Droit dans les yeux

Giorgio Faletti · Chapitre 41 sur 45

Pages du PDF

Droit dans les yeux

Chapitre 50 · Maureen venait de recevoir en pleine figure…

 

Maureen venait de recevoir en pleine figure la sentence prononcée par William Roscoe quand elle aperçut la tête de Jordan qui dépassait de l'embrasure de la porte. Elle baissa brusquement le menton, comme si la menace de son geôlier l'avait brusquement vidée de ses forces. Quand elle se redressa, elle s'obligea à fixer Roscoe dans les yeux sans se détourner une seule seconde, pour éviter d'éveiller ses soupçons et trahir la présence de l'intrus.

Elle devait faire comprendre à Jordan qu'elle l'avait remarqué. Elle prononça donc une phrase qui pouvait passer aux oreilles de Roscoe pour la suite de leur conversation, mais elle modula légèrement son intonation pour que Jordan saisisse le message. — Maintenant, tu sais que je t'ai vu. C'est à ton tour de m'expliquer, tu ne crois pas ?

Et Jordan comprit. Il se pencha, leva le pouce, puis fit un geste circulaire de la main pour inviter Maureen à faire parler Roscoe le plus possible, afin d'accaparer son attention. Le médecin ne s'était aperçu de rien mais il se déplaça sur le côté, de manière à avoir dans son champ de vision aussi bien Maureen que l'entrée du laboratoire. Dans cette situation, impossible pour Jordan de se faufiler dans son dos pour tenter de le neutraliser.

Roscoe gratifia Maureen d'un sourire condescendant. — Ça me paraît équitable. Tout à l'heure, tu m'as demandé de commencer par le début. Par souci de clarté, je vais donc remonter à la source du mal.

Il s'octroya une courte pause, comme s'il devait se préparer mentalement à affronter pour la énième fois un parcours accidenté à travers les ruines de sa vie. — Il y a de nombreuses années, au cours d'un séminaire que j'animais à Boston, j'ai rencontré une infirmière. Une femme de couleur qui s'appelait Thelma Ross. Nous sommes tombés amoureux au premier regard, un coup de foudre, comme si nous n'étions sur Terre que pour nous rencontrer. C'était le sentiment le plus beau et le plus pur que j'avais jamais éprouvé. Sais-tu ce que ça fait de se retrouver face à une personne et comprendre qu'aucune autre n'occupera jamais la même place qu'elle dans ton cœur ?

Les yeux de Maureen s'embuèrent de larmes et l'image de Connor se substitua l'espace d'un instant au visage de l'assassin, qui la menaçait avec une arme dont elle n'avait plus peur.

Oui, espèce d'enfoiré, bien sûr que je le sais. Roscoe sembla lire dans ses pensées. Il hocha doucement la tête, d'un mouvement qui entrait dans sa gestuelle coutumière de médecin.

— Oui, je vois que tu comprends de quoi je parle. Il poursuivit son récit sur un ton différent, comme

si le fait d'avoir partagé des expériences similaires avait installé une certaine complicité entre eux.

— Je traversais une période décisive de ma carrière. J'étais le premier assistant de Joël Thornton - son disciple, en quelque sorte. A l'époque, Thornton était une sommité mondiale dans son domaine. Tout le monde - y compris lui - voyait en moi son fils spirituel, une étoile naissante de la microchirurgie oculaire et de la recherche en ophtalmologie. Et pour couronner le tout, j'étais son gendre. Je venais d'épouser Greta, sa fille aînée. Thelma connaissait ma situation et elle ne voulait pas mettre en péril mon avenir. Elle refusait de m'imposer quoi que ce soit car à la longue, disait-elle, je lui en aurais terriblement voulu. Thornton avait le pouvoir de ruiner ma carrière. Si je m'en étais fait un ennemi, toutes les portes se seraient refermées devant moi.

Roscoe abandonna ses réminiscences le temps d'un sarcasme. — Mais l'Amérique n'est-elle pas ce beau pays démocratique dont nous essayons d'exporter le modèle ? Si un Blanc quitte la fille d'un célèbre baron de la médecine, pour épouser une femme de couleur...

Il ne termina pas sa phrase, laissant à Maureen le soin de tirer ses propres conclusions.

