Droit dans les yeux

Giorgio Faletti · Chapitre 17 sur 45

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Droit dans les yeux

Chapitre 22 · La moto permettait d'apprécier le voyage à…

 

La moto permettait d'apprécier le voyage à l'état brut, sans la distraction d'une conversation.

Jordan se rappelait qu'à un certain moment de sa vie, il avait renoncé au confort d'un toit sur sa tête, à la danse hypnotique des essuie-glaces ou à la simple commodité du cendrier. Cela n'avait été ni facile ni difficile. C'était venu naturellement. Ce qui ne lui paraissait plus naturel désormais, c'étaient les deux roues supplémentaires. Il avait peu à peu découvert ce que représentait la moto. S'abriter sous un pont suspendu, les yeux levés vers le ciel, en attendant qu'il arrête de pleuvoir ; traverser la nuit éclairée par un phare tel l'œil du Cyclope ; profiter de la vitesse quand c'était nécessaire ; et surtout, comme il l'avait dit à Lysa, goûter à cette liberté dont on ne se lassait jamais. Même maintenant qu'il était tout sauf libre. D'autant plus maintenant que, dans sa petite hypocrisie humaine, il détournait les yeux pour ne pas voir ce qui le retenait.

A Amazing Race, le magasin en bas de chez lui, ils avaient acheté un casque intégral pour Lysa. En regardant son visage disparaître sous le kevlar, Jordan avait eu l'impression d'assister à une cérémonie d'adoubement, un rite qui connectait chaque motard à un passé où la technologie se résumait au métal de l'armure pliant sous le marteau du forgeron. Dans ce geste - le casque qui venait envelopper la tête -, il y avait un désir d'aventure qui, lui, ne pliait jamais. Et, peut-être, le besoin inavoué de se cacher avec l'excuse de se protéger.

De Lysa, il ne restait plus que le détail des yeux encadrés par le casque. Puis ils s'étaient cachés derrière le plastique sombre de la visière et Jordan les avait immédiatement regrettés.

Il avait rapidement mis le contact pour que le bruit du moteur couvrît cette pensée.

Il sentait à présent le corps de sa passagère bouger en parfaite harmonie avec les exigences de la conduite et de la route. Pour voyager sans danger, il ne fallait pas combattre sa peur mais au contraire s'y soumettre pleinement et, seulement ainsi, la vaincre. Lysa semblait avoir compris instinctivement qu'en moto, l'attitude la plus sûre était la moins naturelle. Se suspendre dans le vide était la seule façon d'éviter que ce vide, qui avait pour plancher l'asphalte défilant à toute allure, ne les engloutisse.

Elle était la compagne de voyage parfaite.

Le compagnon de voyage parfait.

Jordan s'imposa cette pensée mesquine pour ne pas perdre de vue qui il était, et surtout qui Lysa n'était pas. Il empoigna l'accélérateur comme un alcoolique le goulot d'une bouteille.

Il sentit la poussée du moteur, la force de gravité comprimée par l'accélération. La route devant, derrière et sous lui, mais Lysa était toujours là, souple et conciliante dans les courbes des virages, présente et absente et toujours collée contre son dos, l'empêchant de prétendre qu'elle n'existait pas. Même si le souffle de la vitesse perdait loin derrière eux son parfum de vanille.

Ils avaient quitté New York et emprunté la West Side Highway vers le nord, après quoi Jordan avait opté pour la Route 9, dont le parcours côtoyait par endroits le chemin de fer en bordure de l'Hudson. Ils dépassèrent l'Académie militaire de West Point, qui surplombait les eaux du fleuve, aussi fermement ancrée sur la rive qu'elle l'était dans ses principes et ses traditions. Plus loin, les rails coupaient en deux la prison de Sing Sing. Le sifflement du train qui escaladait les murs barbelés était synonyme de liberté aux oreilles des prisonniers -jusqu'au moment où les sifflets des gardiens leur ordonnaient de quitter la cour pour regagner leurs cellules. Jordan et Lysa furent accueillis à bras ouverts par la verdure miroitante de cette fin de printemps, qui renaissait chaque année avec émerveillement et réussissait pour cela à toujours émerveiller. Une succession de maisons, de petits embarcadères baignés de soleil, quelques barques au mouillage prêtes à remonter et descendre le fleuve pendant l'été. Quand la circulation se faisait plus dense, ils s'en dégageaient d'un bond, comme si les deux roues s'étaient transformées en bottes des sept lieues.

