Enigma
Chapitre 5
Warren ouvre la marche jusqu’aux véhicules stationnés à l’entrée du domaine. La carrure imposante du gardien des clefs paraît s’amenuiser à mesure qu’il se rapproche de l’orphelinat abandonné. La pluie a cessé, mais l’alternance des nuages renforce cette illusion d’optique qui tend à l’écraser.
Au loin, quatre horloges sont comme suspendues au plafond bas du ciel, leurs aiguilles respectivement pointées à angle droit sur le 9 et le 12. Un instant d’éternité sur l’échelle du temps. Plus bas, un bout d’étang étouffé par la végétation adoucit le paysage par la quiétude de ses flots.
La nuit n’est pas encore tombée lorsqu’ils s’engouffrent dans l’enceinte de la propriété. Ils coupent les moteurs à mi-parcours du sentier rocailleux sinuant jusqu’au bâtiment. La fourgonnette esquintée de Warren dépare au milieu de cette nature préservée. David descend du côté passager, claque la portière et rompt le charme d’un silence quasi surnaturel. Abasourdi par la splendeur décadente de l’endroit, il lance une œillade complice à Barbara, garée derrière eux.
Érigé en souverain, l’édifice embrasse la nature environnante en déployant deux ailes soudées au bloc principal. L’humanité se croit si puissante qu’il paraît inconcevable pour le commun des mortels d’être écrasé par une création façonnée de sa main. Pourtant, Barbara se sent insignifiante, réduite à la taille d’un microbe colonisant un organisme centenaire. Fascinée, elle progresse entre deux rangées d’arbres qu’elle remarque à peine. Warren et David ont emprunté un chemin parallèle, et leurs voix ne sont que des murmures happés par la brise. Entre elle et l’édifice, il n’y a plus qu’un dolmen construit sur une langue de terre. Le vestige, en partie effondré, crève le sol sans affecter la cohérence effrayante de l’ensemble.
L’étrange configuration formée par les dalles calcaires répond en tout point à la description de la « Pierre-Levée ». Sur le Net, les légendes pullulent au sujet de ce monument classé. La majorité clame l’intervention du Diable, qui vaut à la structure ce goût d’inachevé.
Distraite par ces théories discutables, Barbara continue d’avancer à travers un brouillard mental. Elle sonde à présent le serpent de terre molle qui ondule sous ses pas. S’étonne soudain de l’éclat conféré par une rangée de cailloux. Intriguée, elle se penche pour en saisir un et découvre un cordon tressé d’où pendent des breloques. Une ribambelle de licornes parfaitement semblables. Le fermoir cassé pend mollement entre ses doigts. Ce trésor manque forcément à quelqu’un. Quelqu’une. Alors, elle le repose délicatement là où elle l’a trouvé, se disant que sa jeune propriétaire reviendra peut-être le chercher.
Les yeux baissés, Barbara poursuit sa route.
Tout ce qu’elle touche du regard lui rappelle Emma : l’hymne à la joie que sont ses rires lorsqu’elle cavale dans la boue au mépris d’une paire de souliers neufs ; les lettres qu’elle s’amuse à tracer pour inscrire maman dans la gadoue ; les bracelets qu’elle enfile à ses poignets ; ceux qu’elle perd ; ceux qu’elle retrouve. Et ceux qu’elle ne portera jamais. Ces derniers sont les pires fardeaux d’une mère. Ils condamnent à crever d’amour sans aucune remise de peine. Saleté de perpétuité.
Comme un rappel brutal à la réalité, quelque chose percute son front.
Barbara lâche un hoquet stupéfait. Recule d’un pas. Relève la tête. Et s’écarte d’un bond.
Un œil de verre plante son regard mort dans le sien. Non, pas un… des dizaines ! Enfoncés dans des crânes de nourrissons, ou anormalement absents. Une palette d’orbites vides, de regards borgnes, d’ersatz humains amputés d’un membre, de cous brisés selon un angle improbable. Un comité d’accueil digne d’une arrière-boutique de l’horreur.
« L’arbre aux poupées, lâche Warren en se précipitant vers elle. J’aurais vraiment aimé que tu sois là pour assister au couplet du propriétaire à propos de ce totem. C’était franchement pathétique.
— Qui les a accrochées là ?
— Ce sont des offrandes, explique David en les rejoignant au pas de course. Le village se soumet chaque année au même rituel. Les habitants s’introduisent illégalement sur la propriété et suspendent des poupées pour célébrer la mémoire des orphelins disparus. De toute évidence, l’une des branches a cédé…
— Charmante attention », souligne Barbara sans se départir d’un sentiment de malaise.
David saisit sa main et l’enveloppe d’une chaleur rassurante.
« Ça va, toi ? »
Elle le tranquillise d’un signe de tête tout en fouillant son sac. La plaquette métallique de Lysanxia est bien là. Ses bonbons bleu plénitude auront toujours le dernier mot sur ses angoisses.
« On devrait décharger le matériel avant la tombée de la nuit, suggère Warren.
— Et si on entrait ce soir ?
— Ne te fais pas d’illusions, Dav’ ! Pas question de déroger au protocole de sécurité pour satisfaire ton appétence morbide en matière de revenants. Il faudra patienter jusqu’au lever du jour pour ça… En attendant, le matériel dormira au chaud dans nos quartiers privatifs. »
Affligé, l’ingénieur du son éprouve le besoin de combattre les préjugés de son acolyte.
« Capturer des PVE n’a rien d’une activité morbide. Il existe une 1
dimension invisible. Que tu le veuilles ou non.
— Attention, sujet brûlant…, prévient Warren.
— Ton système de pensée est trop limité pour l’accepter.
— Ma patience aussi, Dav’. »
Une confrontation amicale mille fois rabâchée. Ici, au Val, ailleurs, partout. Depuis des années.
« En parlant de revenants…, intervient Barbara. Avant de vous rejoindre, j’ai croisé une vieille dame prénommée Magda qui aurait fréquenté l’institution à l’époque des disparitions. Je l’ignorais, mais il y a un autre accès depuis la route. Cette femme a débarqué au moment où je m’apprêtais à forcer les limites du domaine. J’espère l’avoir convaincue de témoigner. Alors, par pitié, si elle se pointe, ne gâchez pas tout avec vos débats stériles.
— Aucun de nous ne laisserait passer une telle opportunité, je te le garantis. N’est-ce pas, David ?
— Non, bien sûr. On peut y aller maintenant ? Ça caille. »
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