Droit dans les yeux

Giorgio Faletti · Chapitre 13 sur 45

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Droit dans les yeux

Chapitre 16 · Chandelle Stuart se retrouva seule avec la…

 

Chandelle Stuart se retrouva seule avec la vacuité de sa colère. Ses chaussures Prada semblaient particulièrement indiquées pour envoyer valser les débris d'un vase chinois dont elle ignorait la valeur, tout comme elle avait ignoré la valeur de sa vie. Sa vie, consciencieusement jetée par-dessus bord. Mais il était peu probable que son état d'esprit lui permît de voir l'analogie. La frustration décuplait ses forces. Prise d'une frénésie aveugle, elle déchira sa robe légère en lambeaux qu'elle éparpilla tout autour d'elle. Elle ne portait plus qu'un soutien-gorge, sa culotte en dentelle et les bas. Malgré son jeune âge, son corps maigre à la pâleur malsaine avait la peau déjà flétrie d'une femme qui menait la belle vie de bien piètre manière.

Elle se mit à arpenter la pièce en se tordant les mains. La seule chose dont elle se souvenait, la seule image qui se projetait devant elle comme sur un écran, c'était l'expression compassée de deux soi-disant avocats.

Elle parlait toute seule, à mi-voix et presque sans bouger ses lèvres réduites à une fente violacée, murmurant non des prières mais des imprécations.

Jason Mclvory et Robert Orlik, deux enfoirés sortis du trou du cul de leurs salopes de mères. Elle les avait toujours détestés, depuis leur toute première rencontre, à la lecture du testament de son père. Elle n'oublierait jamais leur sourire poisseux quand ils avaient appris de la bouche du notaire qu'elle avait pratiquement été déshéritée. Des charognards sinistres, deux saloperies de vautours au bec crochu, perchés sur leurs chaises en attendant de désosser la carcasse encore fumante de cet autre connard intégral qu'était son père. Elle le voyait encore, avec son pognon et son imitation pathétique de figure paternelle et tous ces charlatans avec leur Freud et leur Jung et leurs voix calmes qu'elle avait dû supporter pendant des années, pendant que lui se tapait toutes les gourdasses qui lui passaient à portée de trique.

Qu'il soit maudit pour l'éternité.

Chandelle leva les yeux au plafond, vers ce spectre qui flottait dans ses souvenirs et que son esprit instable lui faisait paraître réel. Elle s'époumona en invectives, dans une interprétation qui, s'il s'était agi d'une performance d'actrice, aurait été la meilleure de sa vie. — Tu m'entends, Avedon Lee Stuart ? Tu m'entends, raclure de chiotte ? J'espère que tu m'entends même depuis l'enfer où je t'ai expédié. Parce que t'as compris que c'est moi  qui t'ai fait crever, hein ? Putain, j'ai presque envie de me tuer rien que pour venir te le dire en personne. Mais je te ferai pas ce plaisir. Compris ? Profite bien des flammes de l'enfer, parce que quand je te rejoindrai, t'auras l'impression que c'était le paradis avant que j'arrive.

Égarée dans son délire hystérique, Chandelle marchait à grands pas dans l'appartement. Elle arracha sa culotte et son soutien-gorge puis, seulement vêtue de ses bas, elle rejoignit la chambre à coucher, qui trahissait la même richesse insouciante que le reste de l'appartement. Tant d'argent dépensé, toute une vie engloutie. Se voir nue ne suffit pas à la calmer. Le grand miroir lui renvoyait l'image d'une femme émaciée, aux seins petits et avachis, presque aussi décharnée qu'une anorexique, les poils pubiens rasés. Son corps nu avait une innocence impure et profane, une fragilité que niaient ce regard dément et la salive blanchâtre aux coins de ses lèvres.

— Tu voulais que je sois à la hauteur de notre famille, pas vrai ? Tu me demandais de vivre... comment tu disais, déjà ?

Elle écarta les jambes, posa les mains sur ses hanches et poussa le bassin en avant, dans une grotesque tentative d'imiter la figure paternelle. Elle modula sa voix stridente pour lui donner un ton plus grave.

