Enigma

Carbonel Armelle · Chapitre 27 sur 63

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Enigma

Chapitre 25

 

4 ANS PLUS TÔT.

 

Au petit matin, Adrienne Meier les conduit dans le jardin d’hiver inondé de lumière. Elle assure que la beauté du paysage l’aide à prendre du recul avec la narration éprouvante de l’histoire du Val. Point de vue que tous approuvent.

« Les rescapés ont survécu à toutes sortes de tortures physiques et psychologiques. Contrairement à leurs mères. Ces femmes ont subi les pires outrages, parfois sous le regard de leur propre enfant. Croyez-moi, encore aujourd’hui, dédiaboliser mon hôtel n’est pas chose facile… De nouvelles preuves refont surface dès que j’entreprends un chantier de rénovation. Le dernier en date concerne les souterrains. Les ouvriers ont exhumé des rapports médicaux de l’époque rédigés par il docter, le bras droit de Signur Guillon, l’ancien propriétaire des lieux. Les deux hommes s’étaient alliés dans l’expérimentation “thérapeutique” sur des sujets vivants. J’ai ainsi appris qu’ils avaient enfermé un jeune garçon au sous-sol. Le malheureux souffrait simplement de narcolepsie, mais le traitement qu’on lui réserva fut abominable. Il docter avait conçu la pièce de sorte que son patient restât éveillé. Je vous laisse imaginer ce qu’il a enduré pendant des jours. Ces deux hommes tiraient un plaisir odieux à commettre l’indicible. Leur succéder à la tête de l’établissement relève d’un véritable sacerdoce. »

Adrienne Meier se renverse sur sa chaise. Cinq jours qu’elle raconte. Retrace une chronologie insoutenable. Pleine de trous, d’incompréhension. David coupe le micro. Warren éteint la caméra. Ça suffit pour aujourd’hui – pour toujours.

Le jardin d’hiver n’aura jamais aussi bien porté son nom depuis que ce récit glaçant est tombé sur la chaleur de l’été. Les garçons remballent beaucoup de matériel et peu de fierté. Comment se féliciter de mettre l’horreur en boîte sans en tirer quelque culpabilité ?

La vie est une charogne qui se nourrit des plus beaux endroits. Le Val est incontestablement l’un de ceux-là.

« Et vous ne savez pas où les rescapés auraient pu se réfugier après ça ?

— On perd leur trace dans le village de Sent, je suis désolée. »

Barbara s’obstine, court après des fantômes. Ceux de trois enfants déshumanisés par ces bourreaux de l’histoire. Ils ont amputé Colette d’un membre sain, parce qu’elle soutenait que sa main, coupable de bien vilaines choses, ne lui appartenait pas. Pratiqué des expériences « sensorielles » contre la cécité hystérique d’Ana. Tué la virilité du jeune Valère.

Son cœur de mère prend un raccourci inévitable qui la conduit tout droit à Emma. Qu’est-ce que ces monstres auraient fait d’elle ? Comment se protéger de la folie des hommes quand le sort vous condamne au silence ? Ses yeux la cherchent au-delà de la baie vitrée. Emma s’ébat dans le carré verdoyant marquant les limites du sombre territoire des forêts de mélèzes. Une dizaine d’enfants courent après un ballon. Tout le monde rit. Emma aussi, aux confins de sa galaxie.

« Nous accueillons un camp de vacances, explique la directrice. Le groupe est arrivé ce matin. Ne vous inquiétez pas pour votre fille. Visiblement, elle prend déjà ses marques.

— Emma doit constamment composer avec son handicap, vous comprenez ?

— Ça n’a pas vraiment l’air de gêner ses camarades, sourit Adrienne Meier. Les enfants ont la capacité de développer leurs propres moyens de communication. Voyez comme le jeu est un outil de langage ! »

Les enfants.

Un flash explose sous son crâne. Colette, Ana, Valère. À nouveau réunis, compressés dans son esprit comme des présences indélogeables. Comme un million de cris. Les leurs, ceux des mères, bafouées, violées, humiliées. Son cœur se serre.

« Pourriez-vous me conduire au village de Sent ? Demain, par exemple ? »

Gagnée par l’urgence, elle ajoute :

« Warren envisage de tourner en décor naturel. David prévoit de sonder le Val du sol au plafond. Je ne leur serai d’aucune utilité en restant ici.

— Oui, j’ai cru comprendre que la quête de votre ingénieur du son dépassait le cadre rationnel de votre reportage ?

— David est un incroyable dénicheur de lieux. Il lui arrive de me souffler des idées d’enquêtes. Pour le Val, c’est à lui que revient le mérite du projet. Mais je le soupçonne parfois d’agir dans son propre intérêt. »

Adrienne Meier ébauche un sourire. Elle a dépassé le stade d’un jugement arbitraire. Cinq jours plongés dans l’enfer de ses révélations ont peut-être mis au jour le choix regrettable du technicien. La question du trajet jusqu’à Sent demeure cependant un problème.

« L’un des ponts suspendus qui mènent au village a cédé en raison des récentes intempéries. Les détours par la vallée ne sont pas sans danger. L’excursion promet d’être pénible… Impossible d’entraîner Emma dans ce dédale forestier. »

L’hôtelière refuse de prendre cette responsabilité. Elle assure que Barbara ne devrait pas non plus.

« Il y a une autre solution cependant. Votre fille pourrait se joindre au reste du groupe ? Les animateurs prévoient justement d’emmener les enfants camper près du torrent de Dischma. Voyez ce qu’elle en pense ? »

Ce serait une expérience hors-norme pour vous deux !

La voix de sa mère résonne dans la tête de Barbara, comme pour la remettre dans le droit chemin. Consentir à la proposition d’Adrienne revenait à abandonner sa fille. Comment pourrait-elle alors la protéger de la noirceur du monde ? La toise accrochée dans la chambre d’Emma le lui rappelle chaque jour : s’entourer d’une armée de fantômes est incompatible avec son rôle de mère. Alors, jusqu’au dîner, Barbara renonce aux voix tentatrices soufflées par trois orphelins revendiquant leur droit à l’immortalité.

Un homme en livrée leur sert une salade de gésiers en guise d’entrée. Elle ne peut rien avaler. Le dilemme coincé dans sa gorge l’empêche même de respirer. Sans relation de cause à effet, ses résistances finissent par céder devant une tartelette recouverte de chantilly.

Ma puce, maman doit se débarrasser de toi quelques heures en te refourguant à des étrangers dont elle n’a même pas vérifié les références. Ça faciliterait son travail, tu comprends ?

Barbara reformule la question autrement, évidemment. Mais la résonance l’emplit d’un sentiment d’horreur. Peut-on laisser partir son enfant sans crever de peur qu’il lui arrive malheur ? Quel genre de mère abandonnerait sa fille aux mains d’inconnus ? Un signe d’Emma apaise cependant sa culpabilité : un « oui » crié joyeusement du bout des doigts.

 

*

 

Peu après son retour de Sent, on lui parle d’un tragique accident, d’un corps emporté par le courant, des affluents et de la force des torrents. Où est-elle ? Où est Emma ? Elle crie pour qu’on l’écoute, mais personne ne l’entend. Ils se trompent ! Un corps emporté n’est pas un corps mort ! Les secouristes insistent, déchirent sa vie en quelques mots. Le gouffre est là, béant, creusé par l’absence.

Alors elle sombre pour éloigner ces horribles voix.

Qui s’approprient injustement le nom de son enfant.

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