Jordan se sentait apaisé, il ne pensait à rien et aurait voulu que ce voyage ne finisse jamais.

Malheureusement, juste quand on croit effleurer le pouls du temps, il finit par s'échapper dans un dernier tour de cadran. Et ainsi, leur balade s'acheva comme elle avait commencé. En un clin d'œil.

Ils avaient suivi le fleuve jusqu'à Poughkeepsie et dépassé la gare ferroviaire, une bâtisse en briques rouges devant laquelle somnolait un unique taxi. Ils entrèrent dans l'agglomération proprement dite, une petite ville bourgeoise de carte postale. Sur l'une des nombreuses Raymond Avenue d'Amérique, les églises disputaient le trottoir aux associations de vétérans, aux restaurants et à une forêt de feux de signalisation. Après un croisement, ils arrivèrent devant un muret d'enceinte. Au-delà du parc planté d'arbres majestueux se dressait un édifice monumental.

Jordan n'aurait pas à demander son chemin pour trouver le Vassar Collège.

Il suivit les indications et tourna à droite. Il prit toute la mesure du campus en parcourant la route interminable qui le longeait. Ils atteignirent bientôt une construction au style architectural impossible à identifier, d'inspiration vaguement médiévale. Trois arches signalaient l'entrée du campus. La plus grande, réservée aux véhicules, était surveillée par un agent de sécurité en uniforme beige. Jordan s'arrêta à l'ombre de la guérite et ôta son casque. Le gardien posté à l'intérieur, visage rubicond et cheveux très courts, ressemblait à s'y méprendre à l'engagé Baleine, le marine adipeux de Full Métal Jacket. — Bonjour, je suis Jordan Marsalis. J'ai rendez-vous avec le recteur Hoogan.

Christopher connaissait personnellement Travis Hoogan, qui dirigeait le Vassar Collège. Le comportement du gardien confirma à Jordan que le coup de téléphone de son frère avait eu l'effet escompté. L'homme adressa à Jordan et à sa passagère un sourire spontané qui le rendit immédiatement sympathique.

— Bonjour, monsieur Marsalis. On m'a averti de votre arrivée. Le recteur se trouve actuellement sur le terrain de golf. Il vous prie d'attendre dans le réfectoire, le temps que je l'informe de votre arrivée. L'agent se pencha hors de sa forteresse miniature pour leur indiquer le chemin.

— Suivez la route jusqu'au bout, puis prenez à droite. Vous pourrez vous orienter avec les panneaux. Une fois arrivés au terrain de golf, le réfectoire est juste en face. Un peu plus loin, vous trouverez une placette où garer votre moto.

Le bras glissé dans la visière du casque, Jordan remonta à vitesse réduite l'avenue bordée de plates-bandes et d'un superbe gazon anglais.

Devant eux se découpait la structure massive du Vassar Collège, une construction austère dont les hautes fenêtres blanches contrastaient avec la brique sombre. La partie centrale était encadrée par deux ailes allongées qui semblaient dater d'une époque ultérieure. Sur la façade, deux plaques commémoraient l'édification du bâtiment en 1881 « Anno Domini », ainsi que la générosité et la grande soif de connaissances d'Andrew Vassar, fondateur de l'université.

Accroché à un mât planté sur le point le plus élevé du toit, un drapeau américain flottait dans le vent. Sa fonction première semblait être de rappeler aux étudiants le prestige et l'influence dont leur université avait toujours joui dans le pays.