— Ah, oui... Vivre selon les principes qui sont depuis toujours la pierre angulaire de l'image publique des Stuart.

Et elle se noya de nouveau dans un tourbillon de paroles et hurlements de rire.

— Au heu de ça, tu sais ce que j'ai fait, moi ? Je me suis laissé baiser comme une chienne, par n'importe qui, n'importe où, n'importe comment. Tu m'entends, honorable monsieur Stuart? Ha! Le regard que tu m'as lancé quand t'es mort ! Je parie que t'as compris que c'est moi qui t'ai envoyé dans l'océan de merde où tu patauges maintenant. Moi, ta fille, je suis une salope. Oui, moi, cette fille qui t'a assassiné. Le cri de Chandelle s'éteignit comme si ses dernières réserves d'énergie s'étaient d'un coup épuisées. Elle se laissa tomber bras et jambes écartés sur le lit, exténuée, tarie, crucifiée par son désespoir face à cette vie déroulée à ses pieds comme un tapis rouge - qui recouvrait en réalité une fosse hérissée de pieux.

Le contact avec le couvre-lit en satin la fit frissonner et le bout de ses seins durcit. La sensation de fraîcheur devint rapidement sensation de froid. Elle attrapa un coin de la couverture et se pelotonna dedans. Ce tissu était désormais un oripeau de sa vie passée, et son seul rempart contre le présent. Elle ferma les paupières et, dans ce repaire de noirceur qu'étaient ses yeux et son âme, le film de ce qu'elle avait fait à son père, sept ans plus tôt, commença à défiler. Quand sa mère Elisabeth était morte dans un accident de voiture, pas loin de leur chalet d'Aspen, son père avait eu la bonne idée de faire une attaque d'apoplexie. Elle n'avait pas été causée par la douleur de la perte mais par le fait que, dans la carcasse de la voiture, on avait retrouvé non seulement le cadavre de son épouse, mais également celui d'un jeune moniteur de ski, assis au volant, le pantalon baissé. Le dernier des crétins aurait compris que la voiture avait quitté la route parce que la passagère taillait une pipe au conducteur. Et le journaliste accouru sur les lieux de l'accident n'était pas un crétin. Son article avait non seulement fait sa fortune, mais également causé l'attaque qui manqua de faucher le dernier représentant

- et néanmoins cocu - de la dynastie Stuart. Tout Wall. Street s'était esclaffé aux dépens d'Avendon Lee Stuart et des principes érigés si haut qui depuis toujours étaient la « pierre angulaire de l'image publique du clan ».

On l'avait hospitalisé d'urgence et sauvé in extremis,  mais la moitié droite de son corps était restée presque entièrement paralysée. Une fois hors de danger, il avait choisi de passer sa convalescence dans l'appartement du Stuart Building, assisté par toute une écurie d'infirmières omniprésentes et surpayées qui se relayaient pour être aux petits soins.

Chandelle avait vécu la mort de sa mère avec une totale indifférence, même si elle s'était efforcée, le jour des funérailles, de jouer à la perfection son rôle de fille accablée par le chagrin. En revanche, la maladie de son père - réduit à l'état de création post-cubiste démantibulée - suscitait chez elle malaise et répulsion. Dans sa  maison, il y avait désormais cette caricature d'être humain, cloué au lit, nourri par intraveineuse parce qu'il était incapable d'avaler quoi que ce soit avec sa bouche tordue.

Chandelle n'avait jamais aimé son père, mais cette chose qui bavait en permanence était carrément répugnante. Son dégoût et son esprit pervers agissant de concert, une idée avait germé en elle. Chandelle n'avait éprouvé aucun scrupule : cette idée providentielle représentait la seule solution définitive à tous ses problèmes. Après quelques recherches, elle avait commencé à administrer son remède personnel à celui qu'elle appelait par dérision « notre cher patient ». Du jour au lendemain, elle s'était transformée en fille dévouée et attentionnée.

