Droit dans les yeux
Chapitre 14 · Jordan conduisait à faible vitesse sur la…
Jordan conduisait à faible vitesse sur la rampe d'accès au pont de Brooklyn. La circulation était fluide à cette heure du jour et, malgré la souplesse de la moto, il se contenta de suivre la file de voitures qui avançait tranquillement sur cette bande d'asphalte et métal. Dieu s'étant fait discret depuis l'expérience de la mer Rouge, le pont de Brooklyn était le seul moyen de passer d'une rive à l'autre. Jordan suivit le parcours obligé sans vraiment savoir ce qui l'attendait de l'autre côté. Dans son dos, One Police Plaza. Quand il l'avait dépassé, quelques minutes plus tôt, il n'avait même pas lancé un regard de côté sur son ancien heu de travail.
Il avait également laissé derrière lui le New York City Hall, cet ersatz de Maison-Blanche en modèle réduit où son frère exerçait et subissait ses fonctions de maire.
Le petit canyon urbain de Water Street s'étendait juste sous ses pieds. S'il avait tourné la tête à droite, il aurait aperçu le toit de l'immeuble où un jeune homme nommé Gerald Marsalis avait échangé sa vie contre le néant et l'anonymat, au point de mourir en portant un nom qui n'était pas le sien.
Et l'assassin de Jerry Kho était encore en liberté. Jordan fixait la route devant lui, imaginant le reflet sur son casque de ces lieux qu'il préférait ignorer. Non qu'il fût indifférent, mais il n'avait pas besoin de regarder ces endroits pour savoir qu'ils existaient. Sa mémoire les renfermait tous. Chaque souvenir était net et immaculé, comme neuf, et portait bien en vue l'étiquette du prix qu'il avait coûté. Certaines personnes préfèrent payer les conséquences de leurs choix plutôt que faire des choix en fonction de leurs conséquences. Jordan Marsalis en faisait partie. Il ne s'était jamais demandé si c'était une force ou une faiblesse.
Il était ainsi, tout simplement.
Autrefois, Ted Kochinscky, l'un de ses amis, lui avait demandé un prêt de mille dollars. Jordan savait à l'époque que cette somme était littéralement vitale pour Ted - tout comme il savait qu'il ne reverrait jamais son argent. Il avait accepté, car refuser l'aurait bien plus tourmenté que de perdre mille dollars.
C'est dans ce même état d'esprit qu'il avait pris la place de son frère, sur cette route de campagne, trois ans plus tôt. Il avait délibérément choisi d'endosser la responsabilité d'un accident avec lequel il n'avait rien à voir.
Le comportement de Christopher l'avait déçu et rempli d'amertume, certes, mais même dans ce cas, la « règle Kochinscky » s'appliquait : il ne s'agissait pas simplement de se sacrifier pour un frère, mais également de pouvoir se regarder dans le miroir. Qui plus est, il payait ainsi une partie de la dette qu'il considérait avoir à l'égard de Chris -cette dette que leur père, Jakob Marsalis, avait contractée pour lui. Christopher avait grandi dans la fortune et le mépris de son père, Jordan dans son amour. A tort ou à raison, il s'imaginait avoir un passif à éponger. La vie avait voulu qu'ils fussent élevés dans des conditions et des lieux bien différents, mais chacun était au courant de l'existence de l'autre. Quand ils s'étaient finalement rencontrés, chacun avait depuis longtemps tracé sa route. La seule chose qui les unissait vraiment, c'était la couleur des yeux et la figure de leur père. Cette figure que, dans leurs souvenirs, ils voyaient chacun avec un regard bien différent. Ils n'avaient jamais affronté clairement le sujet, tout en sachant que l'ignorer ne revenait pas à en supprimer l'existence. Par un accord tacite, ils avaient toujours laissé la question en suspens telle une épée de Damoclès, sans savoir sur lequel d'entre eux elle projetait son ombre.
