Enigma
Chapitre 41
Hier commémorait l’Heure fantôme.
Aujourd’hui fête tous les saints.
Demain, ce sera au tour des morts.
Sinistre saison d’automne.
Toutefois, le climat exécrable profite admirablement à sa condition d’ermite. Ce n’est un secret pour personne, Gabe préfère de loin se passer de la compagnie des humains pour se consacrer à celle des livres. Pourtant, au petit matin de ce premier jour de novembre, poussé par une promesse, il quitte sa tanière nichée au bout d’une impasse.
Le ciel clément dévoile à peine les scories des orages de la nuit, suspendant des fils d’ambre aux nuages cotonneux. L’air sec le saisit dès qu’il passe la porte, traînant ses jambes mortes grâce au soutien de ses inséparables béquilles. Exécutant une chorégraphie maintes fois répétée, il se cale contre la tôle, déverrouille son carrosse et se laisse choir sur le siège conducteur. Les béquilles terminent côté passager. Vient ensuite la manœuvre éprouvante de soulever une jambe après l’autre, à la force des bras. Voilà qui est fait. Il reprend son souffle, vérifie que le sachet de licornes bombe toujours la poche de sa veste en velours. Parfait. Il ne lui reste plus qu’à faire chauffer le moteur avant d’actionner les commandes au volant. Sursollicité, son cerveau emprunte le même circuit brûlant. À la lumière du jour, ses brillants recoupements semblent soudain bien fades.
El diablo de la province de Burgos, la voix imaginaire de la lande… Quoique troublants, ces deux faits divers se basaient sur des témoignages si peu documentés qu’il était pure folie de leur accorder le moindre crédit. Fort de l’incendie ravageant son crâne, Arnold admet que la corrélation avec la proximité systématique de Barbara et de son staff relève de conjectures tout aussi grotesques. Elles apportent seulement de l’eau au moulin de son intuition selon laquelle le destin d’Emma scellait celui de Lizzie.
À dire vrai, le cerveau retranscrit les informations en fonction de ce qui l’arrange. Il compose avec les croyances de son détenteur sans distinguer le vrai du faux. Souvent, les accommodements de l’esprit sont de considérables pertes d’énergie. Pourtant, quelque chose en lui persiste à croire qu’il n’existe de hasard que pour les gens laminés par trop de défaites. Qu’il ne s’agit pas là d’un conditionnement mental lié à la répétition d’expériences professionnelles traumatisantes.
L’intuition est un perpétuel tournoi de poker. Perdre fait partie du jeu et, si la distribution des cartes demeure aléatoire, la victoire dépend de la manière dont le joueur déploie l’éventail des possibilités. Il lui reste un atout majeur à abattre sur table : Adrienne Meier.
Jusqu’à présent, il n’avait jamais eu à douter des circonstances accidentelles entourant la disparition d’Emma. C’était avant celle de Lizzie, avant le diable de Burgos, avant la jeune fille de la Lande.
Le nom de la directrice hôtelière figurait sur les brochures touristiques du Val Sinestra. Peut-être se souviendrait-elle de détails ignorés par la presse ? Apporterait-elle une vision différente des évènements ? Accepterait-elle seulement de répondre à quelques questions ?
Coincé derrière son volant, il navigue sur le Web. Un numéro s’affiche. À cette époque magique où tout est ultra-connecté, deux clics suffisent pour annihiler la distance entre la France et la Suisse.
La standardiste is sorry.
Madame Meier is currently absent. Yes, she can take a message. You’re welcome, Sir ! Have a good day !
Arnold raccroche et glisse son portable dans la poche intérieure de sa veste. Il a utilisé son va-tout. Et si elle ne le rappelle pas, probable qu’il abandonnera définitivement la partie.
Sursautant aux vibrations contre sa poitrine, il maugrée contre ces foutus engins de haute technologie qui n’ont pas encore l’intelligence d’épargner son cœur.
Sandra Lamourelle.
« Bonjour, Sandra. Je suis en route pour… Attendez, parlez moins vite. »
À l’autre bout de la ligne, la mère de Lizzie déploie des efforts considérables pour contrôler un début d’hystérie. Entrecoupée de hoquets, l’annonce de l’arrestation d’un suspect le désarçonne. Arnold écoute la femme dérouler le scénario de la nuit à travers le chaos d’un millier de sanglots.
Une équipe patrouillait dans le centre du village lorsqu’elle avait reçu l’ordre de se rendre à la Haute-Barde. Pourquoi ? La mère de Lizzie ne le précise pas. Elle savait seulement qu’arrivés sur place les gendarmes avaient interpellé un individu montrant des signes d’agressivité.
