Enigma

Carbonel Armelle · Chapitre 47 sur 63

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Enigma

Chapitre 45

 

 

La voiture s’engage sur l’étroit passage dévoré par la végétation.

Retour à la case départ. Retour à la maison de l’impasse.

Arnold Gabe se désinsère d’un carrosse à quatre roues pour s’installer dans un autre. Il allume toutes les lumières pour chasser le jour délavé. Lizzie est vivante, c’est tout ce qui devrait compter, pourtant, il ne sait pas quoi faire des informations glanées auprès du jeune brigadier. Un homme est mort là-bas.

Arnold ne s’était pas arrêté à la Haute-Barde depuis des années. Si ce n’est pour descendre vers le lac ou rejoindre la forêt, mais à peine lançait-il un regard à l’édifice abandonné. Non qu’il morde affreusement le paysage, cependant la proximité d’un tel endroit le dérangeait. L’exploitation touristique du massacre n’avait fait que le détourner des immenses façades aux célèbres horloges. L’orphelinat portait en lui les superstitions du village et, pour diverses raisons, chacun s’y sentait relié. Mais, à force de le regarder mourir, c’est une part d’eux qui périssait.

Son estomac se met à grogner. Gabe réchauffe son déjeuner, trempe sa fourchette dans la sauce comme s’il passait à la moulinette chacune de ses pensées. Installé devant les étagères surchargées de DVD, il effleure du doigt les tranches plastifiées. Entre deux bouchées, il s’adresse à son vieil ami le silence. À bien y songer, c’est drôle que ces deux-là se soient juré fidélité. L’un est bavard. L’autre est avare.

Gabe l’interroge à haute voix :

« Comment en est-on parvenu à la conclusion que les disparitions d’Emma Blair et de Lizzie étaient liées ? Par quel sortilège mon esprit s’est-il laissé gangrener par cette chasse aux sorcières ? »

L’autre chuchote sans un son :

L’orphelinat, le Val, les enfants de Sinestra, l’horreur, tout se mélange dans les affres de reportages qui jamais n’aboutiront.

Et le silence a raison de le lui rappeler.

Lizzie est vivante.

Comme l’enfant de la lande.

Comme le garçon de la province de Burgos.

En poussant le raisonnement trop loin, Emma devrait l’être aussi.

Gabe lorgne son téléphone.

Aucun appel. De Suisse ou d’ailleurs. Rien. Pas même un SMS publicitaire. Il termine son repas comme il l’a commencé, le ventre noué et la tête à mille lieues des talents culinaires de Cathy.

N’y tenant plus, il appelle Sandra Lamourelle.

Il veut savoir comment va Lizzie, ce qui lui est arrivé. Il veut être là pour elle, pour elles deux. Pour la fratrie.

Sandra ne décroche pas.

Peut-être qu’elle ne décrochera plus jamais. Il l’aurait bien mérité.

Puis non, Gabe l’imagine hanter les couloirs de l’hôpital où survit sa fille. Elle ne dormira plus tant qu’elle n’aura pas la preuve que ce cauchemar est fini. Elle n’en partira pas sans la promesse d’un avenir, même amer, pourvu qu’il y en ait un.

 

En milieu d’après-midi, on frappe à la porte.

« Cathy ?

— On vous a aperçu là-haut. Qu’est-ce qui vous a pris ?

— Ils ont retrouvé Lizzie.

— D’après ce que j’ai entendu, c’est une chance qu’elle soit en vie. Ce ne sera pas longtemps votre cas si vous vous obstinez à prendre le volant. Que vous a dit le médecin déjà ?

— Que je vieillis.

— M’en parlez pas.

— Que je ne pourrai bientôt plus quitter ce fauteuil.

— Et donc vous auriez dû m’appeler. Je vous aurai accompagné.

— Que ferais-je sans vous, Cathy ?

— Un tas de conneries. Et vous le faites très bien.

— Vous vous êtes déplacée pour m’engueuler ? Ça pouvait attendre lundi, vous savez… »

Elle retire son manteau et l’accroche à la patère. Acte symbolique qui présage une intention de s’éterniser.

« Arrêtez de vous plaindre.

— Je ne me plains pas !

— Vous croyez que je n’entends pas ? Vous êtes là à me dire que je devrais être ailleurs parce que vous ne méritez pas mon attention.

— Pas du tout.

— Parfait. Parce que je ne suis pas venue pour vous écouter pleurnicher sur votre sort.

— La raison, alors ?