Combien de gens voyageaient en rêvant de retourner à leur point de départ ? Jordan venait de comprendre que son voyage à lui, qu'il croyait repoussé, avait en réalité commencé des années plus tôt. Sa vie à New York n'était qu'une longue halte, nécessaire pour trancher les derniers fils qui le retenaient avant de repartir.
Ce coeur enfin, étrange cœur qui déjà les récifs brave sans peur...
Jordan repensa aux paroles évocatrices de cette chanson. Connor Slave comprenait la valeur de la patience ; Jerry Kho, au contraire, avait affronté la montagne par son versant le plus abrupt - non par choix, mais parce qu'il n'en voyait aucun autre.
La Volvo devant Jordan freina brusquement et le conducteur se pencha par la vitre pour protester contre le véhicule qui le précédait. Jordan fit un écart contrôlé sur la gauche, puis retrouva le cours de la circulation et de ses pensées.
Arrivé au bout du pont, il suivit Adams Street jusqu'au croisement avec Fulton. Il dépassa Brooklyn Heights, un nouveau lotissement pour riches de maisons anciennes parfaitement rénovées, avec une vue superbe sur la skyline de Manhattan. Après Boerum Place, il continua en direction du sud vers le quartier où habitait James Burroni, son partenaire dans l'enquête sur le « massacre Marsalis », comme l'avaient baptisé les médias. Jordan l'avait appelé après un énième conseil de guerre avec Christopher à Gracie Mansion. Il avait longtemps considéré que les politiciens, en dépit de toutes leurs déclarations, vivaient dans un monde à part, une sphère blindée que les besoins des administrés ne pouvaient ébrécher. Leur principale préoccupation semblait être de continuer à jouer les hommes politiques.
Mais à présent qu'il discutait régulièrement avec son frère, il s'interrogeait pour la première fois : était-il un bon maire, ou avait-il simplement été assez habile pour le devenir ? Depuis qu'il avait vu la mise en scène macabre du cadavre de son fils, Christopher était comme un lion en cage. Jordan n'aurait pas su dire si c'était à cause de sa douleur de père ou de l'image d'impuissance qu'il donnait en tant que premier citoyen de la ville. Quoi qu'il en fût, après quinze jours d'investigation, l'enquête restait au point mort. Us avaient retourné la vie de Gerald sens dessus dessous et mis à nu toutes sortes de secrets, sans trouver la moindre piste. La presse écrite et la télévision avaient fait leurs choux gras des révélations sordides qui étaient sorties au grand jour, allant jusqu'à exhumer la vieille histoire de l'accident pour agrémenter celle de Jerry Kho, peintre maudit".
Enfin, quand les médias s'étaient retrouvés à court d'éléments, l'information avait cédé le pas à l'invention pure et simple. Heureusement, LaFayette Johnson avait été neutralisé avant que sa popularité inopinée cause de trop gros dégâts. Christopher possédait en abondance la seule chose qui pouvait convaincre LaFayette de ne pas parler aux médias : l'argent. Il avait donc acheté son silence. Les représailles qui n'auraient pas manqué de sanctionner d'éventuelles indiscrétions suffirent à dissuader d'autres « sources sûres ». En l'absence de fuites substantielles, les journalistes avaient fini par s'ensabler dans une marée basse de conjectures. Malheureusement, la police aussi.
Jordan s'arrêta en face du domicile de Burroni, une maison individuelle avec jardin, plantée dans une impasse qui comptait toute une file de constructions identiques alignées au garde-à-vous. Chevauchant sa Ducati, Jordan sentait qu'il détonnait sérieusement dans ce quartier populaire. D'après l'image qu'il s'était faite de Burroni, il s'attendait sinon à quelque chose de mieux, du moins à un environnement différent.
Une Jeep Cherokee blanche - un vieux modèle -était garée devant chez lui. La porte s'ouvrit et une femme sortit dans le jardin, tenant par la main un garçon d'une dizaine d'années. Elle était grande, blonde, avec un visage expressif et plein de douceur. Le gamin était le portrait craché de Burroni, au point que n'importe quel médecin aurait éclaté de rire si on lui avait demandé d'effectuer un test de paternité. Jordan remarqua l'armature métallique qui entourait la jambe droite du petit. Le gamin marchait en boitillant, tout en parlant à sa mère avec enthousiasme. Burroni apparut alors dans l'encadrement de la porte, une valise dans chaque main.
