Enigma

Carbonel Armelle · Chapitre 48 sur 63

Pages du PDF

Enigma

Chapitre 46

 

Il ne l’a pas transpercée avec le tisonnier, mais son petit jeu pervers l’a manifestement bien amusé. Instaurer la terreur est un plaisir qu’il s’autorise en toute impunité.

Sans se départir de sa condescendance, le châtelain s’éloigne en souriant. Il redresse la pointe rougeoyante vers le plafond bas puis la replonge dans le feu. À l’angle opposé, la silhouette de Magda s’affaisse dans la poussière dispersée. Les yeux baissés, elle tripote les plis de son manteau que leur bourreau n’a pas eu l’indécence de relever sur ses cuisses.

Barbara se souvient de leur première rencontre devant l’orphelinat, lorsque, encore remplie de fierté, la vieille dame avait assuré que monsieur Marlois n’autoriserait personne à marcher sur ses terres sans un accord préalable. Aucune peur ne faisait chevroter sa voix. Barbara s’était aperçue qu’il incarnait un membre éminent de la communauté, un pilier auquel s’amarrait un village tout entier, un marginal perché dans sa tour d’ivoire.

L’aspect inoffensif d’un animal ne le rend pas moins imprévisible. Le châtelain était de cette race de monstres qui, derrière des apparats pompeux, enfermaient leurs propres ténèbres. Il n’avait certainement jamais quitté Beaumont-la-Ronce, et pourtant, d’une certaine façon, lui et ses bonnes manières s’en étaient allés.

Dans la lueur mordorée, il fait les cent pas, indécis quant au choix de sa prochaine action. Ses doigts effleurent une batterie d’instruments alignés dans les compartiments d’une ceinture de menuiser qu’il a pris soin de dérouler sur une petite table située près du feu. L’inclinaison du plateau offre à la vue un large panel d’armes potentielles. Un arsenal de torture. Barbara s’acharne sur ses liens en gémissant. Les nœuds de chanvre se resserrent, ne lui accordant aucune délivrance.

L’homme tapote un ciseau à bois, soupèse un maillet, s’abîme sur le tranchant d’une scie, opte finalement pour une longue tige cylindrique.

« Savez-vous ce que c’est ? » demande-t-il en retroussant sa manche.

Barbara cherche un soutien auprès de sa codétenue. Magda, si prompte à prononcer le bon mot au bon moment, ne bronche pas. En état de choc, elle dessine avec ses doigts d’étranges arabesques sur un lit en bouclettes de laine blanche fermé jusqu’au col. Elle évite les regards, réfugiée dans un monde imaginaire et vaste d’espoirs où raccommoder les pans de sa vie éloignera peut-être le spectre de la mort.

« Un trusquin à roulette ! » clame-t-il d’un ton professoral en se rapprochant de Barbara.

Elle considère la tige graduée pourvue d’une roulette en acier. Pas de pointe tranchante ni de longue lame aiguisée. Un bon présage, sans doute. Mais, lorsqu’il tend son bras, Barbara se tétanise. À la pliure du coude, des mouchetures lie-de-vin dessinent une ancre marine.

« Savez-vous à quoi ça sert ? Non ? On l’utilise pour marquer le bois. La roulette biseautée tranche la fibre plutôt que de la déchirer, produisant une ligne incroyablement précise. Observez la graduation sur la tige, poursuit-il. Son diamètre est de huit millimètres. C’est important. Vous vous en apercevrez rapidement. Jouons, voulez-vous ?

— Non !

— Vous n’êtes pas en position de refuser, madame Blair. Voilà en quoi consistent les règles. Je pose une question, vous répondez. Si vous mentez, j’enfonce la tige d’un centimètre. Sachant qu’elle en compte vingt, à votre avis, combien de mensonges supportera votre rectum ? »

En dépit de ses hurlements, il se vautre à quatre pattes sous la chaise percée en son centre. Il se meut comme un ver tortillant son gros corps flasque, cherche à introduire l’extrémité de la tige dans l’orifice. Barbara redoute l’imminence d’une atroce déchirure, la verticalité du viol, l’abomination.

« Arrêtez de brailler. Je place seulement l’engin dans l’axe. »

Il ne lui a pas fait mal. Pas encore.

« Première question.

— Je ne veux pas. »

Il tourne autour d’elle, insensible vautour parmi les ombres.

« Pourquoi faites-vous ça ? s’écrie Barbara.

— Pourquoi je fais quoi ? Oh, ça… »

Il balaie l’air avec sa main, comme s’il repoussait un insecte insignifiant.

« Quelle est la vraie raison de votre venue à Beaumont-la-Ronce ? »

Barbara ne comprend pas. Tandis que sa bouche s’assèche, la sueur recouvre son front et ses paumes.

« Le tournage d’“ENIGMA”…

— Réponse incomplète. »

Il se penche, prêt à mettre sa menace à exécution.

« Les enfants du Val Sinestra ! s’époumone-t-elle avant que l’horreur la pénètre d’un bon centimètre.

— Pourquoi sont-ils importants à vos yeux ?

— J’ai sacrifié ma fille pour eux.

— Emma, précise-t-il sans ciller.

— Qui vous a parlé d’elle ?!

— Désolé, le jeu ne prévoit pas que vous posiez des questions. Contentez-vous de répondre aux miennes. A-t-elle chuté du haut d’un torrent ?

— Oui. Mais vous le savez déjà. À quoi ça rime ?

— A-t-on retrouvé son corps ?

— Non. Et je voudrais qu’on me le rende. »

Le regard appuyé du châtelain force son âme autant qu’un trusquin le ferait de son corps.

