Enigma

Carbonel Armelle · Chapitre 32 sur 63

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Enigma

Chapitre 30

 

Trois fois par semaine, Arnold Gabe remercie la bonne fée qui se coltine les corvées ménagères, la préparation des repas, et supporte le franc-parler d’un vieux loup solitaire comme lui. À raison de douze heures hebdomadaires, elle met à profit ses innombrables talents domestiques et pratique l’écoute active – cette dernière figurant sans conteste au sommet de ses prédispositions.

Dotée d’une constitution à toute épreuve, Cathy est capable d’enchaîner deux heures de repassage tout en dissertant sur les déviances humaines – qui, par bonheur, n’ont jamais affecté ses quarante-cinq ans d’existence –, jouer les standardistes d’une main et faire sauter des crêpes de l’autre, sans jamais cesser de sourire.

Alors, lorsque la sonnerie du téléphone retentit en début de soirée, son dynamisme ne déroge pas à la règle. Elle attrape le combiné sans cesser d’astiquer le buffet du salon et engage la conversation comme si l’appel lui était personnellement destiné.

« Il se repose… Bien sûr, je lui dirai ! C’est terrible… Je n’ai pas de mots pour exprimer mon soutien. C’est à souhaiter, en effet. Hum… Les gendarmes sont sur le qui-vive, je m’en doute ! À ça ! On préférerait que cette nuit légendaire n’ait jamais existé ! Enfin, vous connaissez l’opinion mitigée d’Arnold sur le sujet… Promis, il vous rappelle dès qu’il se réveille. Il ne devrait plus tarder, à cause de l’odeur. J’ai mis un gratin au four… Cuit à la fourme d’Ambert, exactement ! Le même qu’à la foire de l’an dernier, vous m’impressionnez ! De mémoire, vos enfants s’étaient régalés ! Surtout Lizzie. Pardon… Oui, je comprends. Au revoir. »

Allongé sur le canapé, Arnold émerge d’une sieste en pointillé et soulève une paupière encore lourde de sommeil. Il remonte mentalement le fil des dernières heures. La visite de Warren Tasselier, le chassé-croisé entre le départ du jeune Lamourelle et l’arrivée de Cathy, suivi d’un coup de barre incontrôlable.

« Tiens, vous revoilà !

— À qui parliez-vous ?

— À la mère de Lizzie… Elle a déjà laissé deux messages sur votre répondeur, reproche-t-elle.

— Vous avez raccroché ?

— À l’instant. La pauvre femme ne parvenait plus à aligner deux mots sans fondre en larmes.

— Des nouvelles de sa fille ?

— Aucune, je le crains. Si vous preniez la peine de consulter votre portable de temps à autre, vous m’épargneriez l’épreuve de vous l’annoncer… »

À la force des bras, Arnold se hisse vers son fauteuil roulant. L’effort lui arrache quelques grognements. Sans commisération pour son employeur, Cathy retape les coussins du canapé. Si parfois l’envie de s’apitoyer sur son invalidité l’affleure, elle n’en laisse rien paraître. Arnold a conscience que leur relation harmonieuse tient par le ciment de ce respect silencieux. Il roule jusqu’à la patère squelettique de l’entrée, récupère son portable dans la poche de sa veste et avise le nombre d’appels manqués.

Dix en tout.

La rançon d’un mode vibreur activé.

Soucieux, il interroge sa messagerie.

« Arnold, les gendarmes de Neuvy-le-Roi sont revenus m’interroger… Pour justifier leur incompétence à trouver le moindre indice, ils ont retourné ma maison du sol au plafond ! Ça n’a aucun sens ! Comme s’ils pouvaient la trouver chez moi ?! Seigneur, qu’attendent-ils pour lâcher leurs chiens ? Pourquoi ne ratissent-ils pas le village pour retrouver ma fille ? Ils ne font rien d’autre que perdre du temps ! Pitié, aidez-nous ! »

Gabe comprend à demi-mot que les pistes explorées par les enquêteurs s’enlisent où commence la psychologie atypique de Lizzie. Son système de pensée déstabilise le schéma classique d’une adolescente en fuite. Ils ont certainement déjà écarté l’hypothèse d’une fugue au bras d’un potentiel « amoureux ». Il faut dire que, à Beaumont-la-Ronce, on ne lui connaît pas d’ami. Pas même une copine d’école riche de confidences. Arnold a rapidement pris conscience que ses interactions se limitaient à la cellule familiale.

