Enigma

Carbonel Armelle · Chapitre 49 sur 63

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Enigma

Chapitre 47

 

La nuit a déjà étendu son royaume lorsque Arnold referme le carnet. La reliure crisse sous ses doigts comme un interminable écho à son contenu.

« Il reste du café ? »

Cathy hoche sombrement la tête et s’éclipse à la cuisine.

L’excuse ronronne encore sur la plaque chauffante. Il a besoin d’être seul quelques minutes.

Une pluie d’étoiles perle sur le carreau. La nuit pleure ses morts. Et pourtant, la nuit est étrangement belle. Dans l’allée, les branches frémissent doucement. Elles ont repoussé les assauts de vent, survivant aux orages avec leurs corps de bois. Il trouvera les ressources pour en faire autant. Prendre exemple sur leur solidité. Affronter une tempête après l’autre.

« Avec deux sucres. Profitez-en, je ne serai pas toujours aussi magnanime, assure Cathy en lui tendant une tasse en porcelaine.

— Merci. »

Arnold se brûle les lèvres au contact du nectar fumant pour s’envelopper d’une chaleur qui l’a déserté dès les premières lignes.

« Vous voulez qu’on en parle ? » demande Cathy.

Elle s’est déjà installée sur le canapé, sirotant un liquide ambré aux couleurs de l’ivresse.

« Qu’est-ce que vous buvez ?

— De l’armagnac.

— Où l’avez-vous trouvé ? Pas chez moi, en tout cas.

— En magasin. J’ai acheté une bouteille la semaine dernière pour relever ce fameux sauté de veau aux champignons que vous avez dévoré. Voyez-vous un inconvénient à ce que j’en abuse autrement ? J’ai besoin de digérer.

— Du moment que vous ne vomissez pas sur mon tapis.

— Sûrement pas. Rappelez-moi qui nettoie ici ? »

Une heure durant, penchée sur son épaule, Cathy s’est abîmée dans la lecture de la trentaine de pages manuscrites noircies d’ignominies. Au grenier, elle n’en avait lu que les terrifiantes prémices avant de renoncer à poursuivre seule cette descente aux enfers.

« L’esprit est une incroyable machine, dit Arnold. Le mien avait effacé l’ardoise du traumatisme. Jusqu’à ce qu’une clef réécrive l’histoire. »

Il raconte ce terrible soir d’orage qui avait tout déclenché, lorsque son père et sa mère s’étaient violemment disputés pour ce bout de métal. Elle l’arborait autour du cou comme on porte sa croix, lui tentait de l’arracher, et même s’il y était parvenu, jamais son père n’aurait eu raison de l’infâme secret prisonnier de ce carnet.

« Je viens d’avoir soixante-neuf ans, Cathy. Et je ne dois ma vie qu’à une succession d’horreurs.

— Ne dites pas ça…

— Pourtant, c’est écrit là. Mais vous savez ce qui m’effraie le plus ? Je n’ai jamais cru au massacre des orphelins de Beaumont-la-Ronce. Je pensais qu’il servait de prétexte aux affaires juteuses de nos politiciens. Une légende urbaine destinée à cueillir les touristes égarés et les curiosités morbides. Finalement, le bouquet est encore plus pourri vu de l’intérieur.

— Vous pensez vraiment qu’un village entier aurait conspiré à tuer des innocents ?

— Pas tous, non. Seulement une poignée d’hommes. Regardez. »

Arnold rouvre à regret le carnet. Pointant du doigt une liste de cinq noms, il les énumère l’un après l’autre comme si prononcer à haute voix l’identité des bourreaux pouvait amoindrir le choc de la révélation. Tous lui étaient familiers. Deux, particulièrement. Dont celui d’Étienne Marlois. Le père du châtelain de la Haute-Barde.

« Ces gars-là n’ont jamais quitté Beaumont. Ils y sont morts.

— Comment le savez-vous ?

— Grâce aux rubriques nécrologiques. »

Cathy secoue la tête.

« Croyez-moi, reprend Gabe, ma mère n’aurait pas eu l’intelligence d’inventer les détails. La chronologie est si parfaitement retranscrite que j’en ai la nausée. À l’époque, l’épidémie de phylloxéra terrorisait les habitants. Tous craignaient que la contagion se propage dans les foyers.

— Au point d’exterminer les pensionnaires ? Seigneur !

— C’est ce qu’ils ont fait… L’Avenir du Prolétariat. Quel joli nom pour un charnier. »

Arnold s’abîme à nouveau entre les lignes consignées par sa mère. Soixante-neuf ans après le massacre, la vérité éclatait au grand jour alors même qu’il ignorait l’existence de ces terribles mémoires à l’origine de son pire souvenir d’enfance.