La conscience et la certitude réconfortante d'une identité établie. Comme tout le monde, Jordan avait eu ses propres certitudes autrefois. Il savait qui il était, où était sa place. Puis, graduellement, son identité s'était délitée en une simple probabilité, avant de se fondre dans une incompréhension qui englobait sa vie tout entière. Suivant les instructions du gardien, ils continuèrent sur la droite. De part et d'autre de la rue s'alignaient des structures dédiées à une grande variété d'activités : théâtre, piscine, gymnase, court de tennis. Quand il vit enfin le splendide terrain de golf, Jordan dut admettre que les frais de cent mille dollars par an n'étaient pas totalement aberrants. Il se gara sur la zone de stationnement et coupa le contact. A peine descendue, Lysa ôta son casque et se pencha en avant. Elle démêla vivement sa chevelure sombre, qui sembla ruisseler telle une cascade souterraine.

Elle se redressa d'un coup et ses cheveux tombèrent en arc-en-ciel sur ses épaules, brillants et paresseux comme des serpents au soleil. Jordan se demanda fugacement s'il ne risquait pas d'être pétrifié en croisant son regard. Cette crainte absurde sembla presque se matérialiser quand Lysa se retourna : son sourire et ses yeux rayonnaient d'un éclat si pur que la Méduse elle-même en serait devenue statue. Laissant son regard vagabonder tout autour d'elle, elle paraissait heureuse.

— Quelle merveille.

— Quoi ?

Lysa fit un geste qui embrassait le monde entier, la vie, ou simplement cet instant.

— Tout. Cette journée, le soleil, le voyage, la moto. Cet endroit improbable. Et dire que c'est une école. Je connais pas mal de gens qui seraient heureux d'y passer juste une semaine de vacances. — Malheureusement, nous allons devoir nous contenter d'une seule journée. Point positif : c'est gratuit.

Jordan s'achemina vers la construction basse située à quelques dizaines de mètres de là, délimitée et masquée par une haie que les jardiniers avaient soigneusement taillée pour lui donner un aspect sauvage. Lysa marchait à ses côtés et ils parcoururent en silence la courte distance jusqu'au réfectoire.

Une jeune fille qui avançait à vive allure les dépassa. Une paire de chaussures de jogging attachées par les lacets se balançait sur son épaule. Elle portait un caleçon bariolé avec un tee-shirt vert et des tongs aux pieds. Ses cheveux teints en roux semblaient avoir été plantés sur sa tête en épis désordonnés. Sortie de ce contexte, elle aurait pu passer pour une jeune sans-abri qui se demandait où et comment passer la journée. Mais là, elle était simplement une fille de bonne famille un peu originale, dans une université aux tarifs prohibitifs. Les pensées de Jordan le ramenèrent à

Gerald qui, à peine quelques années plus tôt, avait fréquenté les mêmes lieux que cette étudiante.

A sa manière, elle était peut-être bel et bien sans abri. A sa suite, ils descendirent une volée de marches et franchirent la porte vitrée du self-service, un vaste espace aux murs jaune clair. Quelques étudiants travaillaient dans la zone de service alors que d'autres bavardaient tranquillement, assis autour des tables. L'endroit respirait une modestie affectée, mais un ostensible guichet automatique ornait néanmoins l'une des parois. La fille aux cheveux roux trotta jusqu'au point de retrait et inséra sa carte dans la machine. Jordan sourit à part lui. Casual, hip-hop, artistes bohémiens'*,  tous munis de cartes de crédit aimablement alimentées par leurs familles. Et la gratitude était sans doute un bonus auquel tous les géniteurs n'avaient pas droit.