« Étiez-vous une bonne mère ? »

Barbara se débat contre la férocité qui suggère le contraire. Un frisson la traverse comme une coulée de neige. Les premiers flocons tombent-ils hors de son cachot ? L’hiver est-il déjà là ? Sa conscience se heurte aux parois qui délimitent l’espace d’un cœur vide.

« Oui, une bonne mère, répète-t-elle mécaniquement. J’ai tout fait pour la protéger.

— C’est aussi ce que pensait son père ? Que vous étiez une bonne mère ?

— Allez vous faire foutre !

— N’inversez pas les rôles.

— J’aimais ma fille.

— Vous mentez. Une bonne mère n’abandonne pas son enfant. »

Une main noueuse glisse sous l’assise. Il cherche à boulonner le cylindre. Elle se démène dans la mesure de ses entraves, hurle à l’injustice qui la condamne au supplice. Comment ce parfait étranger peut-il se targuer de mesurer son amour de mère ? Qui est-il pour s’octroyer le droit d’enfoncer son ignorance en elle ?

Soudain, il cesse de s’agiter, se redresse et se dirige vers l’âtre. Il tend l’oreille. Pourquoi fait-il ça puisque aucun son n’entre ou ne sort ? Pourtant, quelque chose l’attire au-dehors.

 

Derrière lui, la porte chuinte comme un couvercle molletonné se refermant sur un piège à insectes. De combien de temps dispose-t-elle pour agir ? D’abord, réfléchir. Sonder d’éventuelles issues découpées dans la pierre. Il n’y en a aucune. Relever un détail permettant de localiser l’endroit. Il n’y en a aucun.

Au fond de la pièce, retranchée sous une voûte, l’autre détenue soulève le menton, sa nuque craque, elle a l’air d’avoir cent ans.

« Magda, vous êtes blessée ? »

Sans prononcer un mot, la vieille femme baisse à nouveau la tête.

« Je trouverai un moyen de nous sortir de là, assure Barbara. Savez-vous où nous sommes ? Vous m’entendez, Magda ? Répondez-moi ! »

Magda se tait, tout à son patchwork qui s’effiloche sous ses doigts.

Barbara crie plus fort, s’égosille de questions qu’un faible écho lui renvoie comme autant de réflecteurs d’angoisse. Elle sent venir la crise de panique, le malaise. C’est peut-être mieux comme ça. Ne rien ressentir d’autre que la chute. Se relever. Retomber. Enchaîner les pirouettes dans l’instable réalité, tourner sans bouger, s’essouffler à force de respirer et tendre les bras à l’évanouissement qui jamais ne vient la délivrer. Elle veut que cela cesse. Elle n’attend plus que lui. Qu’il revienne et l’achève.

 

Lorsqu’il réapparaît enfin – des heures, des jours, des années plus tard ? –, elle a perdu la notion du temps, quelque chose dans son attitude a changé. L’allure moins assurée, les épaules tombantes, il affiche un air contrarié qui empeste l’alcool. Barbara avise alors un fusil de chasse qu’il porte en bandoulière. Il s’encombre inutilement. Aucune d’elles ne représente une menace. Sa mise en scène a pour seul but de les réduire à l’état de gibier. Il n’est plus vraiment d’humeur à s’amuser et semble même oublier son instrument de torture.

Sa voix grave résonne sous le plafond trop bas, cogne contre les murs infectés de champignons.

Il dit qu’ils ont retrouvé la gamine. Dans les sous-sols de son orphelinat. C’est embarrassant. Ça n’aurait jamais dû arriver. Pas sur sa propriété. Pas maintenant. Pas comme ça. Qu’ils découvrent un cadavre était déjà problématique, mais là !

Barbara tente de trouver un sens à ce déballage. Gamine. Sous-sol. Orphelinat. S’il dit la vérité, des jours durant, elle a piétiné le cercueil au fond duquel gisait une autre Emma.

Le châtelain geint à la manière d’un homme trompé. Il vocifère contre des murs sourds. Mais, dans cet étrange monologue, Barbara entend la détresse d’un monstre que ses propres mots tentent d’innocenter. Elle le ressent dans sa chair maltraitée, ce monstre-là n’a pas touché un cheveu de l’enfant. Ni assassiné David. S’il pleure, c’est uniquement sur son sort.

Un frémissement inattendu s’élève au fond de leur cachot.

« Lizzie va bien ?

— Vous entendez ça, Barbara ? J’ai bien cru que la vieille avait perdu sa langue !

— Quelqu’un lui a fait du mal ? » insiste Magda, nullement impressionnée par son ton méprisant.

Il marque un temps d’arrêt. Comme si l’envisager le répugnait.

« La gamine n’est pas en bon état. Mais votre protégée sait peut-être ce qu’il lui est arrivé ? Si j’allais fouiller profondément en elle pour m’en assurer ? Et ne comptez pas sur monsieur Tasselier pour jouer les sauveurs, dit-il en se tournant lentement vers Barbara, dont les yeux sont rivés au fusil. Un imprévu le retient ailleurs.

— Ça suffit. Laissez-la tranquille.

— Sinon quoi ? »

Il a hurlé, enjambant la distance qui le sépare de Magda. Sa posture menaçante augure un accès de violence.

Revenue d’entre ses morts, la vieille dame soutient le regard du châtelain. Des décennies de combativité renaissent sous ses paupières rougies par le vacillement des flammèches.

L’homme incline légèrement la tête. Il semble avoir déposé sa colère en lieu sûr, oublieux des conséquences préjudiciables qui pèsent sur son patrimoine, et plus encore sur son intégrité.

Son visage s’éclaire d’un sourire triste.

« Très bien, dit-il posément. Passons à l’étape suivante. »

OceanofPDF.com