— Où donc avez-vous planqué votre esprit brillant ? Le cadavre, évidemment. »

Arnold agrippe les accoudoirs du fauteuil, prêt à connaître le miracle d’une motricité retrouvée, mais ses jambes demeurent tristement desséchées.

« L’individu retrouvé à l’orphelinat ? s’enquiert-il.

— Il est à la morgue. En attente d’autopsie.

— Le médecin qui a procédé à la levée de corps…

— Mon mari, confirme-t-elle. Pour le moment, il n’a fourni qu’un compte rendu oral. Contrairement à ce qu’on voudrait nous faire croire dans les séries télévisées, ces trucs-là prennent du temps. Je ne vous apprends rien. »

Gabe boudait précisément la fiction pour ses incohérences qui résolvaient une enquête criminelle en deux heures au mépris de la réalité. Il paraissait évident que l’industrie du cinéma serait morte depuis longtemps sans un condensé nécessaire au suspense. Loin de critiquer cet effeuillage indispensable au public, Gabe se considérait simplement trop impliqué pour adhérer à la simplicité de tels arrangements.

« On a pu identifier la victime, poursuit Cathy. Grâce aux papiers d’identité retrouvés dans la dépendance qu’elle occupait. Il s’appelait David Loubéry.

— Ce nom me dit quelque chose… »

Il actionne les roues de son fauteuil.

« Attendez, voilà ! lance-t-il, brandissant la jaquette des grottes de Burgos. C’est écrit là, en tout petit… Ingénieur du son : David Loubéry.

— D’après l’examen préliminaire – que je vous défends d’ébruiter – mon mari réfute l’hypothèse d’une mort naturelle.

— C’est certain. Un homicide ?

— Non.

— À ce qu’on m’a dit, les gendarmes ont retrouvé la victime éventrée, souligne Gabe.

— Salement.

— Alors quoi ? Une rixe qui aurait mal tourné ?

— Un suicide. »

Une faille en lui s’élargit, pompant le sang de ses joues.

« Pardon, mais j’ai du mal à suivre.

— D’après la température du corps, le décès est survenu durant les vingt dernières heures. Aucune plaie défensive. Tout porte à croire que la victime s’est lardée de coups sans preuves d’une intervention extérieure – si ce n’est pour ce qui concerne le déplacement du corps. Ses deux paumes présentaient de profondes lésions correspondant à la forme de l’arme utilisée – à savoir un bris de verre d’une taille démesurée. D’après ce que j’ai compris, la structure tissulaire était sectionnée… On a également prélevé des fragments de silice dans le derme.

— Il a tenté de retirer le morceau de verre avec ses mains ?

— Au contraire. Il l’a enfoncé. Les angles de perforation montrent que les coups ont été portés de haut en bas. Voyez… Comme ça ! »

Elle mime. Une reconstitution grotesque en apparence, mais d’un réalisme inouï.

« Je vois. Continuez, s’il vous plaît.

— Les lacérations abdominales indiquent que les coups n’ont pas été portés avec force. Des examens toxicologiques sont en cours pour déterminer si l’homme a agi sous l’influence de substances. À ce stade, c’est tout ce j’ai pu soutirer à mon cher époux qui, au passage, vous salue. »

Arnold ne le connaissait pas personnellement. Ils n’avaient jamais bossé ensemble sur une enquête, ni trinqué devant un match télévisé, encore moins partagé un repas dominical. Pourtant, de tous les hommes qu’il avait jamais rencontrés, le légiste détenait une place à part dans son estime. D’une certaine manière, tous deux partageaient l’essentiel. L’ineffable bienveillance de Cathy.

« Saluez-le pour moi », dit-il, replongeant instantanément au cœur de la discussion.

Gabe connaissait parfaitement la procédure. Dans les cas évidents de décès résultant d’une cause non naturelle, la nécessité d’exclure l’intervention d’un tiers conduirait à pratiquer une autopsie.

« On a pu déterminer l’origine de l’éclat de verre utilisé ?

— Une vitre a explosé au rez-de-chaussée. Des éclats jonchaient le sol. Il n’avait plus qu’à en ramasser un.

— Une arme d’opportunité. Ce n’était donc pas un geste prémédité.

— C’est insensé. Qu’est-ce qui pousse un homme à s’infliger sciemment une telle souffrance ? »

Arnold convient qu’il y a des manières plus douces de mettre fin à ses jours. Pour certains, le processus d’autodestruction peut prendre des années. Mais qu’il soit bien réel ou produit d’un psychisme perturbé, tout commence toujours dans un fossé. C’est au fond d’un gouffre que naissent et meurent les idées noires.

« Merci pour ces confidences, Cathy. Vous n’étiez pas obligée.