A leur entrée, tous les garçons se tournèrent vers Lysa dans un même mouvement. Le bourdonnement des conversations se tut. Si Jordan n'avait pas été aussi éberlué par la réaction des hommes, il aurait remarqué de nombreux regards féminins pareillement posés sur lui. Le moment de flottement fut interrompu par l'entrée d'un homme qui portait à l'épaule un sac de golf rempli de fers. La soixantaine, presque aussi grand que Jordan, les yeux pleins d'assurance derrière des verres sans monture, des cheveux à la couleur indéfinissable, mi-longs et clairsemés. Il avait l'air d'un homme qui connaît énormément de choses et qui puise dans ces connaissances toute la sérénité dont il a besoin. Un homme tranquille à qui la vie avait apporté tout ce qu'il désirait, soutenu par la précieuse certitude que ce qu'il ne désirait pas lui était de toute façon inutile.

Il vint vers eux en arborant un large sourire. — Jordan Marsalis, je suppose. Je suis Travis Hoogan, le recteur de cet antre de perdition.

Jordan serra la main tendue de son interlocuteur. — Ravi de vous rencontrer. Je vous présente Lysa Guerrero. Une malice contenue illumina les yeux de Hoogan, qui prolongea légèrement sa poignée de main avec Lysa.

— Mademoiselle, votre apparition est un pur enchantement. Pour le commun des mortels, votre présence sur cette planète est un encouragement à croire aux miracles. Vous me permettez de garder l'espoir qu'un jour mes talents cachés de golfeur se révéleront enfin. Lysa eut un petit rire élégant.

— Si vous êtes aussi versé dans l'art du golf que dans celui de la flatterie, nul doute que nous vous verrons bientôt disputer les Masters. Le recteur haussa les épaules.

— Oscar Wilde disait très justement que notre plus grande tragédie n'est pas de vieillir à l'extérieur, mais de rester jeune à l'intérieur. Et croyez-moi, en avoir conscience ne résout en rien le problème. Quoi qu'il en soit, merci.

Jordan n'avait pas expliqué à Lysa la raison de leur présence à Vassar. Après ces quelques civilités, Lysa lui démontra avec son tact habituel qu'à défaut de connaître le but de leur visite, elle en devinait l'importance. Quel que fût le sujet, les deux hommes devaient l'affronter seuls.

— Vous avez sûrement beaucoup de choses à vous dire. Pendant que vous parlez boutique, j'espère que ça ne vous dérange pas si je me promène un peu.

Il lui présenta d'un geste une clef du campus imaginaire. — Si cela me dérangeait, je crois que la frange masculine du conseil d'administration exigerait ma démission.

Lysa prit congé et sortit. Deux garçons qui entraient à ce moment-là s'écartèrent pour la laisser passer. Ils s'arrêtèrent sur le seuil, échangèrent un regard et repartirent dans l'autre sens. Hoogan souriait en la suivant des yeux.

— Elle n'est peut-être pas un miracle à proprement parler, mais elle s'en rapproche drôlement. Vous avez beaucoup de chance, monsieur Marsalis.

Jordan aurait aimé lui dire que Lysa était en réalité un homme, et que cela tempérait singulièrement sa « chance ». Hoogan mit fin aux amabilités et fit comprendre à Jordan qu'il saisissait pleinement la gravité de la situation.

— Quand il m'a prévenu de votre visite, Christopher m'a dit que vous occupez tous deux une position précaire depuis la mort de Gerald. Son décès m'a sincèrement touché, j'espère que vous trouverez quelque chose ici qui pourra vous orienter vers le meurtrier. — Je l'espère vivement, moi aussi. — Voulez-vous me suivre dans mon bureau ? Nous pourrons discuter sans être dérangés.

Jordan emboîta le pas à Hoogan. A l'extérieur du réfectoire, il aperçut Lysa en contrebas, debout sous un arbre, casque à la main. Elle essayait de dialoguer avec un écureuil par des signes que l'animal interloqué observait depuis sa branche sans rien comprendre. Lysa souriait. A nouveau, Jordan se dit qu'elle semblait heureuse.