Enigma

Carbonel Armelle · Chapitre 34 sur 63

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Enigma

Chapitre 32

 

 

Après l’attaque de panique qui l’a conduite à révéler sa vérité sur Emma, Barbara épuise son stock de larmes dans les bras de Magda. Désormais, elles portent ensemble son fardeau et, bien que la douleur demeure présente, elle est allégée des non-dits.

Elle lâche tout d’un bloc. Son internement volontaire en unité psychiatrique. Ses tendances suicidaires. À son retour de Suisse, on l’a aidée à restaurer sa mémoire. Déprogrammer, décortiquer, reprogrammer, voilà ce qu’on fait dans ce genre d’endroits. Un an, c’est peu pour réapprendre à s’aimer.

Elles se brûlent les lèvres de mille mots. Pour se consoler ensuite avec la douceur de mille autres. Le temps n’a plus de prise sur la longévité des émotions. Leurs souffrances mêlées créent un monde extensible en perpétuelle distorsion.

Magda parle d’un désert affectif et d’une solitude quasi monastique. Barbara répond par les affres d’un mariage raté. L’une s’assèche à force de sédentarité, quand l’autre se perd dans une vie nomade. Elles n’ont rien en commun. Et c’est exactement ce dont chacune a besoin pour se sentir exister. Se regarder au travers d’un miroir inversé.

En début de soirée, sous l’impulsion de Warren, les deux femmes coupent court à leur intimité pour migrer du pavillon annexe à l’édifice principal. L’argumentaire passionné du caméraman s’avère convaincant. Il avance très justement que la célébration par l’image d’un anniversaire demeure soumise au strict respect d’un timing préétabli.

Aucune d’elles ne le contredit.

Atténué par un réflecteur orienté à contrechamp, l’éclairage diffus salue leur entrée dans le hall. Un halo tombe sur la chaise ainsi mise en valeur au fond d’une pièce vide et sans âme. Instinctivement, Magda claudique jusqu’à l’assise qu’on lui a réservée. La place choisie par l’équipe n’est pas sans rappeler celle d’un condamné à mort, songe-t-elle. Si ces gens veulent s’approprier ses souvenirs, elle les leur donnera. Sans restriction.

Magda suit aveuglément les instructions de David, dont le champ lexical se limite à la prise de son ; Barbara se laisse happer par des élans artistiques d’une nature autrement angoissante.

« J’ai cadré l’horloge du clocher en caméra subjective, l’informe Warren. On s’appuiera sur ce plan pour démarrer ton intervention en voix off. »

La réalisatrice observe la lucarne à travers laquelle défile l’enregistrement. L’insert réalisé par Warren précipite le spectateur au cœur d’un effet dramatique où le vent balaie les aiguilles pointées à l’heure présumée du massacre.

« Bon boulot. »

Son regard fuit au-delà des vitres brisées. Elle admire le paysage torturé qui assoie son règne apocalyptique. Sous la ligne d’horizon, la foudre déchire la nuit silencieuse comme si une puissance supérieure avait coupé le micro du monde. Barbara s’abîme dans une contemplation électrique, compte jusqu’à dix… Impact !

Chargée de promesses diluviennes, la tempête se déplace lentement vers Beaumont-la-Ronce. De fortes bourrasques devancent le tonnerre, les branches malmenées griffent les vitres cassées et lacèrent les planches clouées aux galeries du rez-de-chaussée.

L’orage grondait-il, cette nuit-là ? Qu’avez-vous fui ? Pourquoi n’est-il resté de votre passage sur terre que des murs aspergés de sang ?

Barbara songe aux orphelins, à sa fille, à tous ces enfants disparus dans le vortex de l’oubli. Près de cinquante mille par an. Cinquante mille de trop.

Et maintenant, c’est à ton tour, Lizzie…

Elle ne sait rien d’elle. Refuse d’endosser l’affliction d’une autre mère. Elle crève déjà de l’absence d’Emma, ne sait plus quoi faire de cette souffrance qui dégueule de partout.

1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9… Impact !

La tourmente approche. Elle est déjà là.