Sous prétexte de soigner personnellement son père, elle remplaçait souvent les infirmières, plus attachées à leur chèque qu'à leur travail. Elle avait découvert que la vitamine K avait pour fonction d'accélérer la coagulation du sang. Elle s'arrangeait pour se retrouver seule avec lui pendant ses siestes ou encore la nuit, et elle lui injectait des doses massives de vitamine K par le biais de l'intraveineuse. Chandelle se rappelait parfaitement la nuit où, après une énième injection, son père avait ouvert grand les yeux et l'avait aperçue à côté du lit, une seringue à la main. Quelques secondes d'immobilité, puis son regard s'était perdu dans le vague, comme s'il voyait devant lui le bout du chemin. Il n'avait plus qu'à rendre les armes pour vaincre enfin l'éternelle peur de la mort.

Fascinée, Chandelle avait suivi les variations du rythme cardiaque sur le moniteur. Les battements avaient ralenti et elle avait vu les pics de la courbe s'espacer puis s'aplatir tout à fait.

Le dernier regard de son père à jamais gravé dans sa mémoire, Chandelle était sortie de la chambre et avait refermé la porte doucement.

— Il dort, avait-elle chuchoté à l'infirmière qui feuilletait un magazine, assise dans le couloir.

La femme avait pris son sourire pour celui d'une fille aimante, alors que c'était en réalité celui d'une femme enfin fibre. Encore maintenant, allongée sur le matelas, repenser à cette nuit avait ramené le même sourire sur son visage. Mais elle ne s'en rendit pas compte.

Le défoulement et les souvenirs l'avaient définitive- -ment apaisée. Elle se sentait vide et un appétit nouveau la tenaillait. Elle devait le cultiver et le satisfaire, à ses  conditions, selon les règles de son  désir et de sa perpétuelle recherche de la jouissance. De Mclvory et Orlik, de leurs faces odieuses qui vomissaient des chiffres, il ne restait plus la moindre trace.

Toujours enveloppée dans la couverture, elle roula sur le côté et saisit le téléphone sur la table de chevet. Elle composa un numéro qu'elle connaissait par cœur.

Quand son interlocuteur décrocha, elle ne prit pas la peine de lui dire son nom.

— Allô, Randall ? J'ai envie de m'amuser, ce soir. Quelque chose de bien épicé. Vaudrait mieux que tu prennes une voiture discrète. Aux alentours de minuit, ça me paraît bien.

Elle n'attendit aucune confirmation et ne s'attendait à aucune objection- l'homme savait qu'elle n'en aurait pas toléré. Après tout, il y trouvait bien son intérêt. Elle lui versait tous les mois un joli paquet de fric et, quand son humeur s'y prêtait, elle ajoutait un satisfaisant bonus physique...

Elle ouvrit le tiroir sous le téléphone, tâtonna jusqu'à mettre la main sur un paquet scotché à la planche supérieure. Elle détacha le ruban avec précaution et sortit le petit sachet en plastique rempli de poudre blanche. Déplier, plonger un ongle, prélever une petite quantité. La porter à son nez et renifler, une narine après l'autre. Chandelle se dit qu'il était trop tôt pour ranger le sachet et elle le posa à côté du téléphone. Elle sentait qu'elle en aurait encore besoin ce soir-là, grand besoin...

Elle s'allongea et sourit béatement au plafond, blanc comme la poudre qu'elle venait de sniffer.

Elle attendit la décharge lascive de la cocaïne, tellement semblable à l'orgasme parfait de la douleur. La drogue avait toujours eu un effet aphrodisiaque sur elle. En pensant à la nuit qui l'attendait, elle se sentit presque défaillir.

Elle glissa la main sous la couverture, lentement. Elle écarta les cuisses tout en se caressant des seins au nombril, puis plus bas, la fente imberbe.

Quand elle écarta les lèvres du bout des doigts et trouva son sexe déjà mouillé, elle ferma les yeux, imagina l'inconnu et frémit de plaisir.

Chapitre 17

 

 

Quand elle regarda de nouveau son réveil, il était presque vingt et une heures. Loin de l'épuiser, le petit avant-goût qu'elle venait de s'offrir avait injecté dans son corps une énergie renouvelée. Elle avait faim, envie de manger japonais. Elle se mit debout et, les mains sur les reins, elle étira son corps efflanqué vers l'arrière en s'observant dans le miroir, satisfaite. Elle s'était complètement remise de son effondrement. Oui, elle était redevenue elle-même : une femme déterminée, pleine de sang-froid.

