansion. C'était peut-être ça la réponse :
Pour Thelma comme pour Maureen, tout ce qui l'entourait était mensonge et la seule vérité se trouvait dans ses yeux.