— Thelma et moi avons continué à nous fréquenter en cachette, jusqu'au jour où elle est tombée enceinte. D'un commun accord, nous avons décidé de garder l'enfant. C'est ainsi que naquit Lewis. J'avais trouvé pour Thelma un poste de première assistante en chirurgie, au Samaritan Hospital de Troy, une petite ville proche d'Albany. Un cadre parfait. Assez proche pour me permettre de voir Thelma et notre enfant aussi souvent que possible, et assez éloigné pour éviter d'être trop exposés. Nous avons toujours procédé avec la plus grande discrétion, au point qu'aucun de ses amis ne m'a jamais vu ou n'a jamais entendu parler de moi. Aux yeux de tous, Thelma était une jeune divorcée, rescapée d'une mauvaise expérience dont elle ne parlait jamais. Pour Lewis, j'étais comme un oncle qui les aimait tous les deux et qui venait le voir de temps en temps, les bras chargés de cadeaux. Je leur avais acheté une maison et, quand j'allais les voir, nous ne fréquentions aucun lieu où il était dangereux qu'on nous voie ensemble. Cinq années ont passé. Thornton est mort et ma relation avec Greta s'est rapidement dégradée, au point qu'elle m'a proposé de divorcer. Bien entendu, j'ai accepté. J'avais des violons qui résonnaient dans la tête et ce jour-là, ce jour honni de Dieu, j'allais à Troy justement pour annoncer à Thelma que nous allions bientôt pouvoir vivre notre relation au grand jour.

A son air absorbé, Maureen comprit que Roscoe n'était plus là, avec elle, mais enfermé dans les confins de sa mémoire, où il revivait en boucle les souvenirs qu'il était en train d'évoquer. — Lewis jouait dans le jardin, Thelma et moi étions dans la maison. Pendant que je lui expliquais ce qui allait se passer, nous avons entendu Lewis crier et, l'instant d'après, il est arrivé en courant avec le bras tendu vers moi. Sa peau portait des marques de piqûres - des bourdons, d'après la taille. Je savais que la piqûre simultanée de plusieurs de ces insectes pouvait entraîner un choc anaphylactique très grave. Je me suis immédiatement occupé de Lewis et j'ai dit à Thelma de sortir la voiture pour l'emmener aux urgences du Samaritan. Elle était dans le vestibule, sur le point de sortir, quand la sonnette a retenti. Thelma a ouvert la porte et s'est trouvée face à face avec eux.

Roscoe serra les mâchoires. La haine, une haine très pure, raffinée méticuleusement avec les années, tordit les traits de son visage.

— Quatre personnes habillées en noir, trois hommes et une femme avec des masques qui représentaient les personnages des Peanuts. Linus, Lucy, Snoopy et Pig Pen, si tu veux le détail. L'un d'entre eux - j'ignore lequel - a violemment repoussé Thelma à l'intérieur. Elle est tombée à la renverse et ils ont fait irruption dans la maison, pistolets au poing. Ils nous ont rassemblés dans une pièce, nous ordonnant de ne pas bouger. Nous avons vite compris ce qu'ils faisaient là : peu après, une voiture de police s'est arrêtée dans la rue et deux agents ont sonné. Celui qui portait le masque de Pig Pen - c'était apparemment leur chef - a collé le canon de son arme contre la tempe de Lewis. Il voulait que Thelma aille ouvrir et se débarrasse des policiers d'une manière ou d'une autre. Roscoe leva les yeux au plafond et prit une longue respiration, comme si ses poumons avaient besoin d'une grande quantité d'oxygène pour lui permettre de continuer. — J'ignore comment Thelma a réussi à rester suffisamment calme dans cette situation pour convaincre les policiers. Elle les a persuadés que tout allait bien, ils ont regagné leur véhicule et sont repartis. Entre-temps, l'état de Lewis avait empiré. Il commençait à avoir du mal à respirer. Je ne comprenais que trop bien ce qui se passait : les piqûres avaient provoqué un spasme laryngé qui, peu à peu, obstruerait complètement ses voies respiratoires. Je les ai implorés de nous laisser partir. Je leur ai dit que j'étais médecin, je leur ai expliqué pourquoi Lewis avait besoin de soins urgents. Les larmes aux yeux, à genoux devant leur chef, j'ai juré que nous n'allions pas les dénoncer. En pure perte. Je me souviens de l'indifférence dans sa voix, ses mots à travers le masque : « Tu es médecin, tu sais quoi faire. » Il m'a autorisé à intervenir mais, pour éviter les mauvaises surprises, il a dit à Lucy et Snoopy de prendre Thelma et de la conduire dans une autre pièce pendant que j'essayais de sauver mon fils. Lewis s'était évanoui, il ne respirait plus et il était sur le point de suffoquer. Avec deux pistolets pointés contre moi, j'ai sorti un scalpel de ma sacoche et là, sans anesthésie, sans instruments, comme un véritable boucher, j'ai dû faire une trachéotomie à mon fils et lui enfoncer le tube d'un stylo dans la gorge pour ouvrir une voie d'air. Des larmes de rage et de souffrance baignaient les joues de Roscoe. Maureen savait parfaitement combien elles brûlaient et combien la rage était impuissante à éclipser la souffrance. — Ça n'a servi à rien. Je n'ai pas réussi à le sauver. Quand j'ai entendu que le cœur ne battait plus, j'ai levé les mains et je me suis mis à hurler alors que je sentais le sang de mon fils couler le long de mes bras.