Cette gamine n’est pas ordinaire. Son quotidien non plus.

Rien n’excluait cependant une évolution positive de sa pathologie l’ayant conduite à s’aventurer dans un cercle plus large.

Rien, malheureusement, n’excluait une aide extérieure, s’inquiète-t-il en songeant à la perquisition entreprise au domicile de Sandra Lamourelle.

Quant à l’intervention de la brigade cynophile, le commandant de compagnie, fraîchement débarqué par voie de mutation, devait juger, à raison, que les fortes intempéries des derniers jours brouillaient les pistes détectables par un chien renifleur.

Arnold enchaîne avec le second message. Les mots fusent, entrecoupés de hoquets déchirants.

« Vous savez que je ne ferais jamais de mal à mes enfants, n’est-ce pas ?! J’ai menti à propos de ma présence à l’usine, cette nuit-là… Mais ça ne prouve rien ! J’ai commis une terrible erreur et, si le malheur ne me tue pas avant, la honte s’en chargera ! Pitié, Arnold, rappelez-moi ! »

Son téléphone toujours en main, Gabe fronce les sourcils et sélectionne le numéro de portable préenregistré. Ses tentatives se heurtent à une boîte vocale. Même issue sur la ligne fixe de Sandra. Les appels infructueux l’agacent. Chaque seconde perdue dans une affaire de disparition de mineur est un coup de pelle dans l’escarcelle des fossoyeurs.

« Depuis quand hébergez-vous des licornes ? »

Surpris, Gabe se tourne vers sa bonne fée. Elle pince une étrange créature entre le pouce et l’index. De la boue séchée s’effrite entre ses doigts.

« Je croyais qu’il avait tout ramassé…

— Vous parlez de ce pauvre gamin décharné qui m’a filé entre les pattes quand je suis entrée ? L’aîné Lamourelle ? »

Arnold acquiesce à tout. À la maigreur du garçon, à l’image qu’il garde de sa main laissant échapper le bracelet de sa sœur. Comme un crève-cœur.

« Mettez ça avec le reste, dans le sachet près de l’entrée. Oui, là, juste à côté de mes béquilles. Je doute que les techniciens en tirent quelque chose, mais ça vaut la peine d’essayer. Pour être honnête, je n’aime pas la tournure que prend l’enquête. »

Un torchon jeté sur l’épaule, Cathy s’exécute sans broncher. Elle distingue les heures graves de celles qu’on banalise par un humour caustique. Épouser en secondes noces un expert en médecine légale enseignait sûrement ce genre de choses.

« Vous pensez vraiment que la disparition de Lizzie est liée à ce qu’a vécu cette réalisatrice qui loge à l’orphelinat ? »

Il paraissait légitime d’en douter – après tout, la jeune Lamourelle n’en était pas à son coup d’essai. Entre eux, le parallèle avec l’accident d’Emma Blair avait fait l’objet d’une discussion enflammée. Avant de s’éteindre comme un feu de paille.

Cathy prônait l’illogisme d’un tel rapprochement quand Gabe défendait une intuition. Selon elle, deux évènements distants de neuf cents kilomètres et, qui plus est, à quatre ans d’intervalle, ne pouvaient être comparés. D’après lui, il n’existait rien de plus banal dans les annales du crime qu’un concours de circonstances habilement déguisé.

« Mon instinct me souffle le contraire du vôtre », soutient-il en songeant à l’étrange conversation rapportée par le frère de Lizzie.

« Il y a un démon, là-bas, qui fait de très vilaines choses… Si ta sœur a succombé à son appel, cela expliquerait que tu ne la retrouves jamais… »

Le choix des mots employés par Warren Tasselier avait de quoi faire frémir, mais plus terrifiante encore était leur absence de sens. Habituellement, les gens ne se débarrassent pas d’un gamin encombrant en présageant les pires horreurs. À moins que cet homme nourrisse un penchant sadique, il était fort probable que le démon en question ne lui soit pas totalement étranger. Peut-être l’avait-il déjà croisé, en d’autres temps, d’autres lieux ?

Pourquoi pas au Val Sinestra ?

Arnold voudrait ajouter à l’attention de Cathy que rester clouer à un fauteuil offre des occasions illimitées de se torturer les méninges, quitte à dérailler sur toute la ligne. Faire appel aux rouages de son esprit – ces turbines infatigables – est la seule manière saine qu’il ait trouvée pour s’affranchir de son handicap, se rendre utile dans un monde qui n’a plus besoin de lui.