Près d’elle, Warren ajuste sa lampe frontale. Il ignore ostensiblement l’ampleur du phénomène qui menace le succès du tournage. Pourtant, depuis le début, l’édifice absorbe l’eau comme une éponge gonflée à bloc. Les sous-sols inondés ont déjà déclaré une fin de non-recevoir, et la structure tout entière semble ployer sous un fardeau humide. Si les aléas climatiques l’ont un temps inquiété, d’autres préoccupations prennent désormais le relais.

« On va bientôt commencer, prévient-il. Tu tiendras le choc ?

— De quel choc on parle, Warren ? De la trahison que j’ai pu ressentir à l’idée que David et toi complotiez dans mon dos ? »

Il enserre sa taille. Ses bras noueux l’entraînent vers l’ancien réfectoire où le faisceau lumineux de sa lampe accentue la noirceur coulant des fissures.

« Nous voulions seulement te préserver de l’influence de ce Gabe. Je te l’ai dit, ce type fait une fixation sur notre séjour au Val. Il t’aurait mis des idées folles en tête.

— La prochaine fois, laissez-moi juger de qui mérite ou non ma confiance… »

Barbara prend conscience de le blâmer injustement pour tout le mal que la vie fait. Elle évite son regard. Fixe la poutre au fond de la pièce. L’ombre d’une branche simule l’oscillation d’une corde au bout de laquelle se balance le cadavre imaginaire d’une infirmière.

« Lui as-tu parlé de l’orphelinat ? Des évènements décrits par Magda ?

— Oui. Et le seul élément vérifié concerne l’épidémie. À ce qu’il m’a dit, la maladie des vignes a semé la terreur jusque dans le village… »

Warren développe. Le propriétaire, monsieur Marlois, serait à l’origine d’un grand nombre de rumeurs et de superstitions. À commencer par l’arbre aux poupées. Un moyen de faire fructifier ses affaires en attirant l’attention sur l’orphelinat.

Et blablabla.

Barbara écoute, mais n’entend pas. Le diable se cache dans les détails. Plus encore dans leurs incohérences.

« Magda aurait donc inventé ces morts violentes ? C’est vraiment ce que tu crois ?

— Je dis seulement qu’à force d’entendre constamment les mêmes histoires, il est possible qu’elle ait fini par y croire… Tu remarqueras que Magda puise la plupart de ses souvenirs dans les récits rapportés quotidiennement par sa mère… Imagine les conséquences psychologiques des images que cette femme lui a fourrées dans le cerveau !

— Donc, tu l’accuses de mentir quand elle prétend avoir été témoin de la mort accidentelle de cette gamine noyée dans l’étang ?

— Non. Il est fort probable qu’elle soit réellement convaincue d’avoir assisté à la scène…

— C’est ta théorie ? Son esprit aurait déformé la réalité en exagérant les faits ? Pas de pendue, ni de fillette au crâne fracassé ?

— Pas plus qu’il n’existe de preuves tangibles d’un massacre. »

Barbara sonde la pénombre du hall où la vieille dame, immobile sur sa chaise, patiente, appuyée sur sa canne. Son manteau blanc la recouvre comme un linceul de pureté que son regard fatigué contemple tristement. Warren se trompe. Il n’y a pas une once de folie dans ce cœur vivant. Rien que des souvenirs encombrants.

« Stop. Pour une raison que j’ignore, tu bloques littéralement sur notre unique témoin. C’est ton droit, mais ça ne changera rien à mes intentions. “SINESTRA” n’a jamais vu la couleur d’un écran, pourtant j’ai besoin de cette continuité, et seul “ENIGMA” me la donnera. Fais ton job et rien d’autre. Aucune coupe, pigé ? Les témoignages de Magda termineront sans exception dans cette foutue caméra. C’est clair ?

— Limpide, BB. »

Barbara se soustrait au regard de Warren pour échapper à un mélange de défiance et de compassion. Il ne comprend pas la puissance de la maternité, n’entreverra jamais la profondeur du gouffre qui l’emprisonne. Alexander se comportait à l’identique. À la fois prévenant et accusateur. Pourquoi les hommes affichent-ils toujours des airs dégoulinants d’affection et paradoxalement rongés par la rivalité ?