Ils étaient cinq. Des hommes décidés à exterminer les résidents de l’orphelinat pour préserver familles et récoltes. Ils avaient planifié l’attaque la veille d’un jour saint. Espéraient-ils ainsi qu’un dieu les absolve de leurs péchés ?

Le 31 octobre 1950 célébrait déjà la nuit des monstres.

Forts d’une détermination destructrice, les membres de l’expédition s’étaient rassemblés après le coucher du soleil, grimpant vers la Haute-Barde, fusil en bandoulière, hache à bout de bras, couteau au ceinturon. Bouches et nez couverts d’une protection, mains glissées dans des gants épais, ils avaient envahi les jardins silencieux, progressant à l’instar d’une armée de soldats convaincus d’agir pour le bien de l’humanité.

Et la leur, où était-elle donc passée ?

Ils s’étaient dispersés pour couvrir toutes les issues, attendant le signal du ralliement convenu à vingt et une heures. Puis, dans un élan collégial de sauvagerie, la meute s’était déployée pour frapper, égorger, éventrer, éradiquer le mal en de si petits corps qui s’effondraient sans trop d’efforts. Quand leur sale besogne ne laissa plus que des soupirs affleurer à la surface du sang, ils se mirent à découper les vivants et les morts, détachant de leurs troncs les têtes, les bras et les jambes. Certains hurlaient encore tandis qu’on leur sciait les os.

Enterrer leur funeste butin aurait contaminé les terres qu’ils cultivaient, l’eau qu’ils buvaient, l’air qu’ils respiraient. Alors, ils jetèrent les morceaux dans de grands bacs acheminés au sous-sol. Voyage après voyage, les pièces sanguinolentes s’amoncelèrent et, progressivement, les hurlements cessèrent. Dans un désastreux désordre, on brûla les membres amputés, nourrissant de chair et d’os brisés un four au sourire d’acier. C’est ainsi que la « bravoure » de cinq hommes mit un terme à l’épidémie.

Quand les derniers morceaux de peau furent consumés, ils collectèrent les fragments de squelettes, qui serviraient à nourrir les cochons. Puis ils rentrèrent auprès de leurs femmes et de leurs enfants qui sagement attendaient. Le père d’Arnold figurait sur cette liste.

Comme les autres, il était retourné auprès de son épouse, son ventre débordant de vie soudain soufflé par le récit de la nuit. Une heure plus tard, elle accouchait d’un fils.

Le miracle de sa naissance, tant de fois contée, tenait à la malédiction d’un carnage.

 

« Ça expliquerait qu’on n’ait jamais retrouvé les corps, consent Cathy. Mais un détail me chagrine. Votre mère précise qu’ils ont assassiné une trentaine d’adultes et d’enfants cette nuit-là. Comment une poignée de mercenaires aurait-elle pu maîtriser autant de gens ? Les cris des uns auraient dû alerter les autres et, vu l’étendue de l’édifice, je doute qu’ils aient pu couvrir l’ensemble sans laisser échapper quelque malheureuse victime.

— Vous soulevez un point pertinent, Cathy.

— Quant à forcer les issues à coups de barre ou de hache, je n’y crois pas. Ce n’était pas le bâtiment tel qu’on le connaît aujourd’hui. Je suppose qu’il était pourvu de portes solides et non de trous béants camouflés par des bardeaux.

— Il faut croire qu’ils ont trouvé un autre moyen d’entrer », déplore Arnold.

Cathy avale cul sec le contenu de son verre.

« Et ce jeune homme qui se suicide précisément à la même date, reprend-elle. Sans compter la pauvre Lizzie… C’est affreux. À croire que cet endroit rend fou. Au même titre que le Val Sinestra, d’ailleurs.

— Je me base généralement sur des faits, Cathy. Mais vous n’avez pas tort. Mis bout à bout, ces évènements renforcent ma théorie selon laquelle tous ces drames sont liés. Davantage encore après ce que nous venons d’apprendre… »

Le portable de Gabe vibre au creux de sa poche. L’écran d’accueil affiche 21 h 00. Apparemment, une force supérieure le met à l’épreuve de reconsidérer ses principes cartésiens. Il s’en moquerait peut-être si l’appel n’émanait pas de Sandra Lamourelle.

Sous le regard inquiet de Cathy, il écoute attentivement, pinçant de ses doigts libres le velours sur sa peau insensible. Malgré la fraîcheur de la nuit, ses joues s’empourprent, et un sourire apparaît timidement sur ses larmes.

« Bon Dieu, Arnold, que se passe-t-il ? demande-t-elle après qu’il a raccroché.

— Lizzie s’est réveillée. »

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