Après une seconde de latence, sa bonne fée transporte son air dubitatif derrière les fourneaux. Arnold en profite pour déployer un éventail de carnets et d’albums. Près du canapé, la desserte se transforme aussitôt en table de travail où s’étale la noirceur humaine. Depuis de longues années, il en dissèque les mystères à la manière d’un chirurgien acharné.

Contrairement à l’opinion populaire, Arnold ne prend aucun plaisir à collectionner les crimes commis par d’autres. Ce qu’il veut, c’est comprendre. Et la compréhension passe par ces voyages immersifs où la raison n’a pas sa place. Son patrimoine ne se résume pas à un condensé d’histoires macabres qui attisent sa soif de justice et de vérité, il témoigne également du déclin de l’humanité.

Pour la plupart de ses voisins, Gabe renvoie l’image d’un désaxé.

Si ça les aide à dormir, qu’à cela ne tienne !

Lui ne connaît que les ravages de l’insomnie.

Il consulte ses dernières notes, nées de récentes conjectures. L’écriture nerveuse témoigne de sa difficulté à retranscrire le flux continuel de ses pensées.

 

Deux fillettes du même âge disparues à quatre ans d’intervalle.

L’une, présumée morte aux abords du Val Sinestra.

La seconde, évaporée à proximité de l’orphelinat de l’Avenir du

Prolétariat ???

La première est née sourde.

L’autre souffre d’un trouble léger du spectre autistique.

En incluant le passé violent similaire aux deux établissements et le

passage des trois jeunes réfugiés français, les coïncidences

s’arrêtent là.

Autre dénominateur commun : Barbara Blair.

 

« Ma parole ! Vous êtes devenu sourd ? »

Arnold sursaute, lâche son feutre au milieu d’un fatras de notes désordonnées.

Il ne l’a pas entendue approcher. Pourtant, Cathy a déjà posé serviettes et torchons, enfilé son manteau et son chapeau de pluie.

« Pardon. Vous disiez ?

— J’ai terminé. J’aimerais rentrer chez moi avant le déluge… Mon brushing ne survivrait pas. »

Arnold songe qu’il n’y a plus grand-chose à sauver. En revanche, Cathy a raison sur un point : une nouvelle tempête se prépare. Les nuages gonflaient comme de tristes ballons suspendus au-dessus du village. Des chandelles aux balcons annonçaient le soixante-neuvième anniversaire du « massacre » et plongeaient déjà Beaumont-la-Ronce dans une ambiance solennelle.

Les vieilles superstitions tenaient encore les villageois en laisse. L’évocation de cette triste nuit suffisait à faire craindre pour leur progéniture autant que pour leurs récoltes. Depuis le mandat de ce cher monsieur Marlois, un ramassis d’inepties circulait dans la plupart des foyers. La liste non exhaustive déroulée par Warren Tasselier témoignait de l’absurdité d’un scénario pour le moins romancé : une fillette lynchée dans l’étang ? Une infirmière morte par pendaison ? Et pourquoi pas un monstre aux pieds fourchus dansant sous une lune de sang ?

La responsabilité d’un mensonge n’incombait pas obligatoirement à la personne qui rapportait ces idioties, tout simplement parce qu’il était probable qu’elle-même fût convaincue de leur véracité.

« Votre dîner est prêt. Vous n’aurez qu’à le réchauffer.

— Que ferais-je sans vous, Cathy ?

— Un tas de conneries, c’est évident. Et vous le faites très bien en mon absence ! Par pitié, trouvez d’autres planques pour votre cholestérol en sachets. Pareil pour ces perfusions de glycémie qui collent au formica… Vous goinfrer de chips et de bonbons bousille la santé et déshonore mes talents de cuisinière ! »

Arnold promet. Les yeux levés au ciel, sa bonne fée se signe pour l’absoudre d’un évident parjure avant de poursuivre d’un ton léger :

« Parlons peu, mais bien. J’ai entièrement vidé et nettoyé ce nid à poussière qui vous sert de commode. Sinon, quel intérêt d’y ranger vos affaires propres ? Ah, tenez ! J’ai trouvé ceci coincé derrière un tiroir. »

Il considère la clef que lui tend Cathy. Il ne l’avait plus revue depuis des années. La dernière fois, elle pendait au cou de sa mère – c’était bien avant qu’on l’enterre. Arnold saisit le bout de métal torsadé.