La réponse tient en neuf mois. Assez pour tisser un lien indéfectible entre une mère et son enfant.

Ses jambes cotonneuses la portent au centre du hall, où leur fragile intervenante siège toujours dans le champ de la caméra. À ses pieds, les gouttes se confondent et forment des flaques. Les lattes les absorbent au son de paresseuses lamentations. L’édifice tout entier larmoie, mais personne ne l’écoute.

Dans son coin, David procède aux derniers réglages, teste la perche tendue vers des cieux crevassés. La faible luminosité accentue la crasse. Sa chevelure filasse tombe comme un rideau sur ses traits victimes d’un vieillissement accéléré. Caressée d’un halo blafard, sa peau cadavérique colle aux os. Le pauvre a pris dix ans en quelques jours.

« Dis-moi que tu as trouvé des informations sur les descendants de Colette… », lui glisse-t-elle discrètement.

David se replie sur sa console, dont les voyants s’affolent.

« Désolé…, chuchote-t-il. J’ai épuisé toutes les entrées sur Internet. Il n’existe aucune trace de l’existence de Joseph et Caroline Hoffman. En tout cas, pas ceux qui nous intéressent…

— Comment ça ?

— Si l’on s’en tient à leur âge présumé, on ne trouve que des homonymes de vingt ans leurs cadets.

— Cherche mieux… Tu as forcément loupé quelque chose. »

Barbara l’a connu plus bavard. Moins expéditif dans ses recherches. Comme si lui-même ne croyait pas vraiment à l’existence des deux bâtards. Pour une raison indéfinissable, ce bref compte rendu la met mal à l’aise. Sans doute parce qu’il compromet l’aboutissement d’un projet que la disparition d’une autre petite fille assombrit davantage. Elle a besoin de ces enfants – vivants ou morts –, une extension des orphelins du Val, un prolongement logique à son autodestruction.

« Barbara, il s’est produit un truc bizarre, là-haut… Il faut qu’on en parle.

— Pas maintenant. »

L’intonation de David suggère un basculement irrationnel qu’elle refuse de cautionner. Elle l’imagine déjà délirer au sujet d’une potentielle menace surnaturelle captée par ses micros, ou encore d’un courant d’air transformé en vision. Avec lui, tout est question de surinterprétation. Son obsession macabre frôle l’indécence – il n’en décroche plus depuis le Val Sinestra. Les lieux ont fait de lui un toxicomane shooté à l’adrénaline, autant qu’elle à ses bonbons bleu plénitude.

Barbara prend conscience que leurs chemins se séparent à la jonction de ces addictions assumées. Lui, s’accroche au sensationnel. Elle, réclame une vérité sans filtre. Entre eux, ça ne fonctionne plus tout à fait comme avant.

Barbara consulte sa montre. 20 h 53. Le décompte de l’« Heure fantôme » a commencé. Tout est prêt pour replonger au cœur de la légende.

Rien ni personne n’entravera son tournage – elle s’en fait la promesse. Aucun changement n’interviendra sans son autorisation –, leur charte morale est claire. Adieu providence ou hasard – peu importe le nom –, désormais, elle maîtrise seule son sujet.

Les emplacements marqués au gaffer déterminent la position exacte de Magda sur les plateaux ; les séquences ont été pensées pour que chaque pièce devienne un acteur à part entière, une continuité de soupirs que les vents alimenteront. Dans l’ordre, la réalisatrice énumère mentalement la progression des séquences établie sur papier lors du découpage technique.

Le grand hall.

Protagoniste du massacre.

L’orée du couloir des filles.

Seuil hanté par l’ombre de Colette.

La chambre « sacrificielle ».

Carré maudit où les pervers décapitent aujourd’hui des poupées.

Le boyau sous toiture débouchant sur le clocher.

Clef du mystère des horloges mortes.

Par souci d’originalité, l’équipe a choisi d’adapter une chronologie inversée en partant du pire, comme si tirer la noirceur vers le haut pouvait faire jaillir la lumière.

Toutes les scènes ont été soigneusement sélectionnées pour raconter un morceau de l’histoire.

L’histoire incertaine d’une tuerie.

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