Enigma

Carbonel Armelle · Chapitre 30 sur 63

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Enigma

Chapitre 28

 

Barbara allume toutes les lampes pour repousser la nuit.

Elle branche son PC portable et pioche parmi des centaines de vidéos portant le prénom de sa fille.

Au hasard, elle double-clique sur le fichier « Emma.111 ». Chaque dossier numéroté contient des dizaines d’enregistrements pour chaque soir passé loin de sa fille. Un rendez-vous incontournable transformé en habitude au fil des déplacements de plus en plus fréquents. Un rituel immuable dans une relation fragilisée par l’absence.

Ses rendez-vous quotidiens sont destinés à prendre fin.

Il faut que quelqu’un sache jusqu’où une mère est capable d’aller par désespoir.

« Dis bonjour, Emma. »

Magda chausse une paire de lunettes et découvre la frimousse d’un ange. Par mimétisme, elle sourit à l’enfant dont le visage crève l’écran. Une première série de gestes l’étonne. La suivante l’alerte sur le caractère artificiel de leur échange. Le tout crée un inquiétant déséquilibre autour de ce visage qui s’anime en différé.

« Une infection contractée pendant ma grossesse, explique Barbara. La maladie a affecté le développement du fœtus et causé des dommages irréversibles sur le nerf auditif. »

À sa voix, Magda comprend que Barbara ne s’est jamais pardonné. Doit-on se sentir coupable pour ces choses qu’on ne maîtrise pas ? Elle regrette qu’à notre époque on n’enseigne pas aux petites filles comment devenir des femmes fortes ! On devrait leur apprendre que transmettre la vie, c’est courir le risque d’ouvrir la mauvaise porte.

« C’est un adorable don du Ciel. Elle vous ressemble tellement…

— Un don que le Ciel a repris. Emma est morte il y a quatre ans. »

 

Barbara replonge alors dans ce cauchemar qui lui a coûté son enfant. Elle raconte son obsession pour les petits résidents du Val et ce besoin irrépressible de se rendre au village de Sent, dernier endroit connu de leur présence. Mais personne ne se souvenait d’eux. Barbara avait confié sa fille à des inconnus pour une voie sans issue.

Emma avait suivi une colonie fraîchement débarquée au Val pour une excursion de deux jours. Leur campement s’était établi dans les hauteurs surplombant le torrent alpin de Dischma. Un paradis de verdure devenu, en une nuit, un enfer remué de terre noire.

Au petit matin, un animateur avait signalé son absence aux autorités cantonales. L’équipe de police dépêchée sur place s’était attelée à déterminer la chronologie des évènements de la veille sans rien relever d’inhabituel. Randonnée initiatique au cœur des Grisons, atelier créatif axé sur le bois flotté, légendes contées autour d’un feu où l’on embrocherait la pêche du jour. Chant collégial du « Petit Roi des Montagnes » avant d’aller dormir.

Aux dires de tous, Emma s’était bien intégrée au groupe. Toutefois, elle s’en écartait la plupart du temps, préférant la solitude à la compagnie des autres enfants. Plusieurs déclarations mentionnaient son intérêt troublant pour les sabots de Vénus – et ce en dépit de leur éphémère longévité. On avait beau lui faire comprendre qu’elle n’en trouverait pas, la petite s’entêtait. Sans doute avait-elle quitté la zone de bivouac durant la nuit pour longer la rive en contrebas, bordée de tourbe et d’écorces broyées ?

À défaut de pistes exploitables, le curseur de l’enquête pointait désormais dans cette direction.

Surprises par les pluies diluviennes, les brigades spécialisées avaient battu la forêt et dragué la rivière. Une semaine de recherches intensives durant laquelle s’amenuisaient les chances de survie.

En définitive, un rapport aussi mince que l’espoir consignait la découverte d’une chaussure flottant à quatre kilomètres en aval. Mais aucune trace de l’enfant. Le terrain glissant avait tout avalé. Hormis un lambeau de tissu jaune accroché à une branche, correspondant au short qu’Emma portait ce jour-là. Le sang prélevé sur les fibres ne mentait pas.

L’annonce brutale, inacceptable, s’était abattue sur Barbara quelques heures après son retour de Sent. Et pendant qu’elle crevait d’inquiétude, les tabloïds épinglaient son histoire en première page. Sa carrière au point mort, son couple bancal, sa mère malade, tout était passé au crible comme s’ils désignaient déjà l’unique responsable de ces drames en série.

Au terme des premières auditions menées sur place avec l’autorisation des parents, la déposition d’un témoin mineur avait conforté la théorie des enquêteurs.

Un peu avant vingt-deux heures, un gamin de douze ans affirmait avoir vu une silhouette quitter sa tente pour s’enfoncer dans la tempête. Il se souvenait de « la force des vents » qui avait surpris le campement, d’un « soir sans lune » et du chant des grisons qui ressemblait étrangement au « hurlement d’un fauve ».