Son père l'avait compris bien malgré lui, ce sacré fils de pute. Et ces sangsues d'avocats ne tarderaient pas à comprendre. Elle comptait bien leur montrer qui était Chandelle Stuart. Elle allait prendre une douche, rappeler Randall Haze, lui demander de passer plus tôt et de réserver au Nobu. En attendant l'heure propice à ses activités nocturnes, elle irait écouter un peu de musique dans un club sur Bowery - si elle ne changeait pas d'avis d'ici là. Elle entra dans la douche avec hydro-massage shiatsu. Savourant la pression bénéfique des jets d'eau sur sa peau, elle pensa qu'elle devait absolument se faire belle et parfumée ce soir, pour apparaître comme une vision inaccessible aux yeux des inconnus qu'elle allait rencontrer. Elle voulait lire l'incrédulité dans leurs yeux, y déceler à la fois le désir et le plaisir du rêve devenu réalité.

Elle sécha patiemment ses cheveux lisses et brillants. Avec les mêmes reflets bleus que les Inuits,  aimait-elle à penser. Elle se passa un stick déodorant sous les aisselles, et parfuma les endroits stratégiques d'une essence aromatique composée spécialement pour elle par une boutique de Canal Street.

Elle opta pour un maquillage un peu plus voyant que d'habitude, puis se glissa dans le dressing, une petite pièce adjacente à la salle de bains. Elle enfila des sous-vêtements noirs et de nouveaux bas autofixants, qu'elle affectionnait parce qu'ils excitaient l'imagination des hommes tout en restant confortables.

Très pratiques pour s'abandonner n'importe où à une attaque de libido impromptue.

Parmi les vêtements suspendus, elle choisit une courte robe noire, censée mettre en valeur sa silhouette élancée et ses longues jambes. Habillée et fin prête, elle était en train de sniffer une deuxième dose de cocaïne quand le carillon de l'interphone tinta. Elle se demanda qui pouvait bien sonner à une heure pareille. L'équipe de sécurité communiquait avec l'appartement par un canal dédié, et Chandelle avait laissé l'après-midi libre au personnel de maison afin de s'entretenir en privé avec ses avocats. Elle alla jeter un œil au petit moniteur vidéo installé par commodité dans sa chambre. Quand elle appuya sur le bouton de réponse, le visage de son visiteur apparut sur l'écran, filmé par la caméra installée au-dessus de l'ascenseur privé. Il se trouvait donc dans l'aile gauche de l'énorme hall en marbre du Stuart Building. Chandelle fut surprise non seulement par sa présence, mais surtout par son accoutrement. Dans l'image légèrement brouillée, elle vit qu'il portait une capuche rabattue sur la tête - le haut d'un survêtement, apparemment. Beaucoup de temps avait passé depuis leur dernière rencontre. Malgré ce qu'il avait fait pour elle, Chandelle n'était absolument pas d'humeur à le recevoir ce soir-là. Sa voix sortit du haut-parleur légèrement étouffée. — Bonsoir. C'est toi, Chandelle ? — Oui, c'est moi. Que veux-tu ?

Le ton brusque et peu amène ne sembla pas troubler le visage de l'homme qui attendait.

Dans le cadre lumineux, un sourire ineffable. — Je peux monter ? J'ai quelque chose à te dire. — Ça ne peut pas attendre demain ? Je suis sur le point de sortir. — Je n'en aurai pas pour longtemps. Je voulais te parler d'une nouveauté qui pourrait t'intéresser.

— Bon, d'accord. Je t'envoie l'ascenseur. Ne fais rien, je commande tout d'ici.

Elle traversa les mille trois cents mètres carrés de son appartement jusqu'au salon - là où s'ouvrait l'ascenseur -, tout en se demandant ce qui pouvait bien être si important pour justifier une visite aussi tardive. Et surtout, après tout ce temps.

