Enigma
Chapitre 52
« Vous avez faim ? »
Magda lui tend du thon en boîte. Barbara est prise de nausée.
« Finissons-en. »
Le visage de la vieille dame s’éclaire d’un sourire triste. Elle dépose leur ultime repas au bord du lit. Excitée par l’odeur, une mouche se pose sur le tas de miettes en conserve. Barbara se focalise sur son abdomen gonflé pour éviter d’assister à la ponte de ses congénères qui ont investi le cadavre du châtelain.
« En finir ? s’étonne Magda. Nous sommes encore loin du compte, jeune fille… J’ai tellement à vous dire. À commencer par les liens qui m’unissaient à ce pauvre homme. »
Elle observe la dépouille à ses pieds.
« Enfant, il ne se plaignait jamais, confie-t-elle. Au début de l’automne 1950, un couple du village m’a grassement rétribuée pour que je leur fournisse un jeune garçon en bonne santé. Le père adoptif tenait un commerce d’antiquités qui a fructifié jusqu’à sa mort, vingt ans plus tard. La nuit où son épouse et lui l’ont emmené, notre futur maire n’a opposé aucune résistance. Imaginez le soulagement de ses camarades quand ils ont appris la disparition de ce jeune tortionnaire ! Il s’est engouffré dans l’obscurité sans manifester la moindre émotion. Grâce à moi, il venait incidemment de grimper dans l’échelle sociale, mais en ce temps-là, bien sûr, il l’ignorait. J’aime à penser que je l’ai sauvé de l’existence misérable promise par un séjour prolongé dans ce maudit orphelinat.
— Vous accusiez Colette Hoffman de baigner dans un trafic d’enfants…, se rappelle Barbara.
— À proprement parler, c’est exact.
— Ce que vous dites n’a aucun sens ! Y a-t-il seulement une once de vérité dans vos témoignages ?
— À une exception près, je ne vous ai jamais menti, se défend-elle. Laissez-moi vous éclairer. Peu de temps après la “transaction” s’est déclarée la maladie des vignes. La rumeur fut aussi virulente que le mal. C’est alors que la peur a gagné le village. On craignait la contamination comme si la lèpre venait de hisser un drapeau au sommet de la Haute-Barde. La paranoïa fut telle que, par un frais matin d’octobre, ce père adoptif, en tous points respectable, est venu me trouver. Porte-parole d’un commando improvisé, il souhaitait à nouveau conclure un marché. Leur projet était d’éradiquer les miasmes et, par extension, tous les porteurs. Parmi son cercle d’amis siégeait la crème d’une microsociété. Des hommes sans antécédents de violence, pourtant prêts à tuer. Boucher, antiquaire, armurier, boulanger, joaillier, tous unis par un pacte tenu secret. Mon rôle était de faciliter l’accès à l’orphelinat contre la promesse que trois d’entre nous seraient épargnés. Il me suffisait de faire en sorte que la majeure partie des résidents dorme profondément au moment de l’attaque et le tour était joué… »
Barbara frémit. Au ton de sa voix, Magda n’éprouve aucun remords. Pire encore, ses traits se détendent sous l’emprise d’un souvenir délectable.
« Pour répondre à un projet d’une telle envergure, nous devions convenir d’une date. Il nous fallait disposer de moyens. Et de temps. Sur le calendrier, nous cochâmes d’une croix rouge le mardi suivant. Ainsi se profila le massacre du 31 octobre 1950. Le lendemain, jour de Toussaint, personne ne s’étonnerait de la fermeture des commerces. Ironie du sort, ces assassins comptaient sur des rideaux baissés pour récupérer de leur veille sanglante et laver leur conscience, si toutefois il en restait quelque trace. Mais, pour que l’opération soit couronnée de succès, il fallait qu’ils sachent à quel moment frapper. À l’époque, les quatre faces indiquaient midi, du matin au soir et du soir au matin. Alors je leur ai dit que, lorsqu’ils verraient les aiguilles pointer à vingt et une heures, ce serait le signal que j’avais accompli ma mission. Ils ont dû rester poster un très long moment dans les taillis. Ce soir-là, je me suis portée volontaire pour officier aux cuisines. L’amant de la pendue n’était déjà plus en deuil, croyez-moi… Il a accepté mon aide au prix de faveurs abjectes. La chose faite, je n’ai eu qu’à saupoudrer discrètement le ragoût du soir d’une dose massive de barbituriques. J’ai apporté leurs gamelles aux malades qui ne pouvaient pas quitter le lit. Je me suis occupée du couloir bleu avant de poursuivre mes promesses de sommeil dans le dortoir opposé. Au rez-de-chaussée, ils tombaient déjà comme des mouches, somnolant au-dessus de leurs assiettes ou chutant littéralement de leur chaise. Le réfectoire s’est transformé en un immense dortoir. Quand tout ce petit monde fut résolument endormi, je suis montée jusqu’au clocher. J’ai réglé les quatre faces de l’horloge. Et dans la profondeur de la nuit, j’ai vu débarquer cinq hommes, armés de lames plus tranchantes que le fil d’un rasoir. La suite, vous la connaissez. Elle n’est ni belle à voir ni à entendre.
— Ils ont massacré ces gens dans leur sommeil, lâche Barbara.
— Globalement, non, s’en excuse Magda. Pour ceux qui avaient boudé le ragoût, ce fut une autre affaire.
— Warren avait raison. Votre mère vous a rendue folle.
— Vous n’avez toujours rien compris… Vous ne savez donc pas qui je suis ? »
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