Enigma

Carbonel Armelle · Chapitre 20 sur 63

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Enigma

Chapitre 18

 

Témoignage. Intérieur jour. 1 étage. er

Chambre rose.

 

« Je vous demanderai de décliner votre identité. Racontez-nous votre histoire comme elle vient. Et surtout, ne soyez pas intimidée par la caméra, vous finirez par l’oublier. Je prendrai parfois le relais en vous posant quelques questions. Ne vous sentez pas obligée d’y répondre si certaines vous dérangent. Le micro que David accroche à votre manteau est relié à une console. Au montage, il procédera au nettoyage des sons parasites. Restez naturelle, Magda. Tout se passera bien. Êtes-vous certaine de vouloir garder votre écharpe et vos gants ? Vous seriez plus à l’aise sans… »

((Silence

« OK, ça tourne ! »

Clap !

« C’est à vous. »))

 

« Je m’appelle Magda Dumortier et je témoigne aujourd’hui des évènements survenus à l’orphelinat de l’Avenir du Prolétariat. La légende raconte que, au milieu du siècle dernier, la plus grande énigme jamais résolue a pris sa source avec la disparition d’une trentaine de résidents placés dans cette institution. Si je ne suis pas en mesure de faire la lumière sur le massacre dit de l’“Heure fantôme”, je peux néanmoins vous parler des épisodes tragiques l’ayant précédé. Ma mère officiait ici en tant qu’infirmière en chef aux côtés de sept autres encadrants. J’étais amenée à la seconder quand la charge devenait trop pénible à assumer. Ce qui fut rapidement le cas…

« À l’été 1950, l’orphelinat s’est enrichi de trois nouveaux surveillants débarqués de Suisse. Leur arrivée en charrette fut accueillie comme un miracle. Très vite remplacé par le spectre d’une malédiction. Ces gens-là traînaient dans leur sillage un passé lourd de misère et empreint de mystères. Leurs visages étaient creusés par la faim et leurs corps mutilés cautionnaient les bavardages autour de leurs infirmités.

« Je me souviens de Valère, de ses manières efféminées, qu’au début nul ne savait interpréter. Jusqu’à ce que des mots cruels soient prononcés comme un diagnostic fatal sur le procès-verbal d’un condamné. Ce garçon nourrissait des penchants contre-nature. Du moins, pour la société de l’époque. Par chance – oserais-je dire –, Valère avait déjà essuyé bien pire que les quolibets, aussi n’en souffrait-il pas outre mesure. À peine donnait-il le change. Je crois surtout qu’il ne ressentait plus rien.

— Qui étaient les deux autres, Magda ?

— Il y avait Ana. Je me rappelle la robustesse qui s’en dégageait. C’était étrange, car il émanait aussi d’elle une grande douceur, à la fois rassurante et préoccupante. Un roc en mousse, vous voyez ? Les rumeurs colportées, largement assaisonnées de chimères, la plaçaient au centre de cet étrange trio meurtrier. Oui, j’ai bien dit “meurtrier”. Quelqu’un les avait entendus évoquer les supplices d’une femme qu’elle aurait tuée de ses propres mains. Allez savoir où se situe la frontière entre mensonge et réalité… Toujours est-il que sa bonté naturelle contredisait ces allégations qui inspiraient plutôt la méfiance.

« Mais celle dont je me souviens le mieux souffrait de mille maux de l’esprit. Quand Colette est arrivée au domaine, deux gamins trottinaient derrière elle. J’ai immédiatement perçu la ruse dont elle abusait pour séduire. Ma mère la jugeait fourbe et sans cœur. L’épisode auquel elle a assisté le confirmait.

— Que s’est-il passé ?