Vu sa tenue de sport, il venait probablement de courir à Central Park et, en passant devant l'immeuble, il en avait profité pour sonner chez elle. Elle pianota la commande pour envoyer la cabine au rez-de-chaussée. L'ascenseur ne desservait que son étage. Elle pouvait le contrôler depuis son appartement et l'accès depuis le hall nécessitait une clef et un code alphanumérique qu'elle seule possédait. Pendant qu'elle attendait, elle espéra pouvoir se débarrasser de lui en quelques minutes. Mais elle réalisa aussitôt qu'elle se mentait à elle-même. Elle s'efforça de rester calme malgré l'excitation perverse et sadique que cet homme suscitait inévitablement en eUe. Une excitation qu'elle avait éprouvée dès leur première rencontre et qui ne s'était jamais tarie. Une excitation qui venait du plaisir qu'elle avait toujours pris à épier sans être vue, à savoir ce que les autres ignoraient, à pouvoir ainsi imposer sa volonté tonitruante dans le silence de l'impuissance générale.

Et à s'exposer ouvertement aux aléas de sa fortune. Si seulement il savait la vérité...

Elle fut tentée de retourner dans la chambre pour s'envoyer encore un peu de coke.

Le frottement des portes qui s'ouvraient l'en empêcha. Dans la cabine, baigné par la lumière verticale, il y avait un homme en survêtement. La capuche projetait une ombre oblique sur son sourire et il gardait les mains enfoncées dans les poches.

Il fit un pas vers elle. La femme en robe de soirée, grande et mince au milieu du salon, réalisa pour la première fois combien un sourire pouvait être glacial.

— Bonsoir, Chandelle. Je suis désolé de te déranger chez toi. Mais comme je te l'ai dit, ça prendra juste un instant. Avec un parfait sens de la dramaturgie, les nuages qui avaient surveillé New York pendant tout l'après-midi se transformèrent enfin en orage. Un éclair, le roulement du tonnerre, et la pluie se mit à marteler le carrelage du balcon, éclaboussant les vitres. L'homme s'approchait d'elle. Arrivé tout près d'elle, il sortit la main droite de la poche. Chandelle pensait qu'il voulait lui serrer la main lorsqu'elle s'aperçut avec horreur qu'il tenait un pistolet au poing. Comme hypnotisée par l'oeil noir du canon, elle ne vit pas que l'homme ne souriait plus. Elle ne l'entendit même pas la railler : — Juste un instant, même si j'ai comme l'impression que cet instant va être plutôt long pour toi.

Une pause. Sa voix se fit douce comme du velours. — Ma tendre Lucy...

Chandelle Stuart releva brusquement la tête. Elle ne saurait jamais qu'elle avait exactement le même regard que son père au moment de mourir. La même lueur.

Un autre coup de tonnerre, un autre éclair qui zébra les vitres. Et dessina sur le mur l'ombre d'une femme inutile sur le point de mourir.

Chapitre 18

 

 

Extérieur, nuit. Le déluge.

Jordan était debout devant la fenêtre qui donnait sur la 16e Rue. Il regardait le rideau de pluie parfaitement vertical glisser sur les lumières et les merveilles de New York, sur cette ville impénétrable, pour s'écouler finalement dans les égouts, avec les eaux usées. Il avait vu autrefois un vieux film avec Elliot Gould, Campus. Pendant le générique de début, le personnage principal avançait normalement dans une rue pleine de gens, alors que les voitures et les passants défilaient à l'envers comme si on rembobinait la pellicule. Et Jordan se sentait exactement comme cet homme seul. Il ignorait si sa façon d'avancer était la bonne ou pas, mais il constatait chaque jour que les gens autour de lui progressaient dans l'autre sens. Il se voyait comme un corps étranger inséré de force dans un contexte dont il avait naguère fait partie, mais qui n'était désormais plus le sien. Savoir qui avait rejeté l'autre ne changeait rien à la nécessité de son voyage.

Il se détacha de la fenêtre et s'approcha du canapé, prit la télécommande sur la table basse pour allumer la télévision. Eyewitness Channel, la chaîne d'information en continu, diffusait un reportage réalisé l'après-midi même. Au premier plan, un journaliste parlait dans le micro. Il se tenait devant une énorme paroi en verre à travers laquelle on apercevait des avions et un bout de piste qui brillait sous la pluie.