Il repéra immédiatement le motard casqué de l'autre côté de la rue. Il s'arrêta un instant au milieu de l'allée qui traversait le jardinet. Jordan comprit qu'il l'avait reconnu. Entre-temps, la femme et l'enfant avaient rejoint la voiture et ouvert la portière arrière. Burroni rangea les valises dans la Jeep, puis salua sa femme et s'agenouilla pour redresser la casquette de base-ball sur la tête de son fils. Jordan l'entendit dire : « Bye, champion. » Il prit le garçon dans ses bras, le regard fixé sur Jordan.
Mère et fils montèrent dans la voiture, puis le petit adressa un dernier signe de la main à son père, debout sur la pelouse. Jordan suivit la voiture du regard jusqu'au carrefour. Stop, clignotant, flèche à droite. Jordan appuya la Ducati sur sa béquille, enleva le casque et traversa la rue.
L'embarras du détective se communiqua rapidement à Jordan. Il venait de surprendre un moment d'intimité et de faiblesse que Burroni ne tenait sans doute pas à partager - en tout cas pas avec lui. — Salut, Jordan. Qu'est-ce que tu fais ici ? Circonspect sans être hostile, ni brusque ni cordial.
Malgré leur objectif commun, Burroni avait encore du mal à l'appeler par son prénom. Au cours de l'enquête, leurs rapports ne s'étaient pas plus améliorés qu'ils n'avaient empiré. Tous deux considéraient cette relation comme une condition de travail à laquelle ils ne pouvaient rien changer.
Burroni ayant fait le premier pas, Jordan parla à son tour. — Salut, James. Je voulais te parler. Seul à seul, en privé. Tu as un moment ?
Le détective leva le menton vers le carrefour où la Cherokee avait tourné.
— Ma femme et mon fils sont partis en vacances chez ma belle-sœur, près de Port Chester. Je n'ai pas juste un moment, j'ai quinze jours. Jordan secoua la tête.
— Quinze jours ? J'ai bien peur que nous ayons beaucoup moins que ça. L'un comme l'autre.
— A ce point ?
— A ce point.
Burroni parut réaliser soudainement qu'ils parlaient debout au milieu du jardin.
— Tu veux entrer prendre un verre ? Sans attendre de réponse, il se retourna et le précéda dans la maison. Une fois à l'intérieur, Jordan jeta un œil autour de lui : un foyer américain normal, bonjour et bonsoir aux voisins, des piscines gonflables à l'arrière, barbecue et canettes de bière le dimanche. La tranquillité, à défaut de bonheur.
Sur un meuble bas à côté de la porte, il y avait une photo encadrée de Burroni avec son fils. L'enfant brandissait une batte de base-ball en direction de l'objectif. Jordan songea que son armature métallique immobilisait en réalité ses deux jambes.
Bue, champion...
Burroni suivit le regard de Jordan, lequel aurait préféré ne pas déceler la fêlure dans sa voix.
— Mon fils est dingue de base-ball. — Les Yankees ?
— Qui d'autre ?
L'entrée s'ouvrait sur le séjour. Le maître de maison invita Jordan à s'asseoir sur le canapé.
— Installe-toi. Qu'est-ce que tu bois ? — Un Coca, ça ira.
— Compris.
Il partit chercher les boissons et revint avec deux canettes de Coca Light et des verres. Il posa le plateau sur la table basse devant le sofa, avant de s'enfoncer dans un fauteuil en cuir usé mais confortable. — Je t'écoute.
— Du nouveau ?
Le détective ouvrit sa canette, secoua la tête. — Rien de rien. J'ai pressé tous nos informateurs, en particulier ceux introduits dans les milieux intellectuels que fréquentait ton neveu. Que dalle. Tout un tas de...