Maureen revit en un éclair l'une des images de ses visions. C'est lui que j'ai vu de dos, pas Julius. Et ce que j'ai pris pour un couteau, c'était un scalpel.

— L'instant d'après, quelqu'un m'a frappé à la tête et j'ai perdu connaissance. Quand je me suis réveillé, ils étaient tous partis. Ils avaient volé notre voiture pour s'enfuir, laissant derrière eux le cadavre de mon fils allongé sur une table, comme un animal, et Thelma ligotée à une chaise dans la pièce d'à côté. Je l'ai détachée et, en voyant ce qui s'était passé, elle s'est précipitée vers la table et a serré le corps de Lewis tellement fort qu'on aurait dit qu'elle voulait le faire rentrer dans le sien pour lui donner la vie une nouvelle fois. Je n'ai jamais oublié cette image, elle m'a poussé vers l'avant pendant toutes ces années, comme une drogue : les larmes de la femme que j'aimais mêlées au sang de notre fils.

— Pourquoi ne pas les avoir dénoncés à la police ? — C'est Thelma qui l'a décidé. Elle m'a convaincu de partir, de ne pas rester là. Brusquement, après cet instant de souffrance atroce, elle était redevenue froide comme un morceau de glace. Elle m'a expliqué pourquoi elle voulait que je m'en aille : même si la police arrêtait ces quatre monstres, ils passeraient quelques années en prison avant de ressortir, libres de continuer à faire le mal. Elle me fit jurer de les retrouver et de les tuer de mes propres mains. Et si cela signifiait ne plus jamais nous revoir, elle était prête à payer ce prix. Voilà pourquoi nous avons décidé de déclarer que c'était eue qui avait fait la trachéotomie.

La nervosité de Roscoe lui faisait ouvrir et fermer sa main comme s'il essayait de se débarrasser d'une crampe. — J'ai vécu jusqu'ici avec la vengeance comme seul objectif. Impuissant, j'ai regardé Thelma perdre progressivement la raison et s'enfoncer dans ces limbes où son esprit s'est réfugié pour ne plus souffrir. Maintenant, elle est dans une clinique psychiatrique. Ça fait des années que je ne l'ai pas vue... Sa voix éteinte se perdit dans les méandres de l'amertume. Maureen ne put s'empêcher d'éprouver de la compassion pour cet homme qui avait sacrifié son présent et son avenir à un passé qu'aucune vengeance ne pouvait effacer. — J'ai consacré presque dix années d'efforts, de temps et d'argent à retrouver ces monstres, sans résultat. Pas la moindre avancée. A croire qu'ils avaient disparu dans le néant. Jusqu'au jour où le hasard a joué en ma faveur. Chandelle Stuart est venue me voir, conseillée par un collègue qui se trouvait être son médecin de famille. J'ai opéré sa myopie au laser. C'était un travail de routine, mais cette femme était tellement mégalomane qu'elle exigeait le meilleur des spécialistes. Et pendant une visite de suivi, elle a commis une erreur... Une pause, les yeux perdus dans le vide. — Quelle erreur ?