— Une foule impressionnante a accueilli ici même la dépouille de Connor Slave. Alors qu'il séjournait à Rome avec sa fiancée Maureen Martini, commissaire de la police italienne, le chanteur a été enlevé et assassiné sauvagement. Une chapelle ardente sera ouverte au public pour permettre à ses fans de lui faire leurs derniers adieux. Ils sont plusieurs centaines de milliers dans tout le pays à pleurer la disparition du jeune artiste. Les obsèques seront célébrées... Jordan coupa le volume, laissant les images s'exprimer au son de la pluie. Encore un garçon qui ne vieillirait jamais. Qui continuerait de sourire éternellement avec un visage sans rides, sur la photo de porcelaine placée sur une pierre tombale.

... les rayons de la lune sur la paume deviennent autant de mirages rêvés à perdre haleine...

La poésie du jeune chanteur nourrissait l'amertume de Jordan. La pluie battante développait toujours en lui un mystérieux sixième sens, et il ne fut pas surpris d'entendre la sonnerie du téléphone. Il le regarda quelques instants, indécis. Il hésitait à répondre, mais Lysa avait décidé pour lui : elle émergea du couloir en robe de chambre, le combiné sans fil à la main.

— C'est pour toi.

Jordan prit le téléphone et le porta à l'oreille. Il sentit contre sa joue la chaleur de Lysa.

— Jordan, c'est Burroni. J'ai bien peur que ça y soit. — Qu'est-ce qui se passe ?

— On a trouvé Lucy.

— Et merde. C'est qui ?

— Tiens-toi bien. Chandelle Stuart. On l'a retrouvée chez elle, ce matin. — Où ça ?

— Au Stuart Building, sur Central Parle West. Jordan remarqua qu'il avait les mains moites, comme si la pluie qui s'écrasait aveuglément sur les vitres avait réussi à entrer dans la pièce. — Bon sang, j'espérais que cet enfoiré nous laisserait un peu plus de temps.

— Je suis déjà en route, tu veux que je passe te prendre ?

— S'il te plaît, oui. Avec un orage pareil, je n'ai pas tellement envie de prendre la moto.

— D'accord. Je ne suis pas loin, j'arrive dans cinq minutes. — Je m'habille et je descends.

Debout au milieu de la pièce, Lysa le regarda enfiler sa veste en cuir. — Désolé de t'avoir réveillée, Lysa. Je ne comprends pas pourquoi il n'a pas appelé sur mon portable.

— Ne t'inquiète pas, je ne dormais pas. Un problème ? — Oui. Il y a eu un autre meurtre. Et selon toute probabilité, il est lié à celui de mon neveu.

— Je suis désolée.

— Moi aussi. J'espère seulement que cette fois-ci, nous trouverons des indices qui nous permettront de coincer ce malade. Ils restèrent un instant l'un en face de l'autre, dans cette maison qui n'appartenait à aucun des deux. Les yeux de Lysa brillaient. — Jordan, je ne sais pas ce qu'on est censé dire dans une situation pareille.

— Rappelle-toi tes propres mots, le jour de notre rencontre. Quoi que tu dises, je l'ai déjà entendu des centaines de fois. Il sortit et referma délicatement la porte derrière lui, comme si le moindre bruit pouvait faire voler en éclats le sens des mots qu'il venait de prononcer. L'ascenseur n'était pas à son étage et il décida d'emprunter les escaliers. Aucune musique ne sortait de l'appartement du deuxième. Il arriva au rez-de-chaussée en pensant avec tristesse à Connor Slave, qui ne chanterait plus désormais que lorsque quelqu'un appuierait sur le bouton play d'un lecteur. Jordan sortit de l'immeuble au moment précis où la Ford de fonction conduite par Burroni s'arrêtait de l'autre côté de la rue. Il traversa en courant sous la pluie et Burroni lui ouvrit la portière. Il prit place dans la voiture qui sentait le tapis humide et le faux cuir. A travers le pare-brise balayé par les essuie-glaces, il leva les yeux vers le rectangle lumineux où se découpait la silhouette immobile de Lysa. A la fois une présence et une absence. Burroni avait suivi la direction de son regard jusqu'à la fenêtre éclairée.