— Cela s’est produit quatre jours seulement après leur installation. Un moineau picorait sur le rebord d’une fenêtre. Ses semblables se chamaillaient pour une galette tout juste sortie des fourneaux quand Colette a attrapé l’oisillon pour lui tordre le cou. Bien sûr, ses camarades d’infortune ont tenté d’étouffer l’incident. Ils étaient soudés, même dans l’erreur… Mais le tempérament de Colette annihilait leur protection. Elle parvenait à instaurer la crainte, au point de couper le sifflet aux plus bavards lorsqu’ils la croisaient dans un couloir ! Il faut dire que ses représailles en cas de désobéissance forçaient le respect. Nuls sévices n’échappaient à son imagination. Quand un pensionnaire contrait son autorité, la rouquine ne se contentait pas de le tancer avec des mots. Le moindre écart de conduite était prétexte au châtiment. Elle n’épargnait guère ses propres enfants… Joseph, notamment, souffrait sans ciller de ses colères incontrôlées. On le retrouvait attaché à son lit, marinant dans la pisse et les excréments. Quand la sentence s’avérait plus clémente, il errait nu dans les chais parce que sa mère estimait que survivre à la cruauté du monde nécessitait un entraînement intensif. Ana et Valère tentaient encore et toujours de la raisonner sur la violence de ses manières éducatives. Avant de rendre les armes. Ils savaient leurs efforts inutiles. Colette ignorait ostensiblement leurs recommandations, les considérant lâches ou futiles. Alors, pour narguer leur sensiblerie, elle durcissait encore ses propres règles. Je me rappelle qu’un jeune garçon était tombé sous son emprise. Il avait une tache de naissance dans le creux du coude, on aurait dit une ancre marine. C’est curieux comme certains détails vous marquent ! Ce gosse-là était différent des autres. Il se laissait corriger sans broncher. Mais il châtiait aussi lui-même ses camarades, comme s’il en tirait un plaisir sadique. Je crois me souvenir que Colette s’en félicitait… Cependant, sa tyrannie ne s’appliquait pas uniquement aux enfants… Ma mère pensait qu’elle était également à l’origine de la mort de Jeanne, une infirmière, retrouvée pendue dans le réfectoire… »

((« Vous avez entendu ça ?

— Quoi ?

— Ça !

— Les canalisations… On embraye. »))

« Magda, dites-moi, comment Colette aurait-elle pu être à l’origine du suicide de cette femme ?

— Colette impressionnait par sa capacité à convaincre du bien-fondé de ses préceptes. Elle serait parvenue à transformer un élevage d’agneaux en horde de charognards – c’est du moins ce que prétendait ma mère. Elle induisait de fausses pensées dans les esprits, et son influence néfaste commandait les plus faibles. Comme elle avait peut-être commandé à Jeanne de se tuer. Croyez-moi, ses méthodes ont donné un tour de vis aux mesures disciplinaires ! Il se chuchotait que les rescapés de Suisse étaient à l’abri du Val. À l’abri du Mal. Mais pas d’eux-mêmes.

— Peut-on avancer que ses pratiques pour maintenir l’ordre dénonçaient les traumatismes dont elle-même aurait été victime ?

— Maintenir l’ordre était, bien au contraire, le cadet de ses soucis ! Colette voulait semer le chaos. Parce qu’elle ne connaissait rien d’autre. Ma mère la soupçonnait de commanditer des actes malveillants… Jugez plutôt ! Il était coutumier de procéder au transfert des enfants nouvellement adoptés lorsque les moins chanceux dormaient. La “passation” se produisait donc de nuit. Les adoptants actionnaient une sonnette située sur l’aile est, afin de prévenir de leur présence. Au prix d’un généreux don, ils repartaient tout aussi anonymement en compagnie de leur progéniture sacrée. Ce processus clandestin visait à adoucir la peine des gosses contraints de rester, sans compter les pleurs des amitiés déchirées par la providence, les rancœurs, et autres tourments liés à la séparation. Par bonheur, la joie n’avait pas encore totalement déserté le cœur des orphelins, et au matin, les sourires d’envie se mêlaient aux déchirements. Pour assister au transfert, on désignait un encadrant afin qu’il veille toute la nuit et formalise la transaction dans un registre. Les rares fois où Colette était assignée à cette tâche, un enfant s’évanouissait dans la nature. Elle soutenait que personne ne s’était déclaré à l’entrée. Cela n’avait rien d’étonnant. Il arrivait parfois que les adoptants se rétractent sans prévenir. Certains parents potentiels allaient même jusqu’à faire le déplacement avant de renoncer au dernier moment. Demeurait une question préoccupante : où étaient donc les enfants ? Colette n’a jamais clairement fourni d’explication à ce sujet. Après sa première garde, elle plaida son manque de vigilance et supposa que l’orphelin marqué d’une ancre marine en avait profité pour fuguer. Pourquoi aurait-il fait ça ? Le gosse n’avait nulle part où aller ! Colette se contenta de hausser les épaules lorsqu’on la confronta à nouveau la fois suivante. Bien entendu, on lui retira cette mission dès la deuxième “évasion”. Sa froideur – provocatrice, vous en conviendrez – éveillait les soupçons parmi ses confrères, mais aucun d’eux n’a jamais pu prouver son implication dans ces disparitions. »

((Silence))

« Pas plus qu’ils n’ont rassemblé d’éléments contre Joseph, quand le corps d’une petite fille a été repêché dans l’étang…

— Attendez… Qu’insinuez-vous, au juste ? Que son fils de cinq ans aurait pu commettre un crime ?

— Ce ne sont pas de simples insinuations, Barbara. J’en ai été témoin. Mais pas de la manière dont vous l’entendez…

— David, coupe le micro ! »

 

((« Magda… Vous saignez ! »))

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