Enigma
Chapitre 1
Une chose hideuse s’est logée en moi.
Lutter ne servirait qu’à accroître la pourriture qui
m’infecte.
C’est ainsi que débute le premier chapitre d’une épopée sous
influence, et j’ai l’assurance que cette mise en bouche te
plaira. Inutile de prétendre le contraire, tu ne recules
jamais devant un bon festin.
Dès le premier regard, j’ai su qu’elle serait la prochaine. Vois-tu, mettre en confiance mon petit sucre d’orge fut un
jeu d’enfant. J’aurais pu la dévorer sur-le-champ sans y
mettre les formes, mais qu’aurait-elle appris en retour ? Rien
qui vaille mes incessants détours. Il me faut l’attendrir,
créer une distance salutaire afin de mieux l’apprivoiser sans
qu’aucun puisse rien soupçonner.
Seule la vision fantasmée de ce qui nous attend tempère mon
impatience.
Bientôt, je façonnerai les courbes majestueuses de ma jolie
friandise, pétrie dans un moule de chair pâle et malléable. Je
m’abîmerai dans la contemplation de son innocence en éprouvant
le besoin viscéral d’en déchirer les moindres recoins.
Conduire à la folie est ce que je fais de mieux. Un art que
la vie m’a enseigné en déformant méticuleusement mon esprit
jusqu’à le rendre méconnaissable.
Sa candeur s’évanouira lorsque je dévoilerai mes intentions.
C’est inévitable. Personne n’aspire à devenir un objet de
tortures.
Toutefois, je ne saurais résister très longtemps. Les
préliminaires n’ont déjà que trop duré…
Elle s’enfuira, et je lui accorderai une bonne longueur
d’avance.
Puis viendra la traque.
Elle jappera comme une bête apeurée détalant entre les
branchages qui laboureront ses cuisses et souilleront d’une
bruine écarlate les tapis d’aiguilles et de feuilles mortes.
Elle traînera dans son sillage un parfum de terreur comme une
poignée de cailloux semés dans l’intention d’être retrouvée.
Le cri d’un busard cendré ajoutera une note sinistre à notre
symphonie dramatique. Le tableau se précisera. Elle, rampant
pour se cacher derrière un tronc d’arbre à peine plus large
qu’elle. Moi, humant l’air saturé par les effluves grisants de
ce papillon écorché qui n’aura plus d’ailes pour s’envoler.
Je tendrai alors une main gantée vers ses joues baignées de
larmes. Son menton se soulèvera et me défiera. Elle livrera
son ultime combat contre l’aliénation.
Elles le font toutes.
En remerciement de tous ces moments délicieux que nous
partagerons, je la gratifierai d’un sourire sincère, mais ses
yeux resteront rivés aux deux cavités découpées dans la toile
de jute plaquée sur mon visage. Alors, je murmurerai son
prénom, encore et encore, jusqu’à ce que mes lèvres en perdent
la saveur.
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