Il l’avait suivie sur une centaine de mètres avant de rebrousser chemin, par peur de l’orage, des prédateurs et autres superstitions que le comté entretenait.

Avait-il aperçu quelqu’un d’autre ?

Seulement l’ombre des arbres.

Entendu un cri ?

À part celui de la forêt ? Pas vraiment… Et puis, si c’était bien Emma, elle était muette. Ça crie, une muette ?

Sonné l’alerte ?

Oui, huit heures plus tard – trop tard. Quand, à son réveil, il s’était rendu compte que la jeune « handicapée » n’était pas dans sa tente.

Malgré un déploiement massif, le corps d’Emma n’avait jamais émergé des eaux bouillonnantes.

Trois semaines après le début des recherches, Barbara encaissait le verdict aussi vif qu’un couperet. Le rapport définitif invoquait les très forts courants qui vous prennent et vous entraînent droit dans le Rhin, l’inconscience des touristes et autres arguments destinés à étouffer une affaire bâclée.

Et pendant que Barbara en crevait, les médias titraient désormais en faveur d’un tragique épilogue accidentel. La boucle se refermait sur les dangers connus des Grisons, la météo capricieuse et l’imprudence des randonneurs occasionnels.

Tout ce qu’incarnait autrefois sa fille pourrissait désormais au ban des dossiers classés.

Saisie par une douleur contagieuse, Magda se soustrait au silence :

« Ma pauvre enfant ! Et moi qui vous incitais à pendre des colliers dans l’arbre aux poupées… Cela explique bien des choses.

— Quelles choses ?

— Pour commencer, l’extrême prévenance manifestée par vos amis. Je suppose qu’ils étaient au Val cette nuit-là ?

— En effet.

— Les policiers ont dû recueillir leurs dépositions ?

— Possible. Je ne me rappelle pas.

— On les a forcément interrogés.

— En quoi c’est important ?

— Oubliez ça ! J’ai vu tant d’horreurs au cours de ma vie qu’elles définissent désormais mon paysage. J’ai tendance à débusquer le mal là où il n’a pas lieu d’être… La disparition de Lizzie altère mon jugement… Par pitié, n’en tenez pas compte. Je ne suis qu’une vieille chouette aigrie qui ferait mieux d’avaler sa langue plutôt que d’ânonner des sottises plus grosses qu’elle ! »

Barbara ouvre la bouche, mais il n’en sort qu’une vague obscurité. Elle s’effondre sous la lumière crue de ces années de deuil qui fondent sur ses joues. Elle pleure la déchirure du ventre ; l’incapacité de son couple, déjà fragilisé, à surmonter l’épreuve ; le rejet d’Alexander, ses bras glacés ceints autour de sa souffrance. Autant d’accusations silencieuses auxquelles succombe inévitablement un mariage.

Elle vomit son histoire sans retenue. Elle troquerait bien un bout d’espoir, mais qu’offrirait-elle en échange ? Sinon ces lambeaux d’âme qui refusent de s’assembler ?

Le manteau blanc de Magda absorbe les larmes, les remords et la morve. Contre son sein mou et plat, un puits tout entier s’assèche et se remplit à nouveau, inconsolable. Barbara rafistole le manque, comble les vides, recolle les souvenirs cassés, mais l’incomplétude s’arrange pour tout emporter dans un ouragan d’émotions désordonnées.

Magda écoute les mystères d’une vie amputée d’une autre comme si elle tentait de rattraper les morceaux volés. Sa poitrine fatiguée se soulève alors avec un sifflement inquiétant.

« Je comprends mieux l’intérêt excessif d’Arnold Gabe… On le dit particulièrement déterminé lorsqu’il s’agit d’élucider des affaires non résolues. Parce qu’en vérité, s’ils n’ont jamais retrouvé votre fille, il existe une infime probabilité qu’Emma soit toujours en vie… »

Enlèvement, séquestration, viols, voilà ce que cache l’infâme probabilité. Barbara préférerait la savoir morte.

Pourtant, Magda ravive un sombre espoir qui charrie tant de chagrin qu’il en devient malsain. Barbara aimerait lui avouer que les enfants du Val sont en partie responsables de son malheur. Eux qui l’ont détournée de son rôle de mère pour l’asservir à leur cause. Eux qui ont réveillé des démons plus forts qu’elle.

« Je devais la protéger ! » dit-elle, se retenant de hurler.

Barbara veut croire que l’intercession d’Arnold Gabe n’est pas le fruit d’un hasard dans son histoire. Pas plus que sa rencontre avec l’orphelinat, qui sonne comme un appel à la résilience. Barbara veut croire en tout ça.

Même si cela implique de perdre sa fille pour la seconde fois.

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