Roscoe sursauta et tourna d'un coup la tête vers Maureen, comme si elle avait perturbé un moment de transe. — Elle m'a demandé le nom d'un bon chirurgien pour lui enlever un tatouage sur l'aine. C'était le souvenir d'une personne qui avait beaucoup compté pour elle mais qu'elle désirait à présent effacer de sa vie. Elle a baissé son pantalon et quand j'ai vu le tatouage, j'ai été comme frappé par la foudre. Le jour où Lewis est mort, alors que Lucy et Snoopy étaient dans l'autre pièce, Pig Pen avait retroussé sa manche dans un geste de nervosité. A peine une seconde, mais c'était suffisant pour voir le gros tatouage sur son avant-bras - un démon aux ailes de papillon. Et celui que Chandelle Stuart m'a montré était en tout point identique. Sans soupçonner ce qui me passait par la tête, elle a interprété ma confusion comme une manifestation de désir. Cette salope de Chandelle Stuart, debout devant moi, le pantalon sur les chevilles, a osé prendre ma main et se la frotter entre les jambes.

Dents serrées et visage blême de mépris. Ses doigts s'étaient refermés en un poing serré aux jointures blanches. — A partir de là, ma vie a basculé de nouveau. J'étais frénétique, comme si des centaines de voix parlaient simultanément dans mon oreille. J'avais enfin une piste, encore fragile mais bien assez réelle pour me redonner espoir. Je consacrais tout mon temps libre et tout l'argent que je gagnais à cette quête. J'ai engagé des agences de détectives loin de New York, dépensant des sommes exorbitantes pour ne pas être obligé de sortir à découvert. En remontant à l'époque des faits, j'ai découvert que Chandelle étudiait au Vassar Collège de Poughkeepsie. L'un après l'autre, j'ai identifié Gerald Marsalis et Alistair Campbell. C'a été plus difficile avec Julius Whong parce qu'il n'était pas à Vassar, mais je suis quand même parvenu à mettre un nom et un visage sur le plus féroce et le plus déterminé des quatre. Au fur et à mesure que je les voyais en personne, j'arrivais à les relier aux masques que chacun d'entre eux portait ce jour-là.

Roscoe souriait. Peut-être revivait-il l'instant exaltant que chaque chercheur rêve de connaître : celui de la découverte après des années de vaines tentatives. Sauf que dans son cas, le but ultime n'était pas de vaincre la mort, mais de la donner. — Quand j'ai compris que Julius Whong était Pig Pen, j'ai failli aller directement chez lui, sonner à sa porte et coller une balle dans son crâne de dépravé. Mais une fois calmé, je me suis obligé à réfléchir. Et j'ai décidé que j'allais tuer les trois premiers, un par un, et faire en sorte que les homicides retombent sur Julius Whong. Je pouvais me contenter de tuer Chandelle Stuart, Gerald Marsalis et Alistair Campbell. Mais pas lui. Il devait souffrir plus que tous les autres, passer le temps qui lui restait dans le couloir de la mort, conscient que chaque journée le rapprochait un peu plus du moment où on enfoncerait dans sa veine l'aiguille d'une seringue pleine de poison.

Voyant que Roscoe était bouleversé par l'émotion, Maureen décida d'en profiter pour agir, même si elle ne pouvait pas faire grand-chose. Elle déplaça très lentement sa chaise à roulettes, pour obliger Roscoe à tourner le dos à la porte s'il voulait continuer à la regarder en face.

— Je me suis organisé. Après m'avoir ignoré pendant des années, la chance s'était rangée de mon côté et semblait même faire du zèle. Julius Whong avait subi une opération au ménisque et aux ligaments qui l'avait forcé à marcher avec des béquilles pendant quelque temps. Quand il les a abandonnées, il a gardé une légère claudication - qui ne durerait pas longtemps, certes, mais suffisamment pour moi. Un centimètre.

Puis un autre.

Et un autre encore.