— C'est chez toi ?

— Oui.

Burroni n'ajouta rien et Jordan ne voulait rien ajouter. Pendant que la voiture s'écartait du trottoir et du regard de Lysa, Jordan repensa au matin qui avait suivi leur première rencontre. Il avait ouvert les yeux et immédiatement humé un parfum inhabituel, du moins chez lui : l'arôme d'un café qui ne s'était sûrement pas fait tout seul. Il s'était levé et habillé en jean et tee-shirt. Avant d'aller dans la cuisine, il s'était regardé dans le miroir et y avait trouvé ce à quoi il s'attendait : le visage d'un homme qui, la veille au soir, avait servi de cible à une jolie série de coups de poings.

Après s'être lavé le visage, il avait quitté la chambre et rejoint Lysa Guerrero dans le séjour. Une fois de plus, il avait eu l'impression que l'air s'était raréfié dans cette pièce où...

Il ? Elle ?

Dans la voiture avec Burroni, il ressentit le même embarras qu'il avait éprouvé ce jour-là en se posant cette question. Sur le visage de Lysa, dans sa voix, il n'avait pas décelé la moindre trace de leur conversation de la veille.

Juste un sourire.

— Bonjour, Jordan. Je peux voir comment vont votre œil et votre nez, mais vous, comment vous sentez-vous ?

— Mon œil ? Mon nez ? Je ne les sens même pas. Ou plutôt si, mais je fais semblant que non.

— Parfait. Un café ?

Il s'était assis à la table dressée pour deux personnes. — Qu'ai-je fait pour mériter ce privilège ? — C'est le premier jour de mon premier séjour à New York. Nous le méritons tous les deux. Vos œufs, vous les aimez comment ? — Parce qu'en plus j'ai droit à des œufs ?

— Bien sûr. Sinon, ce ne serait pas digne d'un bed and breakfast. Lysa avait servi les plats et ils avaient pris leur petit déjeuner presque en silence, en équilibre précaire sur une couche de glace fendue mais pas encore brisée. Leurs pensées respectives flottaient au-dessus de leurs têtes comme de légers nuages.

Lysa avait mis fin à ce court instant de paix en ouvrant la porte à ce qui rôdait dehors.

— Tout à l'heure, ils ont parlé de votre neveu à la télévision. — Quelle surprise. Cette histoire va déclencher une tempête de tous les diables.

— Et vous, qu'allez-vous faire maintenant ? Jordan avait répondu d'un geste vague qui embrassait tout et rien.

— Première chose, je vais me trouver un coin pour dormir. Hors de question que je m'installe chez mon frère à Gracie Mansion. Trop exposé. J'y serais observé en permanence alors que j'aimerais au contraire rester le plus discret possible. Mais je connais un hôtel sur la 38e Rue qui...

— Écoutez, on peut s'arranger. Étant donné que nous avons clarifié la question de mon mari...

Un Vide à l'estomac. Jordan avait espéré qu'il ne s'était pas traduit par une bouffée de chaleur sur son visage. Lysa avait continué comme si de rien n'était.

— Je viens de débarquer en ville et j'ai envie de faire un peu de tourisme avant de me mettre à la recherche d'un travail. Par conséquent, je passerai le plus clair de mon temps à l'extérieur. Quant à vous, cette histoire se réglera bien tôt ou tard et, à ce moment-là vous serez libre de partir. Mais en attendant, vous n'avez qu'à rester ici, si vous voulez.

Une pause, la tête inclinée sur le côté. Un bref éclair de défi avait fait briller l'or antique de ses yeux.

— A moins que ça ne vous pose un problème... — Bien sûr que non.

Sa réponse avait été un peu trop précipitée et il s'était senti stupide. — Alors, c'est réglé. Puisque nous allons cohabiter, autant nous tutoyer. Jordan avait compris que ce n'était pas une suggestion, mais plutôt la constatation d'un nouvel état de fait. Lysa s'était levée et avait commencé à débarrasser la table.

— Allez, maintenant file.

— Je peux t'aider ?