— Sale gosse. Vous m’auriez torturée. Avouez. »

Gabe esquisse un franc sourire. Sa spontanéité, si pleine de fraîcheur et de vérité, renforce chaque jour le ciment de leur entente. Ils ont besoin l’un de l’autre. Comme le silence appelle le bruit pour exister.

« Puisque vous êtes là, j’ai un service à vous demander, dit-il.

— Han han. Pas question de vous laisser me soudoyer ! Je préférerais mourir que vous révéler où j’ai planqué votre satané diabète en sachet !

— Dans le placard à balais.

— Arnold ! lance-t-elle, indignée.

— Je n’y ai pas touché. Toutefois, je crains que vous ayez laissé une fenêtre ouverte à l’étage.

— Sûrement pas.

— Voulez-vous bien vérifier ? Avec toute cette pluie… Et pendant que vous y serez, pourriez-vous aérer le grenier ?

— Faut savoir. J’ouvre ou je ferme les fenêtres ? Pourquoi vous ne me dites pas ce que vous voulez au juste ? On gagnerait du temps. »

Arnold claque du bec. Cathy maîtrise l’art de déstabiliser.

« Il y a un tas de vieilleries entreposées là-haut, dit-il. Des affaires ayant appartenu à mes parents. Je n’ai jamais réussi à m’en défaire. J’avais presque oublié qu’elles prenaient la poussière. Jusqu’à ce que vous découvriez cette clef au fond de ma commode…

— Et donc ? Vous me demandez de chercher la partie manquante de cette clef, à savoir la boîte ou le coffret qu’elle permettrait d’ouvrir ?

— À vrai dire, je ne suis pas certain que vous trouverez quoi que ce soit d’approchant.

— Donnez-moi ça. Je vais d’abord vous préparer un bouillon de légumes. Vous êtes pâle comme un linge. »

 

*

 

Les heures s’égrènent sans grande satisfaction. Sandra ne rappelle pas. Adrienne Meier non plus. À la radio, les informations régionales focalisent l’actualité sur les ravages causés par les intempéries. Toitures envolées, véhicules emportés, maisons inondées, coupures d’électricité. Rien au sujet d’une petite fille retrouvée dans les sous-sols d’un orphelinat abandonné, d’un suicidé ni d’un suspect placé en garde à vue.

Au-dessus de sa tête s’enchaînent les bruits des cartons qu’on renverse ou qu’on traîne, les meubles qu’on déplace, les exclamations victorieuses bien vite remplacées par des monologues de frustration.

Les heures s’égrènent, et le jour décroît. Par la fenêtre, Arnold observe la course des nuages qui s’acheminent lentement vers le Jour des morts, quand retentit la voix de Cathy dans son dos :

« J’ai une bonne et une mauvaise nouvelle. Par laquelle je commence ?

— À votre guise.

— Votre grenier est infesté de rats.

— Passons à la bonne nouvelle.

— Je viens d’en parler. J’ai tué trois de ces bestioles. Si vous ne voulez pas finir vos jours prisonnier d’un gruyère, je vous suggère de faire intervenir des professionnels. Ça bouffe tout, les rats. Jusqu’au dernier souvenir.

— Je redoute la mauvaise…

— Votre fichue clef n’ouvre ni boîte ni coffret. Dieu sait pourtant si votre mère les collectionnait ! C’est un véritable bazar là-haut !

— Je suis désolé de vous avoir fait perdre votre temps.

— Qui a dit ça ?

— Vous avez trouvé quelque chose ?

— Un journal intime relégué au fond d’une malle, répond-elle en lui tendant un carnet cadenassé.

— C’est plutôt une excellente mauvaise nouvelle !

— Pas si on considère son contenu, Arnold. Non, pas si considère ça… »

Il saisit avec précaution le paquet de feuilles brunes reliées par une couverture en cuir patiné. Il ne blâme pas Cathy d’y avoir plongé son nez. Après tout, il l’a littéralement précipitée au centre d’une lointaine époque oubliée de lui-même. Il ôte le cadenas.

La vision de sa mère abonde par flashes. Maman défaisant d’un même geste quantité de secrets, maman s’emportant dès lors que son petit garçon la surprenait, diluant l’encre sur le papier avec ses larmes. Maman cachée. Maman, la clef de ses malheurs pendue à son cou.

« Je prépare du café, dit Cathy.

— Non, merci.

— Ce n’est pas pour vous. La soirée promet d’être longue. Je ne partirai pas avant que vous m’expliquiez les horreurs décrites là-dedans. »

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