— Je me suis rendu compte que Julius et moi avions la même corpulence et, traits asiatiques mis à part, la même morphologie. J'ai donc tué Linus en premier - enfin, Gerald Marsalis. Quand il a ouvert la porte, il m'a reconnu immédiatement. Je l'ai obligé à s'asseoir, j'ai attaché ses poignets et ses chevilles avec du scotch et je l'ai étranglé, pour qu'il souffre le plus possible. Pendant qu'il mourait, je lui ai demandé s'il comprenait ce que mon fils avait subi quand ses poumons n'arrivaient plus à happer la moindre bouffée d'air. Après ça, je l'ai collé au mur avec une couverture fixée contre l'oreille, pour imiter les dessins de Schulz, et j'ai écrit ce message idiot sur le mur. Je savais que la police allait le déchiffrer en quelques minutes, mais je voulais leur faire croire que le meurtre était l'œuvre d'un psychopathe. Il fallait ensuite que je me fasse remarquer pendant que je repartais en boitant. Pendant que j'attendais sur le palier, une femme est sortie de l'appartement et a laissé la porte entrouverte. J'ai entendu Gerald téléphoner à quelqu'un pour lui dire de venir immédiatement. Ça me laissait moins de temps que prévu mais, en même temps, c'était une occasion en or de laisser un indice. Quand la personne est arrivée et qu'elle a sonné, je suis redescendu en ascenseur et je l'ai croisée. Je l'ai bousculée, en veillant toutefois à cacher mon visage.

— Mais vous n'avez pas eu peur d'alerter les autres, vu la façon dont vous avez tué Gerald ?

Roscoe haussa les épaules.

— C'était le fils du maire de New York. Avec une affaire aussi sensible, j'étais sûr que la police maintiendrait une chape de plomb sur les détails. Et j'ai eu raison. J'ai utilisé le thème des Peanuts parce que je savais que quelqu'un remonterait au braquage, tôt ou tard. Ça pouvait fournir un mobile aux enquêteurs - dispute, rancune ou Dieu sait quoi. Encore un centimètre.

Roscoe baissa les yeux au sol, le regard absent. Un autre petit déplacement.

Quand il releva la tête, Maureen fut frappée par la dureté mêlée de satisfaction qui se lisait sur son visage. — Après vint le tour de Chandelle. Je n'éprouve aucun scrupule à admettre que tuer cette créature inutile a été un véritable délice. J'ai même pu y instiller une petite touche de raffinement. Je suis arrivé chez elle après avoir traversé le hall avec le même survêtement, toujours en boitillant. Je me déplaçais de façon furtive, je me suis caché derrière quelqu'un - bref, tout pour être remarqué par les caméras. Je savais que le premier réflexe de la police serait de contrôler la vidéo-surveillance. J'ai dit à Chandelle que je voulais lui parler de certaines nouveautés concernant son opération et elle m'a laissé monter. Tu n'imagines pas la tête de cette pute quand elle m'a vu débarquer avec un pistolet à la main. Avec Linus, j'avais dû me dépêcher, mais j'avais tout mon temps pour bien m'occuper de Lucy. Je l'ai laissée croire que j'allais l'épargner si elle me racontait toute l'histoire.

C'est comme ça que j'ai appris qu'à l'époque elle avait une relation avec ce détraqué de Julius. Ils ont attiré Gerald et Alistair dans le projet de hold-up - Gerald pour sa fohe, Alistair Campbell pour sa faiblesse et sa soumission psychologique à Julius. Et finalement, Chandelle m'a confessé qu'ils avaient planifié le braquage pour s'amuser, pour éprouver des sensations fortes. Tu comprends à quel point c'est grotesque ? Mon fils est mort parce que ces gosses, pour tromper leur ennui, ont décidé un beau jour d'attaquer une banque. Et en plus, cette chienne m'avait reconnu à la seconde où elle était entrée dans mon cabinet. Elle avait passé tout ce temps avec moi malgré la dimension malsaine de la situation. Peut-être même qu'elle s'en délectait, peut-être que la pensée de ce qu'ils m'avaient fait l'excitait. Quand je me suis approché d'elle et que j'ai serré les mains autour de son coup, elle m'implorait de ne pas la tuer. J'ai susurré à son oreille les mots de Julius : « Je suis médecin, je sais quoi faire. » Après l'avoir collée au piano comme Lucy, j'ai laissé un billet avec un indice sur la victime suivante.