— Tu plaisantes ? Tu as des choses beaucoup plus importantes à faire. Jordan avait consulté sa montre.

— En effet. Bon, je vais prendre une douche et après, au boulot. Il s'était acheminé vers la chambre quand la voix de Lysa l'avait retenu. — Jordan...

Il s'était immobilisé, de dos.

— Au journal télévisé, ils ont aussi parlé de toi. Ils disaient que tu étais l'un des meilleurs policiers que New York ait jamais connus. — On raconte tellement de choses à la télé... — Ils ont aussi expliqué pourquoi tu avais quitté la police. Il s'était retourné. Les yeux de Lysa s'étaient posés sur lui - fenêtres ouvertes sur un monde où chaque rêve est une possibilité. La réponse de Jordan avait volé au milieu de la pièce comme une serviette maculée de sang sur un ring.

— Quelle que soit la raison, quelle importance ? — ... cette nuit par son garde du corps. La voix de Burroni interrompit le flot de ses souvenirs et le ramena dans la voiture battue par la pluie, qui semblait flotter entre les lumières en hauteur et les reflets sur l'asphalte détrempé. — Désolé, James. J'étais ailleurs. Tu peux répéter ? — J'ai dit que la victime a été découverte cette nuit par son garde du corps. Il a appelé le commissariat central, c'est moi qui ai parlé avec lui. D'après sa description sommaire et la position du cadavre, il s'agit probablement de Lucy.

— Mon frère est au courant ?

— Bien sûr. On l'a averti immédiatement, selon ses instructions. Il veut qu'on le rappelle si c'est bien ce qu'on croit. — Nous le saurons bien assez tôt. Ils gardèrent le silence jusqu'à destination, chacun plongé dans des pensées qu'ils auraient volontiers laissées chez eux. Jordan connaissait le Stuart Building, un gratte-ciel un peu sinistre de soixante étages, dont les derniers étaient ornés de gargouilles" rappelant celles du Chrysler Building. Il occupait tout le pâté de maisons entre la 92e e et la 93 Rue sur Central Parle West, en face du Jackie Onassis Réservoir. Le patronyme Stuart était synonyme d'argent, de beaucoup d'argent. Au temps des Frick et Carnegie, le vieil Arnold J. Stuart avait accumulé une fortune considérable grâce à l'acier et à une totale absence de scrupules. Petit à petit, la famille avait diversifié ses activités : les Stuart avaient successivement investi dans une grande variété de domaines - qu'ils avaient systématiquement transformés en mines d'or. Quand ses parents étaient morts, l'un après l'autre, Chandelle Stuart s'était retrouvée unique héritière d'une fortune qui comptait un beau paquet de zéros. Et à présent, malgré sa richesse, elle était venue s'ajouter à la suite de ces zéros.

Quand ils arrivèrent sur les lieux, Burroni gara la voiture juste derrière la camionnette de la Police scientifique. Il coupa le moteur mais ne bougea pas d'un pouce. Les essuie-glaces ne chassaient plus l'eau et la pluie noya bientôt le pare-brise.

— Jordan, il est important que tu saches quelque chose. Après notre conversation de tout à l'heure, chez moi, je dirais même que c'est très important.

Jordan attendit en silence. Il ignorait ce que Burroni allait dire, mais il pressentait que ça lui coûterait un gros effort. . — C'est à propos de mes ennuis avec la Division des affaires internes. J'ai pris cet argent, Jordan. Je l'ai pris. J'en avais besoin. Kenny, mon fils, il a...

Jordan interrompit la confession de Burroni avec un geste de la main. Son souffle embua la vitre quand il répondit. — Ça va, James. Je sais que ça a été difficile pour toi aussi. Ils échangèrent un regard. Visages spectraux sous la lumière orange des réverbères et le reflet des gouttes sur le pare-brise. Puis Jordan déverrouilla la porte et posa la main sur la poignée. — Courage, allons patauger dans la fange. Ils ouvrirent les portières en même temps et sortirent sous la pluie. Ils coururent jusqu'à l'entrée de l'édifice, imprimant sur le trottoir les traces de pas de deux hommes que la pluie tentait en vain de purifier.