Enigma
Chapitre 31
Maman ? MAMAN !
Une cage étroite l’empêche de se mouvoir. Une cellule sans barreaux. Une prison à la dérive, qui flotte sans but sur un océan sinistre. Tout sent mauvais dans cet endroit. L’air qu’elle respire, l’eau boueuse qu’elle avale, ses cheveux emmêlés, sa peau fripée. Tout porte une odeur de mort.
Elle ne sait plus ce qu’elle fait là. Ne se souvient de rien. Un mot revient pourtant sans cesse dans son esprit : géant… Géant comme un homme dans la nuit. Comme un palais solitaire. Géant comme l’amour de son frère.
Un faisceau de lumière tombe sur des vaguelettes, et l’obscurité recule un bref instant devant leur écume argentée. Puis tout redevient noir. Lizzie s’étouffe et crache.
Le goût du sang sur sa langue.
C’est pareil quand elle perd une dent ! Lizzie a peur des trous creusés dans sa bouche. On a beau lui dire que les dents de lait repoussent, ça ne la soulage pas. Parce que, en attendant, le vide est là, comme une anomalie.
Le médecin dit que tout entre par ses yeux, mais que rien n’en ressort jamais. C’est une maladie. Une forme légère, se console maman. Trois sur une échelle de dix. C’est peut-être ce qui lui donne cet air absent que les autres n’ont pas.
Si les gens étaient plus gentils, ils comprendraient.
Si les gens étaient plus gentils, ils la chercheraient.
Au fond de sa geôle sans barreaux ni draps, un liquide sale et glacé brûle ses rétines ; le brouillard meurt dans son regard ; les sons s’éteignent comme des mirages sur ses pupilles dilatées.
Secouée par un séisme de perceptions, elle s’agite, se tortille vainement dans l’air humide. La douleur éclate alors telle une bulle de savon. Un pic se plante à hauteur de cheville et remonte jusqu’au bassin. Mal. Son cerveau télécharge en permanence un flux d’informations. Le traitement saccadé menace de le faire disjoncter.
Pied gauche coincé, orteils écrasés. Où est passé le droit ?
Seule dans cet enfer, Lizzie subit la pression exercée par une force abstraite que les ombres dévorent.
Elle ne peut plus bouger. Elle ne pleure pas, ne crie pas. Pourtant, elle a mal. Partout. Aux jambes, au ventre. À la tête, surtout. Ses faibles gémissements couvrent à peine le clapotis de l’eau. Elle a faim aussi. Mangerait tout ce qui lui tombe sous la main : un croûton de pain, une pomme pourrie, un bout de viande, un poisson mort. Elle ouvre grand la bouche en quête d’un morceau de chair à croquer, mais un torrent se déverse dans sa gorge, incendie ses poumons et s’échappe par le nez en brûlant toutes les parois qu’il rencontre.
Les eaux montent autour d’elle. Des choses inanimées flottent à la surface. Et ce qui entre par ses yeux finit par la frôler. L’acuité visuelle, dont la nature facétieuse l’a dotée, ajuste le tir. Sa main se détend d’un coup sec pour emprisonner une chose molle entre ses doigts tremblants de froid. Elle passe sa langue sur sa trouvaille et recrache. Son butin a un goût de carton. Lizzie saisit sa chance à nouveau. Cette fois, sa mâchoire claque sur un bout de métal contre lequel une quenotte se brise. C’est douloureux sur le moment. Puis ça s’en va.
Aveuglée par l’obscurité, Lizzie explore les contours de l’objet qui lui vaut tout ce sang dans la bouche. On dirait un écrin, comme celui où elle range sa collection de bracelets. À défaut de la nourrir, la boîte en fer lui servira de repère familier dans un cauchemar qui n’en possède aucun. C’est drôle, et puis non, ça ne l’est pas tant que ça, alors elle repousse sa trouvaille au milieu des flots.
L’instant suivant, sa carte mentale se déconnecte. Elle n’est plus qu’une poupée ballottée par des remous sous lesquels détonnent quelques fausses notes.
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