Roscoe changea enfin de position. D'un mouvement distrait, il se tourna et appuya le bassin contre le plan de travail, comme s'il était fatigué de rester debout et avait besoin de s'appuyer quelque part. Le pistolet, toutefois, n'avait pas bougé, le canon toujours pointé sur Maureen.

— Et avant de partir, j'ai laissé un autre indice - décisif. J'ai fait croire que l'assassin avait violé Chandelle post mortem. Et tu sais comment je m'y suis pris ? J'ai trouvé un godemiché dans sa chambre. Je l'ai enfilé dans un préservatif qui contenait le sperme de Julius Whong. J'avais choisi un modèle censé retarder l'éjaculation tout en stimulant la femme - d'abord parce qu'il laisse un résidu chimique plus facilement détectable, et ensuite parce qu'utiliser ce genre de préservatif sur un cadavre correspondait parfaitement au profil d'un psychopathe. J'ai percé le bout de manière à laisser une quantité de liquide séminal assez faible pour qu'on l'impute à un préservatif défectueux.

— Mais comment vous êtes-vous procuré le sperme ? — Ça, justement, c'était l'étape la plus compliquée de mon plan. Après une jeunesse d'expériences sexuelles violentes, Julius Whong est devenu beaucoup plus exigeant. Les femmes ne l'intéressaient plus et seules les situations les plus singulières l'attiraient. L'alcool, la drogue et son cerveau malade l'avaient transformé en... comment dire... en esthète. Mais je me suis rappelé une personne que j'avais connue quelque temps auparavant.

Jordan sortit prudemment à découvert et s'approcha des trois dernières marches. Maureen remarqua son bras droit immobile, qui pendait sur le côté comme s'il était cassé. Une marche.

Deux marches.

Trois marches.

Retenant son souffle, elle suivait avec la même anxiété la progression de Jordan et l'histoire de Roscoe. — Il m'arrivait de donner des conférences un peu partout à travers les États-Unis. Dans un hôpital de Syracuse, j'ai connu une infirmière, une femme d'une beauté incroyable. Sans doute l'une des plus belles créatures que j'avais jamais vues, avec un charme subtil, singulier. Il émanait d'elle une sensualité presque palpable. Elle s'appelait Lysa et elle possédait une particularité assez étonnante : en réalité, elle était un homme. Je suis devenu son ami et, peu à peu, son confident. C'était une personne douce, réservée, mélancolique. Et surtout, sincère. Rien à voir avec les transsexuels mercenaires que tu peux trouver sur Internet. Nous avons gardé contact, même après qu'elle a arrêté de travailler à l'hôpital. Le moment venu, j'ai pensé qu'un pervers comme Julius Whong ne résisterait pas à l'excitation de coucher avec une telle bizarrerie sexuelle. J'ai donc appuyé sur les faiblesses de Lysa, sur sa lassitude à devoir combattre une bataille qu'elle considérait perdue d'avance. Je l'ai contactée anonymement et je lui ai offert cent mille dollars pour avoir un rapport avec Julius Whong, puis me remettre un préservatif qui contenait son sperme.

— Vous n'avez pas pensé que cette Lysa pourrait aller voir la police, une fois qu'elle aurait appris ce dont Julius Whong était accusé ? Surtout en sachant que c'était son ADN qui le condamnait définitivement.

Roscoe se débarrassa de ses derniers lambeaux d'humanité. Le docteur Jekyll avait perdu le contrôle de la potion et Mister Hyde prenait le dessus.

— Bien sûr, il y avait un risque. Mais j'ai résolu ce problème-là aussi. Naïvement, elle m'avait écrit pour m'informer de son déménagement à New York. Je connaissais donc le jour de son arrivée et sa nouvelle adresse. Et vous ne savez pas le plus drôle : son appartement de location appartenait à Jordan Marsalis, frère du maire et oncle de Gerald...

Roscoe sembla contempler avec délectation cette touche d'ironie. Puis il fit un geste de la main comme pour balayer un insecte fâcheux.

— Mais peu importe. Comme je disais, ce n'est plus un problème. J'ai lu dans le journal qu'elle a eu un accident... Maureen fut horrifiée par la barbarie contenue dans ces mots. — Vous n'êtes qu'un monstre. — C'est probable. Mais on le devient inévitablement si on veut éhminer un autre monstre, non ?

