Enigma
Chapitre 14
Une chose hideuse s’est logée en moi.
Mais ça, tu le sais déjà. Tu as contribué à l’y mettre. Ma mise en bouche t’a-t-elle ouvert l’appétit ? Inutile de
prétendre le contraire, je sais que tu t’en délectes autant
que moi. Passons donc à l’étape suivante : une entrée tout en
nuances qui t’aidera à patienter jusqu’au plat de résistance.
Dès le premier regard, j’ai su qu’elle serait la prochaine. Mais, à ce stade, il serait prématuré de divulguer mes
sombres talents.
Vois-tu, il y a tant à savourer en amont d’un acte de
sauvagerie !
Trop occupé par ailleurs, je me contente de humer l’odeur
entêtante de mon petit sucre d’orge qui se dépose partout où
elle passe. L’abondante végétation étouffant le paysage recèle
bien des trésors. Et elle fait désormais partie du décor. Je
l’ai regardée courir à travers bois pour aller s’abriter dans
ce terrier centenaire. Elle ignore que dans ses profondeurs
suinte encore la pestilence d’anciens massacres que les vents
lèchent comme des goules affamées.
Pour elle, ce n’est qu’un jeu. Une partie de cache-cache. Si elle regardait de plus près, elle découvrirait des
fragments d’ongles plantés dans les parois, témoins des
supplices endurés.
Tout compte fait, je déciderai peut-être de perpétuer la
tradition dans ces entrailles suffocantes, plutôt que de
l’attirer dans une forêt sans âme. Niché au fond d’une cave,
un papillon pâle et sans ailes incite fatalement à la
barbarie, n’est-ce pas ?
D’aussi loin que porte le vent, je devine son souffle délicat
et savoure la symphonie de son rire chaste. J’imagine ses
longs cheveux emmêlés tombant sur son visage tel un bouclier
qui la rendrait hors d’atteinte.
Pour contrer l’obscurité du sous-sol, je m’équiperai d’une
lampe torche. Il serait regrettable de trancher à
l’aveuglette.
Tout ce temps à parfaire mon approche finira par enfermer mon
papillon dans un fantasme que je ne suis en mesure de partager
qu’avec toi. Les pulsions sont des maux intimes retranchés
derrière un masque de société. Fatalement, le masque tombe et
révèle nos vraies natures. J’en suis l’incarnation même.
Incapable de supporter la cruauté de mes enseignements, ma
créature tentera d’y échapper. Il suffira alors d’ouvrir la
boîte à musique pour adoucir mon calvaire à lui enseigner la
douleur.
Elle apprendra vite, j’en suis sûr.
Et si, malgré tous ces efforts, elle oppose encore une
résistance, je brandirai l’instrument de notre jouissance. La
lame effilée cherchera à taquiner les chairs molles de mon
petit sucre d’orge sans trop vouloir l’abîmer.
Je tuerai la vertu par le vice.
Et si, pour convoquer le silence, je dois étouffer ses
gémissements, je m’y plierai à regret, tout en murmurant son
prénom, encore et encore, jusqu’à ce que mes lèvres en perdent
la saveur.
Et si, et si…
À force de suppositions, mes mains s’engourdissent et mon
cerveau bouillonne…
Je suis sous l’influence d’un mal plus fort que ma raison.
Lutter ne servirait qu’à accroître la pourriture alors autant
la laisser prendre possession de mes derniers lambeaux
d’humanité.
Finie, la partie de cache-cache.
Il est temps pour moi de l’attraper.
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