Il se tut et avala une gorgée, réfléchissant à comment résumer la situation. Jordan lui épargna cette peine.
— Je sais ce que tu veux dire. Tout un tas de saloperies bien cachées, mais rien qui puisse nous être utile.
— Exactement. Les résultats de l'autopsie, tu les connais aussi bien que moi. Quant au labo, aucun résultat probant. Tu sais ce que c'est : trop de traces, aucune trace.
Ce fut au tour de Jordan de raconter ses propres tâtonnements. — De mon côté, ce n'est franchement pas réjouissant non plus. J'ai fait toutes sortes de recherches et de conjectures sur les Peanuts, j'ai essayé de comprendre quel pouvait être le dénominateur commun entre mon neveu, Linus, et celle que le message sur le mur désigne comme Lucy. Résultat : je n'y ai absolument rien compris. Je me demande aussi combien de temps il nous reste avant que les journalistes découvrent ce que nous avons miraculeusement réussi à leur cacher. Notamment mon implication dans l'enquête.
— Et le maire, il en dit quoi ?
— Il n'en dit rien, parce que c'est précisément lui qui a voulu que je m'en occupe - officieusement, s'entend. De son côté, il subit sans doute son lot de pressions. Même en mettant de côté les sentiments personnels, sa position n'est pas sûrement pas confortable. La critique est évidente : comment peut-il protéger nos enfants s'il n'est même pas capable de protéger le sien ? La politique est une bête vicieuse. — On est bien d'accord là-dessus. C'est pour ça que je suis encore dans la rue plutôt que derrière un bureau.
Cette fois, c'est Jordan qui se tut et avala une gorgée, le temps de choisir soigneusement ses mots pour dire ce qu'il avait à dire. Au départ, ce n'était pas la raison de sa visite, mais ça l'était devenu. — Autre chose, James. En ce qui concerne ta participation à cette affaire, je tenais à te faire savoir que je me débrouillerai pour que tu obtiennes tout ce qui t'a été promis, quelle que soit l'issue de l'enquête. Burroni ne savait que répondre. Il regardait sa canette comme si sa réplique était écrite dessus.
— Ce que je t'ai dit l'autre soir, au restaurant près de chez toi... — Ne t'inquiète pas. Moi aussi, j'y ai été un peu fort. Ça arrive. On dit des choses qu'on regrette ensuite.
Le regard de Burroni glissa furtivement sur la photo de son fils en position pour recevoir une balle qui n'arriverait jamais. Cela ne dura qu'une fraction de seconde, mais Jordan s'en rendit compte. Bye, champion...
— Décidément, la vie est rarement aussi simple qu'on l'espère. — Je t'ai dit que ça va. Tu ne me dois aucune explication. Ils échangèrent un regard. Burroni parla comme un homme qui comprenait s'adressant à un homme qui avait compris. — Ça a dû être difficile pour toi, Jordan. Jordan haussa les épaules. — C'est difficile pour tout le monde. Il prit son casque et se leva, imité par Burroni. Ce dernier était moins grand que Jordan mais plus robuste. Néanmoins, dans cette maison, sans son éternel chapeau noir vissé sur la tête, il paraissait inhabituellement exposé et fragile.
— On se voit bientôt.
— Ce n'est pas comme si on avait le choix, répondit le détective laconiquement.
Malgré le sens de la phrase, Jordan sentit que Burroni n'était plus sur la défensive.
Peu après, alors qu'il enfourchait sa moto et regardait à travers la visière la silhouette de Burroni sur le pas de la porte, il se dit qu'il avait bien fait de lui rendre visite.
C'est difficile pour tout le monde. Aucun doute là-dessus. Difficile pour Burroni, pour Christopher, pour lui-même. Mais s'ils ne mettaient pas les bouchées doubles, ce serait encore plus difficile pour une femme dont il ne connaissait ni le nom ni l'aspect - et qui se promenait comme une cible mouvante dans les pensées d'un homme qui l'appelait Lucy.