Comment ai-je pu l’oublier ?

Le contact froid s’associe subitement à des cris baignés de larmes. Il se rappelle la peur et la colère, l’intensité de la foudre et le fracas de la pluie tambourinant sur les tuiles.

La résurgence spontanée de ce terrible soir d’orage le frappe comme un coup de poignard. Sa mémoire visuelle libère l’ombre d’un marteau glissant près du crâne de sa mère. Arnold n’était alors qu’un petit garçon cramponné aux barreaux d’un escalier qu’il dévalait encore comme un oiseau libre. Camouflé par l’obscurité, il avait assisté à la scène du haut de son perchoir.

Au pied des marches, ses parents se disputaient cet étrange bijou scintillant sur la peau laiteuse de sa mère. Son père avait tenté de l’arracher à grand renfort de menaces dont le jeune Arnold ne saisissait pas la portée. Il se rappelait seulement que la « mort » et le « divorce » étaient au programme des festivités.

Très vite, il s’était aperçu que le marteau n’était qu’une ombre trompeuse dans l’air suffocant. Pas une goutte de sang n’avait coulé. D’aucune blessure. Son imaginaire galopant s’était emballé sous l’effet de la terreur.

Malheureusement, après cette nuit-là, l’aube n’avait plus jamais revêtu le même éclat. La première gifle annonçait le déclin d’un couple déchiré. Le premier uppercut, un point de non-retour. Au fil du temps, leur foyer avait souffert des conflits causés par l’existence de cette clef.

L’escalade infernale avait détruit leur famille jusqu’à ce que le deuil fasse définitivement taire ses parents à dix ans d’intervalle. Ironie du sort, un cancer de la langue avait emporté l’un ; une crise cardiaque s’était chargée de l’autre.

À trop crier sans cœur, tout finit par mourir.

Désormais, à chacun sa tombe, à chacun son méprisable secret. Même muselé dans la mort, le couple en cendres poursuit son œuvre, et l’enfant en lui tremble toujours. Alors l’homme greffé à son fauteuil le rassure.

Tu ne crains plus rien. Quitter cet enfer à ta majorité est la meilleure décision que tu aies prise en soixante-neuf ans. Ne te demande pas à quelles ténèbres inavouables ce bout de fer donne accès. C’est une énigme à laquelle tu as depuis longtemps renoncé !

Foutaises.

Si Cathy n’était pas déjà sur le pied de guerre, sans doute l’aurait-il missionnée au grenier où s’entasse un héritage dénué d’intérêt. Des dizaines de malles et de coffrets verrouillés y dorment bien au frais. Il n’a jamais eu le courage de s’en débarrasser. Ni la curiosité malsaine de remuer le passé qu’elles renferment. Il n’y a plus de place pour le doute : tout n’est que poussière noire dans les archives de sa vie.

« Dieu que vous êtes pâle ! Tout va bien ? »

Peu convaincant, il assure le contraire.

« Oui. Rentrez chez vous, Cathy. Mettez vos enfants à l’abri. La tempête arrive droit sur nous.

— Appelez-moi si besoin. Mon mari est de garde toute la nuit, alors imaginez la joie de mes trois ados s’ils avaient la maison rien que pour eux ! »

Il peine à imaginer les délicieux caprices d’une vie de famille. Malgré ses efforts, le concept de ce bonheur demeure prodigieusement abstrait.

« Bon anniversaire, Arnold, ajoute-t-elle en lui tendant un cupcake – assurément sans gluten – planté d’une bougie.

— Vous savez que je déteste fêter mon anniversaire, grogne-t-il.

— Parfaitement. C’est la raison pour laquelle je vous le souhaite chaque année.

— Sale gosse.

— Prenez soin de vous aussi, Arnold. »

Mais Gabe retourne à ses pensées.

Ça vaudrait le coup de tenter. Pour voir.

Juste une fois.

Et puis, non. À quoi bon ?

Plus proche de la fin qu’il ne le voudrait, Gabe estime désormais préférable de se tourner vers d’autres priorités. Sa propre existence n’a plus beaucoup d’importance. Pourquoi s’attarder sur une vie ratée ? Il existe tant de Lizzie à travers le monde, tant d’innocence à préserver. Et merde. Se réincarner à l’infini ne suffirait pas à les sauver toutes.

Il formule un vœu. Souffle sa bougie.

Ça ne coûte rien d’essayer.

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