— Avec Alistair Campbell, tout ne s'est pas passé comme prévu, n'est-ce pas ? Il a réussi à s'enfuir.

Sur les lèvres de Roscoe, Maureen vit s'étendre le sourire du diable.

— En êtes-vous si sûre ?

Maureen fut effarée par ce qu'elle venait de comprendre. — Bravo Maureen, je vois que vous saisissez. Ça s'est passé exactement  comme prévu. J'ai fait en sorte qu'il puisse s'enfuir parce que j'avais besoin de lui vivant : la police devait remonter à Julius Whong grâce à lui. J'avais choisi d'épargner ce pauvre garçon parce que, finalement, il était le moins coupable des quatre. Ce jour maudit, il implorait les trois autres de partir et de nous laisser tranquilles.

Entre-temps, Jordan s'était déplacé jusqu'au plan de travail. Il se baissa et disparut sous le bord. Maureen devina qu'il voulait prendre Roscoe à revers et l'attaquer par surprise. Ce dernier continua l'évocation macabre de ses machinations. — Je savais que Campbell s'était retiré dans sa maison de l'île Sainte-Croix pour écrire. Heureusement, grâce à mon travail, je suis plutôt calé en informatique. J'ai pénétré dans la base de données de sa compagnie aérienne habituelle pour trouver sa date de retour. Je l'ai attendu dans une vieille guimbarde volée et je l'ai enlevé juste devant chez lui, afin que le tailleur au coin de la rue me voie et puisse décrire à la police l'éternel boiteux en survêtement. J'ai emmené Campbell jusqu'à cet entrepôt de Williamsburg pour faire croire qu'une nouvelle fois, j'allais composer un tableau inspiré des Peanuts - Snoopy aux commandes de son avion. Je m'étais fait dessiner un faux tatouage sur le bras : un démon aux ailes de papillon qui, sans être identique à celui de Julius Whong, lui ressemblait bien assez. Après tout, l'endroit était mal éclairé et Alistair Campbell était terrorisé. Il ne risquait pas d'examiner les détails. Malheureusement, j'ignorais qu'il était cardiaque. Il est mort, non sans mener à bien sa mission : lancer la police aux trousses de Juhus Whong.

— Il y a quelque chose que je ne comprends pas. Comment pouviez-vous être sûr que Juhus n'aurait pas d'alibi pour ces trois soirs ?

Roscoe montra du doigt des bonbonnes de taille moyenne rangées dans une caisse à sa droite.

— Protoxyde d'azote. Incolore, inodore et insipide. — Et alors ?

— e Whong habite le dernier étage d'un immeuble sur la 14 Rue. C'est une construction basse - deux étages - avec un toit facilement accessible par les escaliers de secours à l'arrière. Il m'a suffi de relier l'une de ces bonbonnes au système d'aération pour réassurer qu'il dorme jusqu'au matin, sans rêves, sans aucun souvenir.

Roscoe haussa les épaules avec insouciance, comme s'il venait de raconter ses vacances à une amie.

— Que dire d'autre ? Je crois que c'est fini. Maureen se rendit compte qu'il n'y avait dans son attitude ni narcissisme ni orgueil pour le plan machiavélique qu'il avait échafaudé. Seulement le naturel d'une personne convaincue d'avoir fait ce qui était juste.

En son for intérieur - et elle se maudit pour cette pensée -, Maureen ne pouvait pas lui donner entièrement tort. — Maintenant, vous savez tout. Il m'a fallu des années pour en arriver là, je ne peux pas vous permettre de tout ruiner. — Vous n'avez jamais envisagé la possibilité que quelqu'un découvre la vérité ? Tout ce que vous avez fait pourrait être anéanti : Julius Whong sortira de prison et vous, vous prendrez sa place derrière les barreaux.

Le professeur William Roscoe sourit avec une douceur extrême et parla dans un soupir si léger que Maureen eut du mal à l'entendre.

— Non, ma chère. J'ai pensé à tout. Si jamais on remonte jusqu'à moi, un monsieur très professionnel s'occupera de régler son compte à Julius Wh...

Roscoe ne put terminer sa phrase car à ce moment-là, Jordan surgit de derrière la table et se jeta sur lui.