« Continuez, Sandra. »
Les mots s’étranglent dans sa gorge comme enduite de poison. Elle en mourra, c’est sûr ! Et ses enfants grossiront bientôt les rangs des orphelins de Beaumont-la-Ronce.
« Ne dites pas ça. »
Oh que si ! Elle le répète et le pense sans le moindre doute, elle n’y survivra pas !
La poupée de Lizzie se trouvait à l’arrière d’une fourgonnette, sa tête décapitée enveloppée de linges maculés de taches brunes. Ils doivent penser que c’est le sang séché de sa fille, sinon pourquoi se seraient-ils excusés d’avoir retourné sa maison ?
Médusé, Arnold sent monter les larmes – lui qui n’avait plus pleuré depuis qu’il était en âge de s’abstraire d’un monde où l’on battait sa mère. Il les contient, non par souci de virilité, mais parce qu’imaginer le pire n’a jamais été une option.
Sandra poursuit sa diatribe, arguant que ces fumiers ont mis sous scellés des preuves à conviction dont ils refusent de communiquer la nature.
« Ont-ils lâché son nom ? demande-t-il à brûle-pourpoint.
— Ça aussi, ils me l’ont refusé ! Dites-moi, pourquoi protègent-ils ce monstre ? »
C’est souvent l’image que renvoie l’absence d’informations. Difficile d’expliquer à une mère affligée que ces précautions ont pour but de ne pas polluer les investigations par des fuites médiatiques préjudiciables. D’autant que suspecter un tueur de poupée n’en fait pas un bourreau d’enfants. Jusqu’à preuve du contraire, Lizzie est toujours en vie, quelque part.
« Que vous ont-ils dit d’autre ?
— Quelqu’un a donné l’ordre d’envoyer des patrouilles à l’ancien orphelinat… Vous croyez que ma fille est là-bas ?
— Je l’ignore, Sandra.
— Mais vous vous en doutiez ! s’emporte-t-elle. C’est pour ça que vous m’avez questionnée à propos de son bracelet ?
— Oui.
— Et vous ne leur avez rien dit !
— J’allais le faire.
— Si vous l’aviez fait plus tôt…
— J’ai commis une erreur.
— Seigneur ! Je vous faisais confiance ! Vous n’êtes rien de plus qu’un complice de l’ordure qui… »
Sa phrase reste suspendue au vide abyssal des innombrables possibilités qu’aucun d’eux ne souhaite envisager. Si Lizzie était tombée entre les mains d’un pédophile, qu’on la retrouvât vivante serait une victoire entachée de tortures indescriptibles.
Ces accusations, portées sur le coup d’une colère légitime, lacèrent Gabe jusque dans sa chair. S’il n’a pas su sauver Lizzie, à quoi tout cela aura-t-il servi ? Ces heures perdues à disséquer la psyché humaine, ces plongées récurrentes dans l’horreur, pour que ce petit bout de femme finisse à jamais meurtrie ?
Sa foi en la justice divine se brise comme la horde de licornes disséminée au fond de sa poche. Se rendre à la gendarmerie de Neuvy-le-Roi se transforme en démarche accessoire. Outre le contexte parfaitement inadapté aux présentations, le nouveau commandant de compagnie lui claquerait la porte au nez dès lors qu’il tenterait de l’y fourrer. Bien entendu, on lui interdirait tout contact avec le gardé à vue, et s’il n’avait pas opéré un demi-tour d’ici là, on lui promettrait une cellule suffisamment spacieuse pour caser son fauteuil.
À moins d’y être invité, Gabe n’avait aucun droit d’intervenir sur une enquête en cours. Il avait perdu ce privilège à la minute où son ministère l’avait radié des cadres. Sa retraite forcée pour invalidité, Arnold l’avait acquise dans un fossé. La pire épreuve étant de n’avoir personne d’autre que lui-même à blâmer. Gagné par l’amertume, il songe à tout ce qu’il a précisément perdu au même endroit. Si l’usage de ses jambes figure en tête de liste, sa dignité patauge encore dans la bourbe des ornières aux côtés des remords. Il devrait peut-être remercier le destin d’avoir épargné sa tête – ou le maudire.
Officiellement dans l’incapacité d’agir sur le terrain, Gabe décide d’entrer au cœur du système par une porte dérobée. En homme de parole, il ira jusqu’au bout. Après tout, personne n’avait encore autorité pour interdire à un vieil estropié en balade l’accès au domaine de la Haute-Barde.
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